‹ Combats d'hier et d'aujourd'hui (volume 4)Chapitre 8 sur 58 · LA QUESTION DES CONGRÉGATIONS & LA CRISE RELIGIEUSE EN FRANCE · texte numérisé non relu

LA QUESTION DES CONGRÉGATIONS & LA CRISE RELIGIEUSE EN FRANCE

Lorsque, Tannée dernière, la .\ational Review m'a fait l'honneur de me demander une communication au sujet de la crise religieuse qui agite la France, je n'ai pu, à mon vif regret, lépondre immédiatement à son gracieux désir. Après plusieurs mois écoulés, je m'acquitte aujourd'hui de la dette que j'avais alors contractée : et, si je dois m'excuser près d'elle et près de ses lecteurs, d'un si long retard, j'ai cependant quelques raisons de m'en féliciter.

La situation politique de la France est, en effet, au point de vue de cette lutte religieuse, infiniment plus nette actuellement qu'elle n'était alors, et la marche des événements, facile à conjecturer dès cette époque pour quiconque en pouvait suivre, de près, le naturel développement, me permet île remplacer aujourd'hui, par des arguments de fait, les prévisions que j'aurais

I. Cet article, publié dans la Xational Review de Londres, le 1" avril igoi, peu de jours après le vote par la Chambre de la loi interdisant l'enseignement aux Congrégations, contient un exposé général des mesures prises successivement contre celles-ci. De là la place qui lui est assignée ici a\ant plusieurs des écrits, antérieurs en date, qu'on lira plus loin.

8o COMBATS DllIEIl i:i' d'aLJOIJUd'hUI

(lu. raiiiK'o (loi'nière, formuler poiir me faire mieux entendie du ])ublic anglais.

Ia's ayant exposés, j'essaierai de montrer renchaîncment logique de ces événements, d'en examiner les causes historiques et philosophiques, et d'en rechercher les conséquences pi-obables. espérant établir ainsi que la lutte, soutenue dans ce pays par les catholiques, avec le concours des esprits vraiment libéraux, dépasse de beaucoup les proportions d'un conllil purement politique et mérite Tattention sympathique de tous ceux qu'intéresse, dans les autres pays, l'avenir du christianisme.

Je ne crois pas m'illusionner sur la difricnUé de cette tâche ; je sais combien sonldiflerentes les mentalités, les idées morales, les habitudes intellectuelles de l'Anglelerre et de la France, si familiarisées l'une avec l'autre par le voisinage et le constant échange des relations, pourtant si éloignées par le caractère, la formation historique et les conceptions sociales. J'espère ne pas, offenser les lecteurs de la Nalional Heviem, en disant que cette ignorance des conditions où se déroule, en particulier, la vie religieuse des deux nalions est égale des deux côtés du détroit, et que, par exemj)le, le caractère des luttes dont elle est l'occasion, en France, depuis quelques années, échappe à beaucoup d'Anglais, parmi ceux môme qu'anime le plus sincère sentiment chrétien, peut-être jusque parmi les catholiques.

Ce défaut d'information })récisc découle à mes yeux non seulement des erreurs de fait, entretenues dans la presse, par ceux qui cherchent à dénaturer une situation dont ils portent la i-esponsabiiité. mais encore dune cause plus lointaine et plus profonde ; c'est l'insulTisante obseivalion, dautant j)his explicable chez

COMBATS DIIIER ET D ALJOLKDHLI 8l

les An.o-lais qu'elle se remarque aussi chez un très grand nombre de Français, de révènement capital et si complexe, dans ses causes comme dans ses effets, qui domine toute notre histoire, je veux dire de la Révolution de 17S9, envisagée au ])oint de vue philoso})hique et social. J'aurai, plus dune fois, au cours de cette étude, l'occasion d'insister, sur cette dernière considération, parce qu'à mes yeux, elle contient l'essence même de la discussion et qu'elle peut seule rendre intelligible ce qui s'accomplit et menace de s'accom plir en France, dans l'ordre religieux. Mais*, tout d'abord, je dois, pour mettre les choses au point, établir les faits qui motivent, chez nous, une si grande émotion.

C'est ici que le retard, dontjemesuis involontairement rendu coupable, va, en réalité, profiter à la clarté du débat.

L'année dernière, en effet, au moment 011 la Revue a fait appel à mon concouis, deux circonstances particulièrement frappantes, avaient éveillé son attention et celle du public anglais. L'une était le vole encore récent dune loi sur les associations, présentée et soutenue devant les Chambres par M. Waldeck-Rousseau, président du Conseil, et par laquelle les congrégations religieuses, exclues du droit commun, étaient soumises à un régime particulier: l'autre était l'explosion des très vives résistances. luovoquécs dans le pays par une abusive interprétation de cette loi, et qui allèrent, particulièrement dans les départements bretons, où la foi religieuse est encore très active, jusqu'à des conflits

82 COMBVTS DlIiKU KT DAUJi )LUD"iIL I

violents avec les autorités et la force armée requise pour les seconder. J'examinerai successivement ces deux questions et je montrerai ensuite combien, aujourd'hni. la situation est devenue plus grave pour les catjioliques.

Le seul fait ([uune loi sur les associations fut nécessaire en France lémoi<^ne. déjà, d'une situation bien spéciale à notre pays et faite pour surprendic beaucoup des citoyens habitués, conmie ceux de l'Ang-leterre, à la vie corporative. Dès ce premier pas. l'influence de la Révolution française apparaît. Son grand caractère social fut. en effet, l'établissement du régime individualiste, par la destruction brutale de tous les corps organisés : les associations religieuses, que. dans le langage moderne, on désigne sous le nom de congrégations, échappèrent d'autant moins à cette mesure générale que les passions, éveillées dans l'esprit des premiers constituants, par les doctrines philosophiques du xvin'" siècle, s'ajoutèrent, contre elles, à la fureur du nivellement général.

Toutes les associations furent donc abolies par la Révolution, et, quelques années plus tard, lorsque s'effectua la réorganisation de la France nouvelle, le code pénal consacra le régime individualiste par un article interdisant toute réunion de plus de vingt personnes. La vie corporative, durant de longs siècles si puissante et si féconde en France, comme chez les nations ^ oisines. se trouva ainsi anéantie, et du même coup, disparurent la province avec son existence propre, la commune avec ses franchises, le corps de métier avec son organisation spéciale, qui en sont les manifestations politiques et sociales, comme l'association monastique, qui en est la manifestation religieuse.

Je dis qii'elU? fut anéantie, mais je devrais dire qu'elle fut suspendue: car il n'est pas au pouvoir des hommes d'anéantir à tout jamais les elïets d'un droit naturel et d'un besoin delliumanité.

L'événement ne tarda pas à le prouver. Les associations religieuses, parce qu'elles répondent à une disposition particulière des âmes chrétiennes, en qui la foi allume les ardeurs mystiques du sacrifice et du dévoûment, reparurent les premières avant même que ne fut complètement apaisée la tempête révolutionnaire ; bientôt, et à mesure que se reconstituait l'édifice social, la nécessité de pourvoir à l'assistance hospitalière et à l'enseignement populaire, presque entièrement désorganisés, conduisit le pouvoir nouveau à rechercher leur concours : ce fut une des œuvres du Premier Consul. Les lois qui avaient prononcé leur dispersion ne furent pas, il est vrai, formellement abrogées : elles devinrent caduques, par l'effet spontané des situations et des mœurs, et, nulle part mieux qu'en Angleterre, où tant de statuts anciens subsistent en droit écrit, sans conserver en fait la moindre vigueur, nulle part on ne sait mieux que la désuétude peut être, pour les lois, une forme de l'abrogation.

Or, pourquoi, dans la société nouvelle issue de la Révolution, les mœurs vinrent-elles si promptement au secours des associations religieuses ? il importe de l'établir, parce que c'est un des points fondamentaux de la question.

Dans l'ancien régime, où l'alliance était intime entre l'Eglise catholique et la monarchie, l'ordre politique était étroitement lié à l'ordre religieux, le roi était l'exécuteur des lois de l'Église, ou, comme on le disait alors, l'évêque du dehors : la vie monastique était placée,

b\ COMBATS D HIKIl ET D AUJOURD HLI

comme tout le reste, sous sa main : le relig-ieux, lié par SCS vœux au for extérieur comme au for intérieur, était frappé d'incapacité, presque de mort civile : ce n'était pas un citoyen comme les autres. Le grand souffle de liberté cl d'é<iidité qui emporta les institutions du passé, minées à la fois par les abus séculaires et par les doctrines nouvelles, devait nécessairement abattre cette antique conception de la vie religieuse. La constitution civile des ordres monastiques s'écroula avec tout l'ancien régime. Les religieux ne furent plus, aux yeux de la société nouvelle, que de simples citoyens soumis à la loi commune, et. par suite, pourvus des droits et des libertés reconnus à tous les autres.

Au nombre de ces droits et de ces libertés figurent, de toute évidence, le droit de vivre et de prier en commun, d'accepter certaines règles qui n'engagent que la conscience, sans emporter d'effets civils, ainsi que la liberté du culte et celle de l'enseignement qui dérivent immédiatement de la liberté de conscience.

Telle est la situation faite aux religieux dans la société française, issue de la Révolution de 1789. .le ne pense pas qu'aucun Anglais la trouve contraire à l'ordre public. Tout à l'heure j'y reviendrai, cji examinant les raisons par lesquelles les adversaires des congrégations religieuses ont cherché à justifier les mesiu'es de proscription dont ils les ont frappées.

Mais je dois, auparavant, terminer ce bref exposé historique, indispensable à rintelligence du sujet.

