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senter sur la terre : el presque aussitôt, on vit cette Papauté « hors de la nature » prendre, dans la vie morale, sociale et politique des nations, une place nouvelle et chaque jour grandissante.
On vit le Pape forcer le respect des gouvernements et l’attention des peuples, mériter, par la solennelle proclamation de leurs droits, la reconnaissance des travailleurs, attirer les hommages des chefs d'État, arbitrer leurs différends, obliger à traiter avec lui le nouvel empire allemand que Renan, dans le même écrit, montrait « armé contre le catholicisme par la raison même des choses et la lutte pour la vie», et, quand il s’'éleignit après ce grand labeur, fixer sur sa majestueuse ‘agonie les regards du monde, inquiets et respectueux.
L'histoire, perpétuelle revanche de l’Église contre l’orgueil de ses ennemis, avait ainsi préparé à nos contemporains une assez belle leçon de gouverne-
ment.
Ce n'était pas assez cependant. Après Léon XII, Pie X est venu. L'apostolique simplicité de sa vie, le pieux accent de sa parole, l’inspiration sacerdotale de ses premiers actes semblèrent lui présager un rôle moins décisif dans la politique humaine. Lés prophètes annoncèrent encore une fois à celui qu'ils appelaient le « curé de campagne », la prompte décadence de son prestige et de son autorité.
Or voici que, dans le pays où Renan prononçait l'exclusion de la Papauté «du monde des réalités », c’est la réalité même d’une situation voulue par ses disciples qui fait éclater la puissance de cette Papauté si dédaignée !
Il a suffit que, d’un mot, le Pape, au nom du magistère qu'il exerce sur les âmes, défendît aux catholiques de participer à l'exécution d’une loi contraire à la Constitution de l'Église, pour que, devant l’immédiate et unanime obéissance de tous les fidèles, évêques, prêtres et laïques, cette loi demeurât caduque et inerte.
Des hommes d’État, conscients de leur responsabilité, attentifs à la manifestation de cette force imprévue, comprendraient aussitôt qu'il faut compter avec elle et chercheraient, en renouant avec le Saint-Siège les relations imprudemment rompues, à préserver leur pays des funestes conséquences de l'erreur où ils sont tombés. |
Ceux qui nous gouvernent, cependant, enfermés dans l’impasse où les a conduits leur aveuglement, sont en France.les seuls à n’y pas songer.
On leur montre tous les jours la faute qu'ils ont commise en s'y engageant: leurs propres amis en conviennent ; tout le monde autour d'eux leur répète qu'ils n’en peuvent sortir que par la porte qui mène à Rome : ils le savent très bien eux-mêmes : mais à toutes les objurations ils répondent comme des enfants têtus pris au piège de leur propre sottise, et qui, plutôt que d'avouer leur déconvenue, secouent la tête et disent non, sans donner d'autre raison.
M. Briand veut bien « causer avec les évêques », mais il ne voit pas « la possibilité d’une conversation avec le Vatican. » M. Clemenceau renchérit: « traiter avec Rome, jamais ! »
Que la question soit précisément là, que la loi de Séparation soit inacceptable justement parce qu'elle méconnait la hiérarchie de l'Église, en la considérant comme une associalion de citoyens quelconque, qu'il n’y
ait pas en France un seul évêque qui accepte d'aller « causer » avec M. Briand ou M. Clemenceau, sans Île mandat et l'autorisation du Pape, c’est, l'évidence même.
Eux seuls s’entêtent à lanier. Une mentalité spéciale les travaille : ce sont, comme les grands ancêtres de 1791, des fabricateurs de Constitution civile.
Le mirage de l'Église nationale continue de les hanter. Jamais plus clairement que depuis un mois n’apparut la pensée dominante de la loi de Séparation, etle dessein caché qu'elle dissimulait sous les apparences de
la liberté.
M. de Lanessan en fait l’aveu avec une ingénuité qui désarme la critique : « I m'importe assez peu, écrit-il dans le Siècle, que l'Église de France vive ou meure : je me borne à rechercher, en simple philosophe, quelles conditions pourraient permettre à cette Église de vivre, et dans quelles autres sa mort paraît certaine. Je crois avoir trouvé ces conditions et je les signale à ceux que la question intéresse. »
Étant de ceux qu’en effet « la question intéresse ». j'ai lu, comme on pense, avec empressement la recette offerte avec une si touchante sollicitude.
Voici : « Si l'Église de France veut pouvoir vivre, elle devra... s’émanciper de l’absolutisme du Pape. » Car «il y a une chose irrémédiablement condamnée en France, pour toujours : c’est le papisme ».
Ce n'est pas plus difficile que cela. Renan excluait la Papauté du monde des réalités. M. de Lanessan se borne à l’exclure de France. Ce philosophe est modeste et sait, en face du maître, garder sa distance.
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Donc, pourvu que l'Église de France se sépare du Pape, c'est-à-dire cesse d’être catholique, M. de Lanessan consent à la laisser en vie ! À une autre condition encore, cependant : c’est qu'émancipée du Pape, elle soit soumise au gouvernement. « Elle devra, dit ce conseiller désintéressé de l'Église, être républicaine et gallicane » ; et, pour que rien ne nous manque, il ajoute à la sentence du philosophe le discret avertissement de l'historien. « Notre pays, dit-il, se trouve placé aujourd’hui en face du Pape à peu près dans la même situation que l'Angleterre sous le règne d'Henri VIII. » À bon entendeur, salut!
