LEURS CORPS REPOSENT DERRIÈRE CETTE MURAILLE
Là, sont enfouis les restes tragiques des pures et saintes victimes, dont l'Église catholique vient de consacrer la mémoire et d’exalter le sacrifice. |
Il faudrait lire. dans leur détail. les actes de ce martyre, trop ignoré des catholiques français. M. Victor Pierre, dont ce fut l’œuvre dernière; M. Geoffroy de Grandmaison, qui vient d’en faire, à Rome, au palais de la Chancellerie, le récit émouvant; un savant Béné-
dictin, dom David ; d’autres hagiographes, comme le Père Chérot, les ont rapportés en des livres fortement documentés. Je n’en puis ici donner qu'un très bref résumé. |
L'histoire des Carmélites de Compiègne, perdue dans le long nécrologe de la Révolution, était oubliée de beaucoup d’entre nous. L'Église, gardienne des grands souvenirs, nous la rappelle à propos. Il n’en est pas de plus belle, de plus touchante, de plus fortifiante pour les àmes chrétiennes.
Celles que défendait des bruits du monde, au commencement de l’année 1789, cette maison du Carmel de Compiègne, que Madame Louise de France avait aimée, étaient presque toutes de condition modeste, comme la prieure, Madeleine Lidoiïne, fille d’un employé de l'Observatoire. | ;
Il ne semble pas que des vertus exceptionnelles Îles eussent prédisposées au martyre : l’une, que les Sœurs appelaient la belle parlante, avaient. disent les biographes, un cœur tourmenté, un caractère difficile, un esprit vif et prompt; l’autre, dont M. le comte d’Elbée garde le portrait, avait ardemment aimé les fêtes et la danse ; celle-ci, petite nièce du grand Colbert, était délicate de santé : celle-là, veuve d’un officier des grenadiers du Roi, M. de Neuville, avait, de son aveu, « l'horreur naturelle des cloîtres ». |
Parmi les seize, il y avait encore deux vieilles religieuses de soixante-dix-neuf et soixante-dix-huit ans, une novice toute jeune, trois Sœurs converses et deux bonnes tourières de cinquante et cinquante-cinq ans : l’une d'elles avait voulu rester à la porterie du couvent, au lieu de suivre la princesse de Lamballe qui voulait lattacher à son service, en un temps où l'éclat des
| splendeurs et l'humilité des fonctions semblaient, à tout jamais, garder de leur horrible destin l’amie de la Reine et la portière du Carmel.
Telles étaient les futures martyres, quand, soudain, au mois d'août 1790, la Révolution fit irruption dans leur retraite pieuse, sous les traits d’un défroqué,' ancien moine de Cluny, pour lors président du district de Compiègne, qui, d’abord, sous prétexte d’inventaire, se fit ouvrir les portes et les armoires, puis, s’offrant en libérateur des consciences, et prenant soin, pour les mieux délivrer, d’aposter des gardes aux issues. de la grande salle comme aux portes des cellules, interrogea sur leur captivité les victimes du fanatisme.
L'une des converses, une pelite paysanne champenoise, Juliette Vérolot, fit la révérence aux enquêteurs et leur dit : «Messieurs, une épouse bien née reste avec son époux ! »
Désormais la persécution était ouverte : vente, « à la diligence des corps administratifs », des objets inventoriés l’année précédente par mesure conservatoire, liquidation des biens, expulsion, dispersion forcée, les Carmélites connurent toutes les étapes du chemin douloureux où les poussait la haine grandissante des maîtres de la France.
Cachées sous des vêtements d'emprunt, partagées « en quatre bandes, dit l’une d'elles, et conservant cependant l'unité d'esprit et d’obéissance », elles vécurent, sans défection, dans une grande chambre, augmentée d’un grenier, ou dans les mansardes de la rue des Boucheries.
Une tradition du Carmel rapportait que, jadis, une Sœur converse avait vu, en songe, monter au ciel, la palme du martyre à la main, une théorie de Carmélites vêtues de leur manteau blanc. |
La Mère prieure songeait-elle à cette vision ? Dans un élan, elle proposa un soir à ses filles de s'offrir à Dieu, par un vœu spécial, pour que la paix fut rendue à l'Église.