Les congrégations religieuses, je l'ai dit. ne furent pas les seules victimes des doctrines individualistes proclamées par l'Assemblée Consliinanic de 1789. En même temps, et sous l'empiré des mêmes idées, l'ancien édifice de l'organisation provinciale et

COMBATS d'hier ET D ALJOLRd'hLI 8.")

communale, peu à peu ébranlé par le gouvernement centralisateur de la monarchie, faisait place à un régime administratif nouveau où l'État souverain tenait, entre ses mains, tous les éléments de l'activité nationale : en même temps aussi, les corporations d'artisans, que l'ingérence du pouvoir royal n'avait que trop dénaturées, et fait déchoir de leur ancienne puissance par une réglementation loule à son profit, furent radicalement suppriniées sans même que la liberté fût laissée aux ouvriers de se réunir et de se concerter pour des intérêts communs dont la loi refusait de reconnaître la légitimité. Une disposition, si contraire au simple droit naturel, devait nécessairement, comme celle qui atteignait les droits de la conscience, se heurter à la revanche inévitable des nécessités sociales. Mais, tandis que l'élan spontané de la foi et l'urgence des besoins charitables ou scolaires suffisaient à faire renaître promptement les associations religieuses, dans l'ordre économique, au contraire, la réaction ne se manifesta que lentement ; entravée d'abord par l'état de guerre perpétuel, puis par" les résistances des gouvernements qu'elle inquiétait et des chefs d'industrie dont elle alarmait les intérêts, elle se produisit, cependant, avec une intensité de plus en plus vive, à mesure que les conflits soulevés par l'organisation du travail moderne la rendaient plus nécessaire. Je ne m'appesantirai pas sur l'histoire de ces mouvements sociaux que celle des Trade unions a rendue familière à l'Angleterre : elle m'entraînerait hors démon sujet. lime suffit de constater que. par la force du droit naturel, la liberté d'association écouomique rentra à son tour dans les mœurs et s'imposa aux législateurs: une loi, promulguée en i864, commença de la reconnaître :

86 COMBATS d'hIKU KT d'aL JOURD'hL I

une seconde, votée en i88/|,la consacra définitivement. Mais toutes les autres associations do citoyens demeurèrent longtemps encore interdites et ce ne fut qu'en 1901 que la liberté générale d'association fut. en partie, établie et organisée ]iar la loi fiançaise.

Je dis en partie, car c'est ici (pic nous touchons au cœur de la question : cette loi qiu aurait ])u être une loi de liberté pour tous les citoyens, fut, en réalité, une loi de proscription contre toute une catégorie d'entre eux, et le second caractcM'c l'emporte si complètement sur le premier, qu'on put en fait l'appeler une loi contre les congrégations beaucoup })lu(ôt que sur le droit d'association.

Pourquoi, comment, aloi"s que ce droit était reconnu à tous les citoyens, était-il refusé aux religieux P c'est ce que je vais essayer d'expliquer.

Afin d'être compris, je dois d'aboid exposer à mes lecteurs quelle était, il y a trois ans, au moment où fut introduite la loi nouvelle, la situation légale des congrégations.

Les Assemblées de la Révolution, emportées par la haine du Catholicisme, qui se lit jour dès le début de leurs travaux et les conduisit, par la suite, à tant de violences, ne se bornèrent pas à abolir, par une conséquence naturelle des principes nouveaux, les effets civils des vœux prononcés par les religieux. Elles prononcèrent la suppression des ordres monastiques, puis de toutes les congrégations, de celles mêmes dont les membres n'étaient liés par aucun vœu perj)étuel et n'appartenaient pas à l'état ecclésiastique.

COMBATS d'hier EÏ d'aL JOLRd'hL I 87

De quelles persécutions sanguinaires furent accompagnés ces édits de proscription, je n'ai pas à le rappeler ici : le souvenir en est dans toutes les mémoires, et l'Angleterre qui accueillit alors généreusement tant de pauvres prêtres fugitifs, ne saurait l'avoir oublié. Néanmoins, je l'ai dit, l'impérieux appel de la foi, l'irrésistible attrait de la plus sainte des libertés, firent bientôt renaître, au sein même de cette persécution, quelques-unes des congrégations proscrites, et j'ai dit aussi comment, dès que se fit, sous lautorité de Bonaparte, la réorganisation sociale du pays, le pouvoir souverain s'empressa de leur faire appel, afin de pourvoir au soin des malades et à l'éducation des enfants du peuple.

Ce double mouvement ne fit que s'accroître sous les divers gouvernements qui se succédèrent pendant le cours du xix" siècle, si bien que, les besoins de la société moderne appelant sans cesse des dévouements nouveaux, les congrégations d'hommes et de femmes allèrent se multipliant, les unes se rattachant à celles de l'ancien régime, les autres entièrement nouvelles, toutes consacrées à la prière, au soin des malades, à l'éducation des enfants, un grand nombre portant leur zèle dans les missions lointaines, dans les colonies françaises et dans celles des autres pays, où leurs services étaient accueillis avec un reconnaissant empressement. Rien de plus honorable pour l'humanité, rien qui démontre mieux l'énergique vitalité de la foi religieuse, que cette rapide moisson d'œuvres magnifiques, reparaissant avec une si rapide fécondité sur un sol labouré naguère par un si formidable orage.

On a souvent prétendu, dans les assemblées françaises aussi bien que dans la presse, qu'en réalité ces

<S8 coMBv'is d'iiikh kt d'aï moi kd'ik I

œuvres n'avaieiil pu s'établir que par une abusive tolérance, le Concordat conclu en 1801, entre le Pape Pie Vlï et le Premier Consul, interdisant, par ce seul fait qu'il ne la prévoit pas. la reconstitution des con- «< relation s dissoutes par la Kévolnîion. C'est une erreur «^rave cl un abus des textes.

Kn ('(Tet, l'article |)ienii{M' du (îoncordal de iNoi spécilie que « la relif^ion callioliqn!' sera lihreinciil exercée en France. » Or, la liberté de l' église catholique n'est entière et sincère que si elle peut, sans entraves, accomplir toute l'étendue de sa mission, et si elle est. en conséquence, pourvue de tous les organes nécessaires à son actiou : toute autre conception de la liberté équivaudrait presque absolument à sa négation, car la première condition de la liberté est la faculté de s'en servir. S'il est vrai que les ordres religieux ne sont pas de l'essence absolue du christianisme, ils sont, cependant, pour l'Eglise catholique, et ils furent, dès les premiers siècles, un fruit naturel de ses enseignements, un complément nécessaire de son organisation. J'espère n'avoir pas trop de peine à faire comprendre, même à des lecteurs prolestants, l'objet et la légitimité de leur existence, lorsque j'essaierai de répondre aux accusations dirigées contre elles, en l'^rance, par leurs ennemis. Me plaçant ici au seul point de vue de la liberté, j'observe que l'Eglise catholique est apparemment meilleur juge que ses adversaires de ce qui constitue, pour elle, l'ensemble de ses facultés. C'est ce {pi'exprimait très bien le célèbre Portalis. ministre chargé des alîaires ecclésiastiques, dans le discours qu'il prononça au Corps législatif de l'époque, en lui ]irésentant. au nom dti Premier Consul, le nouveau Concordiit. H disait : u Quand on admet ou que l'on

COMBVTS D HIER ET OVLJOLllDULI 89

conserve une religion, il faut la rég-ir d'après ses principes. L'ambition que l'on témoigne et le pouvoir que l'on voudrait s'arroger de perfectionner arbitrairement les idées et les institutions religieuses sont des prétentions contraires à la nature même des choses. > C'est lévidence et c'est en même temps un langage de bonne foi. Au moment où s'ouvrait, ici. la discussion sur les congrégations, le Pape Léon XIII affirma dans un grave document, non seulement son affection pour elles, mais les raisons de principe et de fait qui, en justifiant leur existence, la rendent nécessaire au libre exercice du culte catholique. Il semble qu'après cela, la cause dût être entendue. >ie puis-je pas ajouter que r.Vngleterre — et c'est le grand honneur de ce pays de liberté. — n'a pas songé à amoindrir, sur ce point, par des lois restrictives, la position de l'Église catholique, le jour où. les querelles religieuses étant définitivement éteintes, elle l'a émancipée des entraves que son ancienne législation faisait peser sur elle ■' Telle est donc la première observation, et la plus importante, qu'appelle la prétention tirée, contre les ordres religieux, du silence du Concordat de 1801.

Il y en a une seconde, qui ressort des documents relatifs à la négociation de ce grand acte. Ces documents ont fait l'objet d'une publication très instructive du comte Boulay de la Meurthe. Or. il est bien vrai que le Saint-Siège eût désiré voir, et cela est naturel, le rétablissement des ordres religieux mentionné expressément dans le Concordat : il l'est également, que le Premier Consul s'y refusa. Mais la forme donnée à ce refus en fait entendre la signification. Dans la dernière conférence, tenue entre les plénipotentiaires, il fut expressément déclaré que la restauration des

go COMBATS D Hli:U i;i' 1) Al JOI lil) lit I

ordres religieux ne ferait que la matière duu bref, si le Souverain Pontife le jugeait eonvenahle. Ce qu'a voulu, alors, le chef du Gouvernement français, c'est donc établir que, désormais, les congrégations ne seraient que des institutions purement religieuses, recevant l'existence de l'autorisation du Saint-Siège, et n'obtenant de la loi civile aucune consécration. En fait, si on voulait s'en tenir à la lettre aussi bien qu'à l'esprit de notre Concordat, ce serait lentière liberté des congrégations qu'on devrait en tirer, et non la nécessité d'une autorisation administrative, beaucouj) moins conforme aux principes de la société moderne qu'à l'esprit des ordonnances royales de l'ancien régime.

Comment, d'ailleurs, admettre que, si le silence du Concordat avait eu le sens qu'on lui prête, tous les gouvernements et, d'abord, celui même du Premier Consul, eussent immédiatement reconnu l'existence d'un si grand nombre de congrégations!'

C'est pourtant ce qui est arrivé, pour plusieurs ordres d'hommes et pour un très grand nombre d'ordres de femmes : et cette même remarque m'amène à préciser la situation faite aux congrégations pendant le dernier siècle au regard de la loi civile.

L'explication est très nécessaire : car un des principaux griefs allégués contre la plupart d'entre elles, par leurs adversaires, fut qu'elles se trouvaient en état de rébellion contre la loi. J'ai sujet de craindre que cette calomnie, très répandue dans la presse française, et qui, chez nous-mêmes, a égaré et égare encore beaucoup d'esprits, n'ait été propagée, par le même moyen dans les pays voisins et n'ait trompé, sur la position de la question, les hommes de bonne foi.