Retournons donc, puisque M. de Lanessan nous y
convie, à l’histoire, «cette sage conseillère des princes », dit encore Bossuet.
Il y a trois quarts de siècle, au lendemain de la révolution de 1830, les « grands esprits » du temps prophétisaient déjà la fin prochaine du catholicisme. Jules Janin, parlant en philosophe comme M. de Lanessan, écrivait : « Le catholicisme est une religion qui ne va plus. »
Pour remplir «ce vide immense », comme disait Louis Blanc, un ancien aumônier de régiment offrit sa recette, quelque chose comme « l'Église républicaine et gallicane ». Elle s’appela l’Église française, et l’abbé Châtel, son fondateur, avait été sacré, dans une séance de la loge Saint-Jean, évéque coadjuteur des Gaules par un certain docteur Fabre’ Palaprat, grand maître des Templiers et Souverain-Pontife de la secte maçonnique et religieuse des Johannites.
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Aujourd'hui que sont tombés dans l’irrémédiable oubli son œuvre et son nom, on a peine à croire que Châtel trouva, pour le suivre, un assez bon nombre de gens, ét non des moindres, séduits par cette Église « émancipée du Pape ». Il en fut ainsi cependant.
Il eut des temples établis dans des salles de bal, où sur des cartouches on lisait les noms des bienfaiteurs de l'humanité, Confucius, Parmentier et Laffitte ! Il eut des succursales dans la banlieue, et des évadés du sacerdoce pour les desservir.
On y faisait des sermons sur les crimes des Papes et les vices du clergé. On y déclamait contre Casimir Périer et les partis réactionnaires ; on y célébrait les « Trois Glorieuses » et les combattants de 1830 ; on y discourait sur la dignité des femmes et, pour les mieux honorer, on distribuait, après l’homélie, des bouquets « à toutes les dames. » |
Le parti républicain d'alors, dit M. Thureau-Dangin, dans sa belle Histoire de la Monarchie de Juillet, était plein de sympathie pour «l'Église française » : il faisait dire dans ses temples des messes pour les Polonais, pour les victimes de Juillet, voire pour Napoléon ! La veille de leur attentat, les deux complices de Fieschi, Morey et Pépin, assistèrent à l’un de ces offices « républicains et gallicans », et au premier anniversaire de: leur exécution, on convia les fidèles à une cérémonie: funèbre par des billets ainsi conçus: « Vous êtes invité: à assister au service des citoyens Pépin et Morey. décapités par les thermidoriens, l'an XLIV de la République. » Hu
Se peut-il rien imaginer de plus grandiose?
M. Henri des Houx ira peut-être jusque-là, avec l'appui du Matin et la protection de la Lanterne ; il n'ira pas plus haut. Lui aussi, il trouvera des gens pour entrer dans ses associations cultuelles « émancipées du Pape » : on en trouve pour tout, comme du temps de l’abbé Châtel. M. Briand, reniant cet article 4, qui fut son enfant préféré, leur fera remettre, comme à Culey et à Puymassou, l’église de la paroisse avec ses biens. Peut-être même entendra-t-on les chanteurs des théâtres subventionnés accompagner, par ordre, dans quelque église de Paris, la messe d’un pauvre prêtre en révolte contre son évêque, el il y viendra du monde comme il en vient à tous les spectacles parisiens.
Et après ? L'église de l’abbé Châtel a duré cinq ou six ans : il disparut, traqué par les créanciers.
Il avait un « vicaire primatial », nommé Auzou, chassé du séminaire de Versailles, et à qui l’évêque constitutionnel Poullard donna tous les ordres en un jour. Celui-là vouluf aussi avoir son Église à lui, et ce fut l’Église apostolique française, qui devint, un peu plus tard, l’Église catholique réformée... comme au temps d'Henri VIIL Elle avait son siège, non plus à Rome, mais au boulevard Saint-Denis, n° 10.
L'abbé Auzou, «curé de Clichy par le libre ehoix des habitants de cette commune », en avait composé l'Eucologe, où naturellement, il déclarait répudier « l’autorité de tout pouvoir spirituel étranger ». Rien ne change !
Qui se souvient cependant de Châtel et d’Auzou, de l’Église française et de l’Église apostolique ?
Il y eut, en ce temps-là, une belle caricature de Daumier. Robert Macaire dit à Bertrand : « Le temps de la commandite est passé, occupons-nous de ce qui est éternel. Si nous faisions une religion ? — Üne religion ? ce n'est pas facile», répond Bertrand. — Et l’autre : «On se fait pape, on loue une boutique, on emprunte des chaises, on fait des sermons sur Napoléon, sur Voltaire, sur la découverte de l'Amérique, sur n'importe quoi. Voilà une religion ! cen’est pas plus difficile que cela. »
M. Briand devrait faire rechercher cette caricature dans les cartons de la Bibliothèque nationale, et la faire pendre dans le cabinet où il donne audience à M. des Houx.