Les plus vieilles hésitèrent un moment. « La renfermerie » du cachot les effrayait plus encore que la guillotine. Toutes cependant, bientôt raffermies, prononcèrent l'héroïque consécration, demandant seulement à Dieu qué le sacrifice s’accomplit sans que la communaulté fût brisée : « Toutes en un jour! Ah! si nous pouvions mourir ensemble! » Ainsi, dit Mgr d'Hulst dans leur panégyrique, ces esclaves de la tyrannie monastique « prouvaient leur liberté en choisissant la
mort ».
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Comme si leur immolation volontaire eût servi de signal aux bourreaux, l'heure était arrivée. La délation avait fait son œuvre. Le 24 juin 1794, les maisons où se cachaient les « quatre bandes » étaient cernées, les tiroirs fouillés, les meubles brisés : quand on vint à l’oratoire, un fier libre-penseur saisit le tabernacle, et le jeta vers une jeune fille attirée par le tumulte, en disant : « Citoyenne. voilà une niche pour ton chien ! » Décrétées d'accusation, comme coupables « d'arrêter les progrès de l'esprit publie », les pauvres femmes furent enlevées. sans linge, sans aliments, jetées comme des bestiaux dans deux charrettes, sur des bottes de paille, les mains liées derrière le dos, et, sous le soleil |
brûlant de juillet, conduites sans arrêt jusqu'à Paris, qu'elles durent traverser dans l'après-midi du dimanche 13 juillet, au milieu d’une foule de hurleurs imbéciles, pour atteindre la Conciergerie. DE
Dans la salle basse où elles furent entassées, la mort fauchait à grands coups : durant les trois jours qu'elles y passèrent, cent six de leurs compagnons de hasard furent jugés et exécutés.
:. Leurs âmes, cependant, remplies d’une joie surnaturelle, éclataient en transports : l’une d'elles, M" de Neuville, écrivit au charbon, sur la muraille, un chant
triomphal, Marseillaise du martyre, dontelles répétaient
le refrain :
Le jour de gloire est arrivé
Montons, montons A l’échafaud et Dieu sera vainqueur,
Elles comparurent le 17 juillet, englobées dans un complot quelconque, une certaine affaire Roubeau, dont elles n'avaient jamais entendu parler, et, comme Fouquier Tinville demandait leur condamnation parce que « ce sont des fanatiques attachées à leurs sottes pratiques de religion », la prieure se leva toute droite, en s’écriant « Quel aveu et quel bonheur de mourir pour son Dieu ! » À
Le jour même, on les mena au supplice. Elles avaient, dés le matin, récité l’office des morts; quand on vint les chercher, elles disaient les prières des agonisants : « On croirait, dit le guichetier, qui les vit partir, qu'elles vont à leurs noces! » — « Ce soir, répondit l'une, nous serons au Ciel! »
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Les voilà dans les « tombeaux roulants ». C’est l'heure des vêpres : tranquilles, elles les psalmodient. À la fin, la prieure entonna le Salve Regina, que les autres répétaient en chœur : puis ce fut le Miserere, et elles commençaient le Te Deum, quand, vers le soir, après un trajet d’une heure et demie, sous les yeux des spectateurs ordinaires de l’horrible spectacle, stupéfaits de ces chants imprévus, et n’osant outrager de leurs clameurs ces étranges victimes, elles arrivèrent sur la place du Trône et aperçurent la guillotine. « Ma Mère, nous n’aurons pas le temps de chanter le Magnificat », . dit une des plus jeunes Sœurs. « Rassurez-vous, ma fille, répondit la prieure, nous le chanterons au Ciel ! »
Elles descendent, on les range devant l’échafaud et, là, pendant les derniers apprêts, elles renouvellent leurs vœux de religion, leur vœu d’obéissance jusqu'à la mort! La novice, Sœur Constance, s’agenouille la première aux pieds de sa supérieure, se relève, et monte, les yeux au ciel, les marches sanglantes en disant : Laudate Dominum !
Toutes firent ainsi. La prieure leur répondait par le Veni Creator : elle gravit la dernière l'escalier funèbre en terminant le sixième verset :
Credamus omni tempore Que nous croyions en tout temps !
Les seize martyres avaient offert leur vie pour sauver les victimes, encore attendues par l’échafaud. Dix jours plus tard, Robespierre était mort et la Terreur était finie. |
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