Pour la parfaite clarté du sujet, je dois faire d'abord

COMBATS D HIER ET DAUJOLRDHLT i) l

une remarque essentielle. Après 1789, et bien que l'ancien régime fut renversé en principe et en fait, les gouvernements successifs demeurèrent, comme il étai naturel dans un pays façonné par de si longues traditions, pénétrés, pour une large part, de l'esprit, des méthodes, et. pour ainsi dire, de la mentalité de l'ancienne monarchie, particulièrement en tout ce qui touche l'exercice du droit régalien.

Chose singulière, ou qui le paraît à première vue, si l'on oublie quelle puissance garde, à leur propre insu, sur les vivants, la formation intellectuelle que les morts leur ont transmise, la Uépublique française, fondée depuis plus de trente ans, en réaction contre les régimes monarchiques, et en particulier contre la tradition napoléonienne, en est cependant demeurée toute pénétrée : dans la crise religieuse que nous traversons, de même que l'esprit initial qui anime nos adversaires et le but final qu'ils poursuivent, leur ont été, ainsi que le fera voir la suite de cet article, légués, en quelque sorte, par les législateurs de la Révolution, de même les doctrines qu'ils invoquent, les conceptions du gouvernement auxquelles ils obéissent, sont semblables à celles de Napoléon et. par là conformes, malgré les apparences, aux habitudes de la royauté absolue. Les (I Jacobins » de la première République avaient donné l'exemple de cette confusion d'idées, en transportant à la collectivité, c'est-à-dire au peuple, sous l'influence des leçons de J.-J. Rousseau, les attributs d'une souveraineté sans partage, aussi bien dans l'ordre intellectuel et moral que dans l'ordre politique. Les majorités parlementaires de la troisième République ont le même état d'esprit.

Napoléon voulait personnifier, en lui. l'ordre ancien

ij'2 COMBATS I) UIEK ET DAIJOIUDIILI

et l'ordre nouveau. Toutes les institutions (|u'il donna à la France portent la trace de cette préoccupation. Les g-ouvernements monarchiques qui lui succédèrent ne chanfrèrent rien à l'or^Lranisafion sociale façonnée par sa main puissante. Il avait dit, lorsque Louis WllI fut appelé au trône : « Mon lit est bon. il na qu'à s'y coucher, en changeant les draps 1 » Ainsi fit la Restauration, ainsi lit, après elle, le Gouvernement de Juillet : ainsi firent encore les Régimes suivants jusqu'à celui qui est actuellement en vigueur. Au point de vue administratif, nous sommes toujours dans le lit de Napoléon. M. J. E. C. Bodley. dans son beau livre sur La France, connu d'un très grand nombre d'Anglais, a fait la même remarque : i< Sous tous les régimes établis en France, dit-il, républicain ou monarchiste, autocratique ou parlementaire, la vie civique de la nation est réglée par le mécanisme durable et autoritaire de la machine napoléonienne. » Mais, en dépit de cette persistance traditionnelle, la grande transformation sociale, accomplie en 1789. n'en porte pas moins tous ses effets. Le pouvoir garde bien les prétentions, les maximes régaliennes de l'ancien Régime : les moeurs, les idées, issues de la Révo- Ivition, tendent cependant, de plus en plus, à développer le sentiment et le besoin de la liberté.

Ce double courant qui se manifeste dans toute la vie publique de la nation, créa, dès les premiers jours de la société nouvelle, pour les congrégations, une situation spéciale. Elles conservèrent le caractère, imposé par la Révolution, d'associations de simples

COMBATS D JIIER ET D VLJOLRD HLT ()0

citoyens, dont les engagements privés sont ignorés au point de vue civil : mais elles ne purent avoir d'existence collective, au reg-ard de la loi, qu'en vertu d'une aiiforisafion du pouvoir souverain. Celles qui sollicitèrent ou reçurent cette autorisation, qui furent reconnues par le Gouvernement, devinrent en droit civil des personnes morales : elles furent aptes, en tant qu êtres collectifs, à posséder, à acquérir des biens, à les aliéner, à recevoir des dons ou des legs. Celles qui ne furent pas investies de cette autorisation demeurèrent dans la simple condition d'associations : plusieurs même ne furent dans les maisons où s'exerçait leur activité, écoles ou hôpitaux, que les locataires de sociétés composées de personnes laïques. Ces congrégations, dites par opposition aux autres, non aulorisées, étaient, d'ailleurs, aussi parfaitement licites que celles-ci. La distinction, entre elles, résultait uniquement du fait que les premières avaient reçu de la loi la personnalité civile, avec tous les avantages, mais aussi toutes les subordinations, résultant de cette existence légale, tandis que les secondes étaient privées des uns et alïranchies des autres.

Tous les gouvernements, la jurisprudence de toutes les époques aA^aient consacré cet état de choses. En l'absence d'une loi définissant et réglant la liberté d'association, il fut admis par tous les régimes, comme la condition de fait à l'abri de laquelle les congrégations reparurent et se développèrent, au grand jour, durant tout un siècle. A. défaut d'abrogation formelle des lois révolutionnaires, leur caducité ne saurait être démontrée d'une manière plus éclatante.

A aucun degré, les congrégations dites non autorisées ne pouvaient donc, malgré les apparences trom-

9^ COMBATS Diiiiii'. i:t I) .vljuliu/hli

peuscs duii terme mal approprié, être considérées comme en révolte contre la loi du pays : et cela est si vrai que sous tous les gouvernements, les administrations diverses de l'État passèrent avec elles des traités en bonne forme, tanl(M pour le service des colonies, tantôt pour celui de lassistance ou des prisons.

Ainsi tombe la première accusalioii dirigée contre les congrégations, tlèlre en état de rébellion.

Il en est une autre, que la presse a répandue à profusion, et dont je veux débarrasser la discussion immédiatement : on a voulu persuader au peuple qu'elles ne payaient pas l'impôt comme les autres citoyens.

L'allégation est insoutenable et prend la forme d'une véritable calomnie, pour quiconque connaît un peu la législation française. Les congrégations autorisées payaient, en tant que personnes ci*^iles, l'impôt, dit de « mainmorte », qui frappe les propriétés de toute société analogue, et qui a pour effet d'empêcher l'accumulation des biens entre les mains d'un propriétaire qui ne meurt pas, n'offrant ainsi jamais de prise aux droits successoraux. Les congrégations non autorisées payaient tous les impôts directs supportés par les simples citoyens, et, en outre, un impôt spécial dont, en leur qualité d'association religieuse et sous le nom de (( droit d'accroissement ». on les avait chargées, il y a vingt ans environ. Sans entrer dans plus de détails, ces simples mots suffisent à montrer que les unes et les autres n'étaient pas plus des privilégiées en matière d'impôts que des rebelles envers la loi commune.

Mais je n'aurais pas tout dit sur ce côté de la question, si je n'ajoutais un mot au sujet de la richesse des congrég'ations.

COMBATS D HIER Eï D AUJOURD HLI gO

Ce fut, en effet, l'un des grands moyens d'action par lesquels on chercha à éveiller la passion populaire., toujours facile à soulever, dans une société démocratique, par de semblables arguments. M. Waldeck- Rousseau. président du Conseil des Ministres, lança, dans un discours public, qui eut un immense retentissement, l'assertion que la fortune immobilière des congrésations s'élevait à un milliard de francs, et il en tira cette conclusion qui servit de thème aux plus violentes attaques contre les religieux, que cette propriété immobilière considérable, qu'il appelait la « mainmorte congréganiste » constituait, pour la nation, un péril économique redoutable.

Aucune accusation ne pouvait être plus dangereuse pour ceux quelle atteignait et pour la cause catholique, confondue avec la leur. Aucune n'était, par sa fausseté, par sa perfidie, plus indigne d'un chef de gouvernement.

Les propriétés immobilières dites a de mainmorte )> c'est-à-dire, je le répète, appartenant à une personnalité civile qui ne meurt pas, sont très nombreuses en France : les départements, les communes, les hospices, par exemple, en possèdent de très importantes, de beaucoup plus importantes que celles des congrégations : on s'en rendra compte par ce seul fait, établi au moyen des statistiques officielles, que la propriété immobilière des communes représente une superficie de 4.5io.ooo hectares, tandis que celle des congrégations, si on met ensemble toutes les catégories, en couvre à peine /jS.ooo 1 Quant au chiffre de un milliard, le gouvernement a cherché à l'établir par une enquête administrative, d'ailleurs conduite sans aucune possibilité de contrôle. Des chiffres qu'elle a révélés, il est cepen-

96 COMlîAIS DHIKK EL !>* \L JOl JVI)"lI[ I

dant impossible de tirer avec lionne foi, un autre testai que celui de 435 millions, comme représentant la fortune immobilière des con^i^régations : c'est l'évaluation adoptée, d'ailleurs, par les rapporteurs du budget. Voilà ce qu'il faut penser du trop célèbre u milliard des congrégations 0. Comment d'ailleurs, on notre temps, dans l'état actuel du monde, soutenir que cette sorte de pro])riété constitue un péril public :* i^a création des entreprises collectives est la grande évolution économique du \ix'' siècle : toute l'activité industrielle et commerciale tend à prendre cette forme ; toutes les œuvres sociales, humanitaires, philanthropiques, s'abritent de plus en plus dans des sociétés perpétuelles. Comment l'association, partout si encouragée par les pouvoirs publics aussi bien que par les mœurs, deviendrait-elle un danger, dès qu'il s'agit d'œuvres charitables ou d'écoles religieuses, c'est-àdire des deux objets auxquels sont destinés la plupart des immeubles possédés par les congrégations ? M. Léon Say, dont le nom, illustré par tant de travaux économiques et financiers, est bien connu en Angleteirc, et qui fut l'un des principaux ministres delà llépubli(iue, écrivait il y a douze ans : « La mainmorte cléricale deviendra peu de chose, peut-être, en comparaison de la mainmorte laïque et sociale. » Cette vérité frappe tous les esprits attentifs. La réaction contre les doctrines individualistes du xvni' siècle est universelle : l'association, le corps organisé, le groupement collectif envahissent, dans tous les pays, les domaines les plus variés de l'activité nationale : les sociétés ouvrières, en particulier, grandissent tous les jouis en nombre, en force et en puissance : à mesure cpie le droit d'acquérir leur sera, comme il est inévitable,

COMBATS D HIER ET D ALJOLIID IILI gn

plus libéralement reconnu, la mainmorte ouvrière deviendra plus considérable et exercera sur les destinées économiques des nations une influence incalculable. Comment, dans de pareilles conditions, prétendre de bonne foi qu'une propiiété immobilière de quelques centaines de millions, entre les mains de quelques milliers de moines ou d'humbles religieuses, devient un péril public ?

On ne saurait plus cruellement abuser de la crédulité populaire : et l'appât ainsi tendu était d'autant plus trompeur, qu'en annonçant la confiscation et la vente des biens, dénoncés à sa cupidité, on faisait, en même temps, espérer au peuple la création depuis long-temps attendue d'une caisse de retraites pour les travailleurs, alimentée par le produit de cette vaste liquidation. Or, précisément parce que les propriétés des congrégations étaient, presque toutes, non 'des immeubles de rapport, mais des maisons aménagées en vue d'objets spéciaux, tels que l'éducation des enfants et le soin des malades, collèges, hôpitaux, orphelinats, il apparaissait à la moindre réflexion qu'elles étaient de peu de valeur vénale, et qu'il serait extrêmement dilïicile de leur trouver des acquéreurs.

Ce fut, cependant, sur ces sophismes et sur ces calomnies que fut édifiée toute la campagne dirigée contre les congrégations.

Pour la soutenir devant le Parlement, pour la faire admettre par la paitie réfléchie de l'opinion, il fallait d'autres et de plus sérieuses considérations.

Je les passerai rapidement en revue. Mais aupara-

COMIiVTS. — I. — 7.

qS combats d'iiiek et daljoird'iili

vaut, il m'est nécessaire de dire un mot des circonstances qui ont paru expliquer les lois de proscription dont les religieux sont les victimes. Je crois qu'à l'élrangcr, en Angleterre notamment, les esprits ont été, grâce à l'action très intense de la presse, singulièrement impressionnés par ces circonstances particulières. Je veux parler de la malheureuse alTaire Dreyfus qui a si profondément agité les passions, et allumé, chez nous, de si lamentables divisions.

Lorsqu'à la fin de 1899, M. AValdeck-Rousseau proposa la loi sur le contrat d'association, dirigée en fait contre les congrégations, il la justifia, non seulement, comme je l'ai dit, en présentant la « mainmorte » cléricale, comme un danger économique, mais en invoquant le péril national créé par renseignement donné à une fraction de la jeunesse, dans les collèges dirigés par les congréganistes. Ce fut cet argument que la presse ministérielle et, en général, les orateurs, les écrivains de ce parti, firent valoir avec le plus d'insistance : il était dirigé spécialement contre les Jésuites, dont les collèges et les écoles préparatoires étaient florissants, avant le vote des lois nouvelles. Un nombre d'élèves, relativement considérable, sortait alors de ces établissements ; tous étaient, naturellement, animés de sentiments chrétiens, fruit de leur éducation familiale, plus encore que de leur formation scolaire.

La campagne, entreprise en faveur de Dreyfus, à la fin de 1897, avait atteint, en 1898 et 1899, son maximum d'intensité, et se mêlait dans une instructive confusion, où la préméditation apparaissait évidente, à la campagne contre les collèges congréganistes. On disait, on répétait, on imprimait dans toute la presse d'Europe que les Jésuites, nom générique

COMBATS D HIEll ET D AUJOUKD IlUI 99

SOUS lequel on englobait toutes les congrégations, avaient la main sur Tarmée française, et que c l'Aftaire Dreyfus » avait été la mise en œuvre de leur doctrine.

Cette double accusation est familière à mes lecteurs : elle a, pendant ces années d'ardentes polémiques, rempli la presse anglaise. Je n'ai aucune intention de raviver ces discussions, ni de toucher au fond de l'affaire, dont personne, en France, ni parmi les défenseurs du condamné, ni parmi ceux qui sont convaincus de sa culpabilité, ne veut plus, malgré les efforts de quelques-uns, entendre parler. Je bornerai strictement à l'objet de cet article ma très courte réponse, et je la limiterai à de simples arguments de fait, ayant déjà, d'ailleurs, dès l'année 1899, traité la même question avec plus d'étendue dans deux documents, connus de plusieurs personnes, en Angleterre : une communication adressée à l'éditeur du Times et une lettre écrite, en réponse à celle par laquelle il avait pris la peine de m'interroger sur ce sujet, à Lord RusscU of KilloAven. alors Lord chief justice.

Si l'affaire Dreyfus a été, comme on le dit. la mise en œuvre de la doctrine des Jésuites, c'est donc que leurs élèves ont eu la responsabilité de tout ce qui s'est fait, en 1894 et depuis, pour l'accusation, le jugement, la condamnation du coupable. Si on ne prouve pas cela, tout l'argument s'écroule.

Or, comment le prouverait-on ? Aucun des officiers généraux ou supérieurs qui furent directement mêlés au procès, ni les généraux Mercier. Billot et Gonse, ni les colonels du Paty de Clam et Henry, ni le commandant Esterhazy ne sortaient des collèges des Jésuites. Le général de Boisdeffre, seid. avait, dans son enfance, passé deux ans dans l'un d'eux, tout

lOO <;OMI3VT> T> HIKK Kl DALJOlKDUri

le roslo de son éclvicali<»ii fui Itiit dans ii» lycée de IKlat. Dans son clat-major particulier, il n"\ avait pas un seul élève des Jésuites : dans lélalinajor général, sur cent soixante oITiciers environ, il y en avait dix : |)armi les jn^'-es du Conseil de guerre de 1801. jias un : parmi ceux de 1899 un seul : il a passé généralement pour avoir voté en faveur de l'acquittement. Parmi les soixante témoins six anciens élèves des Jésuites : trois ont déposé en faveur de l'accusé. Tels sont les faits.

In de ces religieux calomniés Ta été plus airoccmciil ({u'aucun autre. C'est le \\. V. du Lac. recleur. il y a plus de vingt ans, de la grande Ecole préparatoire (te la me des Postes, depuis et jjendant div années, connu, estimé et respecté de beaucoup d'Anglais et non des moindres, lorsqu'il dirigeait le collège français de Canterbury. maintenant et depuis dix autres années exclusivement consacré à la prédication et aux œuvres fmvrières. J'ai l'bonnenr d'être son ami depuis trente ans. j'ai j)0ur lui la plus respectueuse affection : tous ceux qui le connaissent, et ils sont nombreux, le vénèrent comme moi.

Mais il fallait un nom pour symboliser l'accusation collective, pour donner un corps à la calomnie : le sien était en vue ; ses relations a^ec des officiers, .ses anciens élèves, ses rapports avec des hommes ])olilicpics engagés, comme moi-même, dans la lutte des ()artis, par dessus tout son amitié pour le général de lîoisdeffre qu'il avait connu aux sombres joins de la guerre de 1870. tout le marquait pour le cruel marUre auquel on le destinait. Il fut abreuvé d'outrages : on l'accusa, toute la presse Ta dit, d'avoir trahi le secret de la confession, en dénonçant au général de Pel lieux lïne de ses pénitentes comme étant la célèbre c dame

COMBATS d'hii:u ev d'aijolud'hli lOl

voilée «, dont le personnage chimérique fit [aiil de Ijriiit au procès. J'ai été le camarade d "École Militaire du général de Pellieux, aujourd'hui mort de tristesse, à la suite des épreuves dont il fut accablé, pendant cette triste affaire. Je lui demandai si l'accusation pouvait, en apparence, reposer sur quelque fondement. Il me donna sa parole d'honneur qu'il navait jamais vu le R. P. du Lac, ni reçu de lui aucune communication directe ou indirecte. Je publiai celte déclaration '. Elle fut impuissante. Je saisis l'occasion de la répéter ici pour venger le saint religieux qui,

1. A oici ]o texte de la lettre adressée par M. de Mun à M. le Directeur du Gaulois à l'occasion, de l'accusation portée, à la tri- Ijune de la (llianibre, par M. de Pressensé contre le P. du Lac :

Paris, ir) mars kjoo.

'Slny CHFAl DiRECTELU,

Si l'état de ma sanlé ne me retenait en ce moment, éloigné des séances de la Chambre, j'aurais voulu, revendiquant les droils d'une amitié vieille de trente ans, ne laisser à personne le soin de venger le R. P. du Lac de l'accusation portée contre lui par M. de Pressensé dans la séance d'hier.

Puiscjue je ne puis avoir la satisfaction de remplir ce de\oir à la tribune, je vous demande du moins l'hospitalité du Gaalois. pour m'en acquitter en quelques mots très courts.

M. de Pressensé a dit que « dans le procès qvii fut intenté au colonel Picijuart, le Père du Lac révéla le nom d'une femme, dont il ne connaissait la situation spéciale que par la confession qui lui avait élé faite, et se permit, violant ce secret de la confession. de calomnier sa pénitente en la dénonçant au général de Pellieux comme la dame voilée. »

Or, au mois de janvier igoo. l'occasion se présenta pour moi de répondi-e nue première fois à celte accusation, dans l'uu des articles que je publiais alors contre le projet de loi dit du stage scolaire, sous forme de lettres ouverfes à ^L Waldeck-Rousseau.

Auparavant, je m'adressai au général de Pellieux, mon ancien cauîarade, à celte époque en disgrâce à Quimper, où il est mort

accusé dans son honneur sacerdotal, a dû, mis en cause connue confesseur, n'opposer que le silence à SCS caloiuniatours.

Voilà la vérilé sur la participation des Jésuites à l'atrairo Dreyfus. Je la livre sans commentaires à la bonne foi des lecteurs impartiaux.

depuis, en lui soumellanl la pliraso que jo me proposais d'écrire el, au besoin, de prononcer à la tribune, pour réfuter l'imputation dirigée contre le R. P. du Lac. Voici exactement sa réponse :

(( Quimper, lo janvier njoo.

« Mon cuKix camarade,

(( Je vous autorise de grand cœur à écrire et à dire à la tribune (( la plirase de votre lettre où je suis en cause. Car elle es-t l'expres- « sion exacte de la vérité.

« Je n'ai jamais vu le Père du Lac. Je n'ai jamais eu avec lui (( aucun rajDport direct ou indirect.

« Tout à vous,

« G"^ DE Pellielx. »

a J'ai publié en son temps celle déclaration d'abord dans le Correspondant du .'^S janvier 1900, puis clans un livre intitulé : la Loi des suspects, où j'ai réuni mes articles sur le stage scolaire. Mais, puisque l'accusation persiste et monte aujoui-d'hui jusqu'à la tri- .bunc nationale, j'y oppose de nouveau la parole du général de Pellieux qui, indépendamment de tant d'autres raisons d'ordre moral et personnel, sutTit à la confondre.

« Je rougis, je l'avoue, et je soulïre profondément dans mon afîeclion d'être contraint à prendre, en un tel sujet, la défense d'un religieux environné du respect de tous ceux qui le connaissent. Mais inie pareille accusation appelait nécessairement une réponse.

« Celle-ci, je pense, paraîtra décisive.

« J'aime mieux, d'ailleurs, m'y borner afin de ne pas me laisser emporter par une trop légitime indignation.

« A cuillez agréer, je vous prie, mon cher Directeur, tous mes sentiments les jilus distingués.

« A. DE Mtx. »

COMBATS D HIER ET DALJOLRDHUI lOO

Dans l'état d'excitation où ce douloureux débat avait, il y a cinq ans, jeté tous les esprits, on comprend sans peine quelle puissance une calomnie aussi grave put avoir sur l'opinion. Je m'y suis arrêté un moment, en raison du retentissement qu'ont eu. je le sais, de l'autre côté du délroit, ces diffamations passionnées. Elles ne furent d'ailleurs, en quelque sorte, que l'une des formules adi^ptées, afin de rendre plus sensible à la masse inattentive, l'accusation générale qui servait à cou^ rir toute la campagne entreprise contre les congrégations. Cette accusation tient en une seule phase : « Les religieux fomentent l'opposition politique contre la République. »

Il faut savoir quelle action une semblable parole peut exercer, dans un pays comme le nôtre, centralisé à l'excès, façonné au joug des pouvoirs, ignorant des conditions les plus simples de la liberté, pour comprendre à quel point elle est redoutable.

Toute la tradition atavique de la Révolution se réveille dès qu'elle est prononcée : c'est avec elle qu'il y. a un siècle on niettait d hors la loi » et on jetait à l'échafaud les victimes les plus innocentes. Pour être moins sanguinaire dans ses effets, elle n'en a pas moins gardé toute sa funeste puissance.

Rien, cependant, ne la justifiait ici. Les religieux ne font pas, d'une manière générale, de politique active : s'il en est parmi eux qui ne sont pas attachés de cœur et de conviction à la République, la plupart la respectent comme le gouvernement établi, tous ne lui demandent que la paix religieuse.

Il serait facile, si ce n'était abuser des lecteurs, d'établir cette affirmation par des faits nombreux. Ln seul pouvait à cette époque paraître la contredire. Une

104 cOAfB V rs n uiEU i:t d aijolrd hli

congréf^ation religieuse, eelle des « Assomptionnistes », avait fondé un journal jDopulairc f La Croia- '), très bien rédigé, qui eut aussitôt un grand succès et qui naturellement combattait avec vigueur la politique antireligieuse. On ne voit pas comment, on peut contester à des citoyens, parce qu'ils sont religieux, le droit d'user comme les autres de la liberté de la presse. Après l'alTaire Dreyfus, la polémique du journal La Croix fui pourtant un des motifs les plus ardemment invoqués par les meneurs de la campagne pour expliquer leur entreprise.

L'événement en a prouvé la sincérité. Aujourd'hui cène sont pas seulement les Jésuites et les Assomptionnistes qui sont proscrits, ce sont tous les religieux, toutes les religieuses, jusqu'aux plus humbles Frères instituteurs, aux plus vénérables Sœurs de la Charité. Ceux-là, assurément, ne font de politique d'aucune sorte !

Leur condamnation fut prononcée pour d'autres raisons, plus profondes et plus graves : et c'est maintenant le lieu de les indiquer, après avoir repoussé les vains et calomnieux prétextes.

Le grand argument invoqué contre les religieux, quels qu'ils soient, par M. AA aldcck-Rousseau et, à sa suite, par tous leurs ennemis, est. je pense, de nature à surprendre beaucoup d'Anglais, habitués à un respect si absolu de la liberté individuelle. On leur dit : en contractant certains engagements qui lient votre conscience, en prononçant les trois vœux d'obéissance, de pauvreté et de chasteté, vous violez la loi civile qui vous interdit d'aliéner des objets, dont le commerce

COMBATS D HIER ET DALJOUUDHLI Io5

est illicite ; vous vous placez en dehors des principes de la société moderne, en dehors même des règles communes de l'humanité : par le vœu d'obéissance, vous vous faites esclaves : par le vœu de chasteté, a^ous cessez d'être des citoyens utiles à la société ; par l'un, vous abdiquez votre personnalité, par l'autre, vous rompez avec la loi morale.

Il est difficile d'imaginer un sophisme plus grossier.

Quoi 1 Si un homme, si une femme, pressés par l'attrait du sacrifice et du dévoûment. par le besoin d'accomplir, dans le don de soi-même, la loi fondamentale du christianisme, si cet homme ou cette femme se déterminent, sous l'empire d'une foi généreuse, à renoncer aux plaisirs, aux ambitions, aux richesses de la terre, pour tourner vers la prière ou vers la charité, mais dans les deux cas vers Dieu seul, toutes les ardeurs de leur âme, si cet homme ou cette femme veulent pousser ce renoncement universel jusqu'à celui même des plus douces joies de la famille, afin d'appartenir entièrement à la vie qu'ils embrassent, et si, pour achever leur holocauste, ils remettent eux-mêmes leur volonté aux mains d un supérieur à cpii ils s'abandonnent comme au représentant du Maître divin, cet homme et cette femme auront fait acte d'immoralité, et ce seront désormais des membres indignes que la société dcA ra rejeter de son sein I Quoi I Ce seront des esclaves, alors cpiils auront fait, dans le sacrifice de leur liberté, le plus décisif usage de la liberté ellemême !

Je crois que les âmes protestantes elles-mêmes, si éloignées qu'elles puissent être des doctrines, des sentiments, des pratiques de TEgiise catholique, seront révoltées par une si audacieuse proposition. J'ai eu

106 COMUVTS DIUEK ET D AUJOL Rd'hUI

l'occasion, pendant mes séjonrs en Angleterre, d'en fréquenter d'assez près quelques-unes pour ne pas savoir avec quelle ferveur, quelle sincérité, certaines d'entre elles aspirent à l'imitation de Jésus-Christ et quel attrait exercent sur elles les conseils de perfection de l'Evangile. N'étaient-ce pas ces aspirations qui agitaient, il y a déjà soixante ans, le cœur et l'intelligence de Pusey lorsqu'il souhaitait à l'Eglise anglicane des <( Sœurs de charité ». et lorsque près du lit de mort de sa fille Lucy. il la chargeait de « prier, une fois en présence de son Rédempteur, pour ces institutions auxquelles elle avait espéré elle-même appartenir », et n'est-ce pas de la petite semence, jetée en terre à cette époque, que sont sortis les nombreux couvents de femmes dont s'est aujourd'hui enrichie, en Angleterre, l'Église établie ?

D'ailleurs, sans insister davantage sur une question, si délicate à traiter, pour un catholique, vis-à-vis de personnes étrangères à sa foi, je suis persuadé, du moins, qu'aucun de mes lecteurs ne me contredira, si j'atïîrme que le respect de la liberté des consciences, de la liberté individuelle, en ce qu'elle a de plus sacré, suffît à condamner la théorie que nos légistes politiques ont imaginée, pour abriter la tyrannie des ames' derrière les apparences du droit civil.

C'est bien, en eff'et, d'une vaste entreprise contre la liberté qu'il s'agit. A mesure qu'avance cette étude, elle ressort plus clairement de l'exposé des situations et des faits : nous allons l'apercevoir mieux encore en examinant le dernier motif allégué contre les congrégations par les auteurs de la loi nouvelle.

Elles ont été accusées d'être des rebelles : j'ai montré, par des preuves historiques, qu'elles étaient toutes, au

contraire, dans la position la plus licite. Elles ont élé accusées de léclamer dans l'Etat une place privilégiée : j'ai montré qu'elles n'avaient, dans l'ordre social moderne, d'autre caractère que celui d'associations de simples citoyens, s'acquittant des charges qui incombent à tous les autres, revendiquant aussi les droits qui leur appartiennent. Elles ont été accusées de violer les principes fondamentaux de la société, en contractant des vu'ux contre nature : j'ai montré qu'une telle accusation constituait un véritable outrage à la conscience religieuse.

Il me reste à aborder un autre terrain, qui est proprement le champ de bataille où se heurtent chez nous les ennemis et les défenseurs de la religion catholique, et où l'attaque dirigée contre la liberté se démasquera plus ouvertement que jamais : c'est celui de l'enseisnement.

Déjà, réfutant les calomnies dirig-ées conti'c les Jésuites, j'ai touché à ce côté de la question. L'animosité grandissante contre tes collèges chrétiens, l'inquiétude causée à leurs adversaires par leurs succès grandissants, eurent certainement une part décisive dans la campagne entreprise contre eux à l'occasion de l'affaire Dreyfus. Elle fut la raison décisive de la législation nouvelle, inaugurée en 1901, appliquée depuis lors avec une tyrannique brutalité, complétée aujourd'hui par les lois qui détruisent les derniers restes de l'enseignement chrétien.

Quelle était donc, dans notre pays, la situation légale de cet enseignement?

I08 COMBVTS DHIKK ET DALJOl RDIl L 1

Elle aussi résultait, couinic tout le reste, de la grande transformation de 1789. l^eudant de longs siècles l'enseignement, en France, avait été dirigé par l'Église: ce n'était pas, de sa ]jart, un abus de pouvoir, un empiétement sur les droits de l'État, mais bien l'effet naturel de la constitution nationale elle-même.

La monarchie fiançaise avait gardé, de ses origines, un cai^ctèrc presque ecclésiastique. Le Prince, occupé à g uerroyer pour fonder l'unité du royaume, laissait à l'Eglise le soin de gouverner les âmes et de cultiver les intelligences : jusqu'au xiv' siècle, ce fut l'histoire de notre enseignement public. Lorsque parut l'Université, enfantée par l'Eglise, elle recourut au Prince, pour établir son priAilège corporatif contre les écoles rivales. Ce fut la seconde phase de l'histoire de renseignement. Les légistes commencent alors à fixer, en regard de l'Église, la notion de l'Etat souvciain ; le Roi l'incarne, comme seigneur suprême, mais il demeure, comme élu de Dieu, le défenseur de l'Église, par suite, le protecteur de son enseignement. Les luttes de l'Université avec les ordres religieux se-déroulent au sein de l'Eglise. Lorsque la Réforme vient rompre cette unité, le pouvoir royal, en vertu de son origine, cherche à la maintenir, et ce n'est pas une doctrine d'Etat dont la conception n'existe pas encore, qu'il prétend imposer, c'est toujours l'enseignement de l'Église. Mais les doctrines du libre examen emportent l'antique édifice. La Révolution éclate : l'unité des croyances est anéantie ; la religion chrétienne cesse d'être un principe constitutif de la nation ; l'État, séparé doctrinalemeut de l'Eglise, ne lui reconnaît plus le droit exclusif à l'enseignement. Les opinions, comme les consciences, sont déliées.

COMBATS D HIER ET DALJOLHDHIT fOQ

A. dater de ce jour, la liberté d'enseignement, proclamée dans les âmes, devient une nécessité.

En vain, aussitôt qucst terminée la période chaotique et violente de la Révolution, Napoléon, croyant établir son empire sur les âmes par la force des doctrines, fonde la nouvelle Université de France, celle qui régit encore notre enseignement public, destinée, dans la pensée du maître, à instruire, en vertu d'une exclusive mission, toute la jeunesse de France.

A peine Napoléon disparu, le privilège de l'Lniversité est assailli de toutes parts. Croyants et incroyants, tous réclament la liberté : les régimes nouveaux, pénétrés, comme je l'ai montré, de l'esprit napoléonien, s'obstinent à la refuser : ces luttes ont rempli trente années de notre histoire : le nom du comte de Montalemljert. si illustre, si connu de l'Angleterre, y est étroitement attaché.

La liberté, cependant, promise par la charte de i83o, introduite dans l'enseignement primaire par M. (iuizot en i83a, inscrite dans la constitution de i8'j8. pénètre, enfin dans les mœurs du pays par la loi de i85o.

Cette loi fut une transaction, honorable pour tous, entre les défenseurs de l'enseignement d'État et les partisans de la liberté absolue. M. Thiei-s en fut, devant l'Assemblée nationale, le défenseur éloquent : elle consacra, sous le contrôle de l'État, demeuré maître de linspection. des programmes et des examens, la liberté pour tous les citoyens, et les religieux, envisagés comme tels, n'en furent pas exceptés. Seul, l'enseignement supérieur, qui est celui, non plus des collèges, mais des Facultés, demeura exclusivement aux mains de l'Université : il ne fut affranchi qu'en 187a, et.

riO COMBATS D HIKU ET D AIJOIRD Hll

lui aussi, daus des coudilious de tivs relative libellé.

Telle est. daus uu rapide aperçu, riiisloire de l'euseignemeul eu Franee.

La troisième République, aussitôt élid)lie, commença de réagir contre le progrès accompli et qui paraissait définitif. Elle le fit, sous une dovdîle impulsion, celle des passions antireligieuses qui l'animèrent dès ses débuts, et celle de la tradition napoléonienne, dont j'ai marqué la persistante influence.

Il y a vingt-cinq ans que se produisit cette première agression contre la liberté de renseignement cbrétien. Alors, comme aujourd'hui, les circonstances politiques offrirent l'occasion cherchée pour motiver la guerre. C'était au lendemain des agitations électorales à la suite desquelles, les partis monarchiques et religieux ayant été vaincus, M. le Maréchal de Mac-Mahon qui les avait conduits au combat, dut abandonner la présidence de la République. Dans l'enivrement du succès, les chefs du parti républicain, désormais maîtres du pouvoir, voulurent exercer des représailles contre leurs adversaires, et M. Gambetta donna, à la politique nouvelle, une formule destinée à une retentissante fortune par ces mots célèbres : « Le cléricalisme, voilà l'ennemi ! » Il entendait ainsi la présenter au pays non comme une politique hostile à la religion, mais seulement comme une politique de répression contre l'action électorale du clergé. Formule habile, assurément, puisqu'elle paraissait ménager les sentiments religieux d'une grande partie de la population, mais dont la perfidie ne devait pas tarder à éclater. En fait, l'événement l'a prouvé surabondamment et le prouve de nos jours plus que jamais: en dépit de la prétendue distinction par laquelle on s'efforce de le dissimuler, c'est

COMBATS D HIER ET D AL JOTUD HLI I 1 I

le catholicisme lui-même qui est combattu sous le nom de cléricalisme.

Dans la campagne ouverte, dès cette époque, contre les congrégations religieuses, ce fut la liberté de l'enseignement qui reçut tous les coups : M. Jules Ferry proposa d'en exclure les congrégations dites « non autorisées » et, bien que son projet, repoussé non seulement par les catholiques, mais, sous la conduite de M. Dufaure et de M. Jules Simon, par un véritable soulèvement de l'opinion libérale, eut été rejeté parle Sénat, les effets ne s'en firent pas moins sentir douloureusement lorsque le gouvernement eut, à défaut de lois, rendu des décrets de proscription contre les membres des Congrégations. Ces exécutions eurent lieu en 1880. Ce fut l'ouverture de la crise religieuse, reprise il y a quatre ans. après une longue période d'accalmie.

Mais M. Jules Ferry avaitde hautes qualités d'homme d'Etat : devenu, en i883, après la mort de Gainbetta, le chef du parti républicain, il compiit que le gouvernement d'un pays 011 les croyances religieuses ont encore tant de puissance, ne pouvait s'accommoder d'un régime de violence. Il entreprit de faire coexister une certaine liberté de renseignement avec la forte organisation dun enseignement dÉtat. entièrement sécularisé, dans ses programmes et dans son personnel, et consacra à cette seconde partie de sa tache, toute son énergie. Le parti dominant le suivit et le seconda fidèlement. Ce fut pendant toute cette période la grande œuAre de la République.

Tandis que des lois nouvelles fortifiaient, de toutes manières, la puissance, le prestige et l'autorité de l'Université, d'autres décrétaient et organisaient la

112 COMBATS n HIER Kl" I) AI JOl KD lU 1

sécularisation absolue de renseignement populaire ptiblic. c'est-à-dire payé pai- reiisoinble des contribuables : lécole primaiic olticielle, jus([ue-là ouverte au ministre du culte, confiée en beaucoup de cas à des instituteurs congréganistes, où enlin renseignement religieux avait sa place, lut déclarée désormais, en Ibéorie du moins, entièrement neutre, c'est-à-dire que, si tout caractère confessionnel lui était enlevé, si même la notion des devoirs envers Dieu n'y était plus apprise aux élèves, si les leçons de morale devaient n'y reposer sui- aucune croyance positive, du moins assurait-on ([uc. jamais, une paiole n'y serait prononcée qui put cboquer ou alarmer la foi dun cnfani ou de sa famille.

En un mot, l'éducation proposée au peuple par ri-^lat, fut conçue en debors non seulement de toute ])réoccupation confessionnelle, mais même de toute idée religieuse, fut-elle la plus élémentaire. Entreprise assurément audacieuse, et bien faite pour troubler et ofl'rayer toutes les consciences cbrétiennes !

Du moins, cl c'est un point essentiel à remarquer, pour comprendre les événements actuels, les lois qui la mirent en œuvre de 1882 à 1886 proclamèrent en même temps, bien que toujours sous le contrôle de l'Université, la liberté de l'enseignement privé.

Tel fut le régime imposé, il y a dix-liuil ans. après des luttes mémorables, aux catboliqucs de l'rance. L'ayant loyalement combattu, ils l'acceptèrent courageusement.

Les écoles cbrétiennes. fondées par eux au prix de

COAIUATS D HIER KT DALJOLRDIILI 110

sacrifices pécuniaires d'autant plus mciitoires qu'ils devaient, en même temps, payer leur part contributive de rimpot. pour le développement et le soutien de l'enseignement rival, les écoles chrétiennes couvrirent le territoire ; jamais on ne vit plus bel exemple de dévoùment, plus noble, plus généreux usage d'une liberté réduite, amoindrie, surveillée, mais subsistant encore dans sa partie essentielle.

En même temps, la tacite approbation des ministres successifs permettait aux congrégations proscrites de se reconstituer au moins en partie : les collèges, qu'elles avaient fondés, passés entre les mains de propriétaires laïques, continuèrent leur œuvre éducatrice ; les rares universités catholiques, réduites à un enseignement sans expansion possible, l'État conservant le monopole des examens et de la collation des grades, maintenaient cependant leurs chaires avec succès. La confiance, toujours grandissante des familles, aussi bien dans la bourgeoisie que dans l'aristocratie, dans les milieux républicains comme dans ceux où se conservait la tradition monarchique, fut, aussi bien que le chiffi'e croissant de la population scolaire dans les écoles primaires, l'éclatant témoignage du besoin moral et intellectuel auquel répondait la liberté, pour une grande partie de la nation.

Ce besoin, d'ailleurs, apparaissait d'autant plus nettement que l'inanilé de l'effort accompli, sous le couvert de la neutralité, pour rassurer les consciences, devenait chaque jour plus ilagrante. Malgré toutes les tentatives philosophiques, toutes les formules pédagogiques, en dépit des écrits, des manuels, des discours, l'impossibilité d'établir nettement et pratiquement, pour les maîtres et les élèves, les bases d'une morale

lia COIHATS D IIIEU 1:T 1» Al .IOL HD HL I

indépcndanlc de toute croyance et de toute sanction, éclatait à tous les yeux. Dans l'enseignement des facultés, la diversité des doctrines allait grandissant sans cesse, s'élendant des restes du spiritualisme aux hypothèses variées de l'évolution et du transformisme : la prétendue doctrine d'État se brisait en morceaux. Dans les collèges. Téducation se heurtait à cette confusion des idées, aussi bien qu'à rim[)uissance des méthodes officielles : une vaste enquête parlementaire, dirigée avec une haute autorité et un large esprit d'impartialité, par M. Ribot. plusieurs fois ministre de la République, l'orateur parlementaire le plus éloquent du parti modéré, devait, précisément au moment où s'ouvrait la crise actuelle, démontrera tous les yeux cette sorte de faillite de léducation d'Etat.

Dans les écoles primaires, le mal était pire, plus profond, plus brutalement accusé. Trop souvent placés sous les intluences politiques les plus avancées, les instituteurs publics méconnaissaient de plus en plus toutes les règles de la neutralité : les outrages contre la foi catholique, ou même contre toute croyance religieuse, ne se comptaient plus ; non seulement les leçons de morale, mais les leçons d'histoire, celles d'histoire naturelle elle-même, en offraient à chaque instant l'occasion.

L'hostilité déclarée contre toute religion positive se manifestait, en toute circonstance, dans le corps enseignant officiel. Un de nos hommes politiques, actuellement les plus en vue, celui qui fut, pendant de longues années, par ses fonctions au ministère de l'instruction publique, le véritable organisateur de l'enseignement dit 0 laïque ». et qui est aujourd'hui le chef de fde des ennemis de l'enseignement congréganiste. M. Ferdinand

COMBATS D HIER ET DALJOLRDHLI IIO

Buisson, éci'ivail. il y a peu d'années, dans un livre important intitulé : La religion, la morale el la science ; leur conflit dans iéiéucation conlcmporainc, ces lignes significatives : « De toute cette histoire de Dieu, de l'homme et du monde que nous présente le dogme catholique, il n'y a pas un mot qui ne provoque, je ne dirai pas l'indignation, car ])our s'indigner, il faut y croire, mais une muette et triste dénégation... Avec ses idées de rédemption nécessaire et de sacrifice expiatoire, la morale chrélienne n'esl c/u'an idéal grossier contre lequel se révolte la conscience et qui nous ramènerait de deux mille ans en arrière... Le résultat de toute éducation rationnelle ne peut être que de faire évoluer la religion du passé vers l'irréligion de l'avenir. »

Y a-t-il. je ne dis pas un catholique, mais un chrétien, digne de ce nom, qui veuille accepter, pour fondement de l'éducation, une semblahlc théorie, qui puisse, en conscience, en supporter les conséquences pour ses propres enfants ? Ce n'est pas. assurément, en Angleterre, qu'on oserait, avec quelque chance d'être soutenu par l'opinion publique, répondre affirmativement à une question aussi précise. Le récent « EducationBill» le témoigne suffisamment, puisqu'ilmaintient hautement le principe de l'instruction confessionnelle. Mais, en même temps, et tout en favorisant les églises protestantes, il laisse pleine liberté aux catholiques et c'est ainsi qu'il a mérité leur approbation.

De même les catholiques français, en présence d'une telle direction donnée à l'enseignement public, s'ils ne réussissaient pas à en conjurer l'adoption pour l'ensemble du pays, pouvaient-ils ne pas revendiquer, du moins, pour eux-mêmes, l'entière liberté de donner à leurs enfants une éducation conforme à leurs

ii6 c.OMBv'is d'hier i:t i>"ai moi udiii :i

croyances et des maîtres leur olï'raiit. à ce point de vue. une entière garatitic? Tout homme de bonne foi, animé d'un esprit seulement équitabèc, leur en reconnaîtrait sans hésiter le droit et le devoir.

Ainsi que je lai exposé, les législateurs de 1882 et de 1886 avaient compris, jusqu'à un certain point, cette obligation, en laissant un minimum de liberté aux catholiques, et ceux-ci en usèrent avec un naturel et légitime em])ressemenl.

Ce fut après quinze années d'exercice incontesté de cette liberté relative, que. soudain, à la faveur des circonstances nées de l'alTaire Dreyfus, la fraction radicale et socialiste du parti républicain, reprenant avec une violence nouvelle le mouvement commencé par Gambetta et Jules Ferry, imposa au pays une politique despotique et ouvertement antichrétienne, dont M. A^ aldeck-Rousseau eut le malheur d'accepter la direction.

La loi de 1901 fut l'expression de cette politif[ue : elle n'avait pour objet apparent que d'obliger toutes les congrégations religieuses à solliciter l'autorisa tioji législative, sous peine d'être dissoutes et de voir leurs propriétés saisies et mises en vente. Mais l'esprit de la loi allait bien au delà. Un des principaux orateurs du parti socialiste, M. René Viviani, le fit entendre avec une audacieuse franchise, en prouvant qu'on ne saurait poursuivre les congrégations sans attaquer l'I^^glise, car elles sont unies « comme la chair et le sang » : puis, repoussant les vaines distinctions entre le cléri calisme et le catholicisme, il rendit à la formule de Gambetta sa sincérité, et dénonça comme l'ennemi l'Eglise catholique elle même.

Ce discours domina tout le débat : la lutte, s'éleva au-dessus des congrégations : elle attaquait non seule-

ment l'Église catholique, mais la religion chrétienne, et avec elle le plus solide fondement de l'indépendance des âmes. Lorsqu'elle prit fm. par la défaite des catholiques et des libéraux, il fut évident quelle avait marqué l'ouverture dune guerre acharnée contre le christianisme et la liberté. Au dernier jour de la discussion, je pus. en m'adressant à M. ^A aldeck- Rousseau, exprimer à la tribune de la Chambre ces douloureuses préA'isions :

« Je vous attends à l'exécution de la loi : vous serez obligé, pour conserA er la majorité et, p&r elle, le pouvoir, de suivre jusqu'où il voudra vous porter, le flot que vous aurez déchaîné. »

Mous allons, en effet, le v<jir se précipiter avec une impétueuse fureur.

La loi de 1901 fut votée au mois de juin 1901. Elle donnait un délai de trois mois aux congrégations pour se soumettre, c'est-à-dire pour demander l'autorisation. Les Jésuites et les Assomptionnistes, particulièrement visés par le gouvernement et la majorité, sachant que. de parti pris, l'autorisation leur serait refusée, crurent plus sage et plus digne de se dissoudre d'eux-mêmes, et se condamnèrent à l'exil ou à une douloureuse et cruelle dispersion. Il en fut de même des Bénédictins, à qui la liberté de poursuivre en paix leurs admirables et savants travaux sur la terre étrangère parut préférable à une lutte sans issue. Comme eux, plusieurs congrégations de femmes allèrent porter au loin, dans un silencieux sacrifice, leur ministère de charité. Le plus grand nombre des religieux, cependant, se con-

Il8 COMBATS d'iIIEU ET d'aL JOL Rd'iIL I

fiant dans le texte de la loi, dans la parole solennellement donnée, présentèrent an Parlement leurs demandes d'autorisation, en tout ciiif[uaiil('-quatre congrégations d'hommes, et quatre-vingis congrégations de femmes. Rien de plus correct assurément, et qui témoignât plus ouvertemcMit leur loyale obéissance aux lois, qu'une telle démarche. Nous verrons, dans un moment, comment elle fut accueillie.

L'année 1902 était celle du renouvellement normal de la Chambre des députés : les élections eurent lieu au mois de mai. La lutte fut ardente. Le gouvernement de M. Waldeck-Rousseau y jeta tout le poids de son influence. Aucune juste appréciation ne peut être portée de la politique française, si l'on ne lient compte du rôle prépondérant que joue, dans les manifestations électorales, l'autorité administrative : c'est un effet naturel de l'excessive centralisation du pays, de l'imparfaite organisation du suffrage universel, et du grand nombre de fonctionnaires soumis, par nécessité, à la volonté ministérielle. Les élections de 1902 eurent, plus que jamais, ce caractère : le gouvernement y obtint, dans l'ensemble de la nation, une majorité d'environ deux cent mille voix seulement, suffisante pour consacrer une victoire dont les socialistes, avec l'assurance que les plus violents savent toujours faire accepter des plus modérés, s'attribuèrent l'honneur et le profit. Il convient, cependant, d'observer que leur dessein, hautement avoué par eux seuls, de détruire radicalement l'enseignement chrétien et d'engager contre l'Église catholique une guerre ouverte, fut soigneusement dissimulé aux électeurs par la grande majorité des candidats qui, plus tard, devenus députés, devaient, peut-être avec répugnance, s'y associer docilement.

CO:\IBAϫi D HIER ET D AIJOL RD Hll IIQ

M. Waldeck-Rousseau. ayant, par les élections de 1902, obtenu l'approbation de sa politique et préparé son inévitable développement, abandonna volontairement le pouvoir, et. sur son indication. M. Combes, président actuel du conseil, lui succéda avec un ministère représentant les tendances socialistes, radicales et surtout antireligieuses de la nouvelle Chambre, le souci de répondre à ces dernières formant, d'ailleurs, exclusivement le programme du nouveau cabinet.

Immédiatement commença la prétendue application de la nouvelle loi. Les incidents quelle suscita, durant l'été de iQO'i, en Bretagne particulièrement, sont précisément ceux qui ont frappé rattenlion de la \ational Review, et déterminé son enquête. Je nen ferai pas le récit détaillé : surtout je lexposerai froidement, refoulant mes sentiments personnels, et me bornant à en montrer le caractère et les conséquences.

Je rappelle à mes lecteurs que la loi de 1901 ne visait en aucune façon les congrégations dites u autorisées » à la situation desquelles elle voulait au contraire ramener toutes les autres, et qu'elle ne touchait nullement. comme la déclaration en avait été faite officiellement à la tribune, à la législation scolaire qui consacrait la liberté de l'enseignement privé.

Cependant ce furent les congrégations de femmes autorisées, et les écoles libres, couvertes par la loi. qui en furent les premières victimes. En vertu de décrets, inopinément et arbitrairement rendus, trois mille de ces écoles, établies dans des maisons, appartenant à des propriétaires, laïques jDOur la plupart, individuels ou groupés en sociétés, furent fermées, malgré les protestations, les appels aux tribunaux et les résistances de la population, indignée d'un si brûlai outrage à la liberté.

\->.0 f:OMBATS I) JUKU i;i I) \( .loi Kl) III f

Pour Niiincre ces résislancos. on dut rcMnirrir la force année. l)iiscr les portes «les maisons condamnées, en l'aire sortir j)ar la violence les humbles religieuses qui, souvent depuis un demi-siècle, y donnaient l'enseignement. Les scènes de Bretagne n'eurent pas d'autre cause.

Les Anglais qui ])ensenl. dit-on. ({ue le vent et la tempête peuvent entrer dans la demeure d'un citoyen, mais non le Roi lui-même, seront sans doute surj)ris par une si étrange violation des libertés du domicile, de renseignement et de la propriété, accomplie sans qu'un texte de loi put lappuyer, ni une décision de justice l'autoriser. Pour en éviter le scandale, pour épargner aux religieuses la douleur d'une expulsion violente, beaucoup de congrégations préférèrent céder d'ellesmêmes à la force et quitter spontanément leurs écoles. C'est ainsi que purent s'efïectuer, dans une paix apparente et relative, un très grand nombre de ces évictions, dont l'ensemble se monta à plus de huit mille.

On était dans l'émotion de ces événements, quand vint le moment d'introduire devant le Parlement les demandes d'autorisation, formées par les congrégations. Au lieu de les soumettre au Parlement tout entier, on ne les présenta, par un artifice de procédure, qu'à la Chambre des députés ! Au lieu de les examiner séparément, on ])roposa de les rejeter toutes en bloc I et. en effet, malgré l'énergique résistance de la minorité catholique et libérale, les cinquante-(piatre congrégations d'hommes, les quatre-vingts congrégations de femmes, furent, en peu de jours, après une discussion sommaire, condamnées et dissoutes ! Leurs membres durent quitter les deux mille établissements scolaires, collèges ou écoles populaires, où ils donnaient l'cnsei-

COMBATS D HIKU ET D AIJOIRD Hl I I :^ I

gncinent à l'abri de la loi, depuis tant d'années ! Les maisons mêmes où ces écoles étaient installées, devinrent l'objet d'une vaste entreprise de liquidation judiciaire, dirigée contre les sociétés qui les possèdent.

Alors commença le lamentable exode de ces milliers de religieux et de religieuses, forcés de quitter leur demeure, de renoncer non seulement à la vie spirituelle de la communauté, mais à la profession qui assurait leur subsistance, réduits à dépouiller le caractère et jusqu'à l'habit congréganiste, pour continuer un ministère amoindri et entravé par tous les moyens, ou à chercher, à leur tour, dans l'exil, un abri pour leurs cœurs, partagés entre l'ardent amour du sol natal et l'attachement invincible aux libres vœux de leur conscience.

Une seule congrégation d'hommes, d'instituteurs des enfants du peuple, avait j)u échapper à l'horrible tempête ; elle est illustre, connue dans le monde entier : elle existe depuis le xvn*" siècle ; c'est elle qui a fondé toutes les méthodes d'enseignement populaire, aujourd'hui usitées dans les écoles publiques, qui a créé les établissements où les jeunes gens, issus des rangs les moins élevés, peuvent se former aux carrières commerciales et industrielles : ses deux mille écoles, fréquentées par plus de oôo.ooo élèves, couvrent la France et les colonies : le décret par lequel Napoléon créa l'Université, reconnut leur existence et les accueillit, comme instituteurs dans ce grand corps de l'Etat ; elle a eu pour fondateur, un homme illustre dans son humilité, un grand homme que l'Eglise catholique a placé au nombre de ses saints, Jean-Baptiste de La Salle : c'est l'institut des « Frères des Écoles chiétiennes ».

Avec lui, quatre cents congrégations de femmes,

122 COMBATS DIIIKH Kl DAUGLllDllll

dûment autorisées par la loi, avaient égaloniciit élu préservées : dans le nombre figurent ces admirables u Sœurs de Saint- Vincent dv Paul ». dont, on peut le dire aussi, l'univers entier a appris à connaître, à vénérer, à admirer la robe et la coiffe blanclie, près des malades, des blessés, des pauvres et des enfants.

Traduites, à leur tour, devant le tribunal parlementaire, elles voient leur procès s'ouvrir à llicure même où j'écris ces pages ^ : lorsqu'elles seront publiées, leur condamnation, arrêtée d'avance, aura été prononcée. Les deux mille écoles, qu'elles dirigent, seront frappées ; elles devront les quitter.

Les congrégations qui n'ont d'autre objet que l'enseignement seront, dissoutes : celles qui, en même temps, ont des établissements hospitaliers, y seront encore tolérées jusqu'au jour, prochain, où, l'administration ayant pu recruter, avec plus ou moins de garanties morales et professionnelles, le personnel qui lui fait encore défaut, elles pourront en être chassées !

C'est un événement dune portée incalculable. L'enseignement chrétien, réduit à se soutenir avec des maîtres laïques, jusqu'ici très rares et insuffisamment préparés, est frappé d'un coup terrible, que rendra mortel une dernière violence, déjà annoncée et escomptée, la suppression définitive des restes dune liberté déjà pratiquement abolie.

Telle est la situation, à l'heure présente. Un siècle entier d'efforts, de sacrifices, de dévoùments, s'écroule dans une sorte d'universelle stupeur. Chacun peut con-

I. La loi interdisant l'enseignement aux membres des congrégations et supprimant celles qui avaient été autorisées pour cet objet, fut votée par la Chambres des Députés le a8 mars 190^. après un mois de vives discussions.

COMBATS d'hier ET D*AL JOURd'hL I 123

templer dans sa ville natale, dans son village, la maison où il a été élevé, où ses parents l'ont été avant lui. où ses enfants l'étaient déjà, la maison que ses pères avaient construite, que lui-même possédait encore, tout à coup fermée, interdite à ses hôtes habituels, menacée d'une brutale confiscation. Chacun peut voir, chez lui, chez ses voisins, une humble femme, proche ou amie vénérée, qui vient douloureusement, le front courbé sous l'outrage, demander l'asile quelle ne trouve plus dans le couvent d'où on l'a chassée. Seize cent mille enfants, confiés librement, dans ces quinze mille écoles, à ces maîtres chrétiens, sont livrés au hasard d'une instruction improvisée, ou condamnés au supplice d'une éducation ouvertement hostile aux croyances de leurs familles.

Un immense voile de deuil s'étend, pesant et obscur, sur la France chrétienne. Je ne le soulèverai pas davantage •

Mais avant de finir, ayant achevé l'exposé des faits, je dois jeter un dernier regard sur les idées qui les ont engendrés et dont le fatal entraînement déterminera, vraisemblablement, d'autres et de plus graves conséquences dans un pays, comme le mien, où la logique des conceptions exerce un si redoutable empire.

Déjà on peut prévoir que le raisonnement par lequel on prétend dénier aux membres des congrégations la faculté éducatrice. parce qu'ils ont prononcé des vœux d'obéissance et de chasteté, s'applique, dans sa force sophistique, à tous les membres du clergé catholique, soumis à leurs supérieurs et voués au célibat : et, en

l'ifl COMBATS DHIKR ET DAl .lOURO HL 1

effet, la proposition de leur interdire l'enseignement a déjà été présentée au Parlement.

La théorie jacobine va bien au delà. Elle établit que le fait d'obéi I- an pape dans toutes les questions qui touchent à la doctrine et à la discipline religieuses constitue pour les ecclésiastiques une sorte de diminutio capitis, qui les rend impropres, dans un pays officiellement soustrait à toute autorité confessionnelle, où la loi humaine se déclare indépendante de la loi divine, à toute fonction d'ordre social, telle que la formation de la jeunesse. Il apparaît immédiatement que la même incapacité est imputable à tous les citoyens, jîrofessant la foi catholique, qui les oblige, au même degré que les prêtres et les religieux, à la soumission envers le chef de leur Eglise dans toutes les matières de foi.

Cette conception semble assurément monstrueuse, au commencement du xx' siècle, dans tous les pays où les principes modernes de la lil)erté des consciences et des cultes sont reconnus comme les fondements de l'ordre public, et particulièrement dans un Etat où l'immense majorité des citoyens appartient à la religion catholique. Elle est cependant conforme à la tradition politique de la Révolution française et elle reparaît aujourd'hui, par l'effet naturel d'une évolution régressive, dans l'esprit de ceux qui s'efforcent de la faire revivre.

Un des chefs de la majorité parlementaire, au Sénat, qui a tenu longtemps et lient encore une |)lace considérable dans les assemblées françaises, M. Clemenceau, a exposé, précisément dans un article de la Nallonul Review. la thèse qu'il a souvent soutenue, dans ses écrits et dans ses discours, de l'incompatibilifé des

principes et des doctrines de l'Église romaine avec Ja Aie et le développement des sociétés civiles contemporaines, lia cherché à établir cette thèse sur des considérations historiques, tirées du njle de la Papauté, dans le monde, à travers les âges, et sur les eflFets que peuvent avoir, à ses yeux, dans l'ordre politique, les définitions dogmatiques des Pontifes romains et des con ciles.

La discussion d'une thèse aussi étendue entraînerait cet article au delà des proportions convenables. Je veux seulement faire remarquer que, si elle était fondée, elle le serait en tous pays aussi bien qu'en France. Ce n'est pas cependant ce qui ressort de l'examen des situations politiques dans les principaux États de l'Europe.

La Belgique, par exemple, offre le spectacle d'une nation gouvernée depuis plus de vingt ans par des ministères catholiques, appuyés sur des majorités animées de mêmes sentiments ; et non seulement nul ne peut dire que la liberté ait eu à souffrir de cet étal de choses, mais il est incontestable qu'au contraire la liberté de la presse et de discussion, celle de la tribune et des opinions, enfin, pour parler plus spécialement de celle qui est en cause dans le débat, la liberté de l'enseignement, sont, dansée pays, plus complètes que dans beaucoup d'autres : en aucun, la législation sociale, l'organisation des œuvres démocratiques ne sont plus développées.

L'Empire d'Allemagne a, sous l'impulsion du prince de Bismark, engagé, dans les années qui suivirent sa fondation, une lutte célèbre contre l'Éghsc catholique, assez semblable à celle qu'ont entreprise, en France, les ministres de la troisième République. \on seule-

Page 1