‹ Combats d'hier et d'aujourd'huiChapitre 38 sur 94 · LS X · texte numérisé non relu

LS X

Tout doucement, sans insister, M. Briand en avait, dans son discours, glissé l'annonce secrète. Il avait dit que le contrat proposé par l’archevêque de Paris était inacceptable. Pourquoi? on n’y comprenait rien, le texte étant inconnu. À présent, on est renseigné : il fallait que le curé fût responsable de l'entretien des églises sur ses deniers personnels. Les deniers personnels d’un curé de village !

Puis M. Briand avait insinué des conditions nouvelles ; une phrase sur les prêtres étrangers, jetée là négligemment, pour en atténuer l’offense, et comme si elle avait échappé; une autre sur les congréganistes, confuse et rapide, pour dissimuler l’injure de la pensée sous l’imprécision des formules.

M. Clemenceau, à ces endroits du discours, se gardait d’applaudir. IL eût craint de perdre sa revanche en découvrant son jeu. La séance prit fin dans cette obscurité. |

Ce fut quelque chose comme l'aventure du soldat qui a fait un prisonnier. « Amène-le. — Je ne peux pas, il me tient. » M. Briand avait annoncé la paix, au nom de M. Clemenceau, qu'il montrait, de loin, captif de son habileté, et la Chambre lui criait : « Signez-la !

— Je ne peux pas! mon prisonnier me tient la main!»

Le lendemain, on a vu clair. Les marrons étaient tirés : M, Clemenceau les croqua. Rentré au ministère, et délivré de la grippe, il téléphona à M. de Selves de rester chez lui, en attendant, de l’archevêché, des proposilions nouvelles qu’il savait bien ne pouvoir venir.

Nous en sommes là. Que fera M. Briand ? Nous verrons bien. Mais puisque, présentement, tout est rompu,

repassons un peu, pour l'instruction du public, l’his- loire dece contrat de jouissance qui a tant fait parler de lui. | à

L'Épiscopat français, approuvé par le Pape, avait donné, de sa bonne volonté, une preuve éclatante. Tout le monde l’a reconnu. Quelques-uns ont bien essayé de crier à l’insolence, à la provocation! mais les faits étaient si clairs, si évidents, que la clameur du premier jour n’a pas eu plus d’écho, que n'eut d’effetle coup de pied en l'air de M. Clemenceau.

Donc, dans tous les départements, presque le même jour, les curés sont venus trouver les maires pour leur présenter le modèle de contrat arrêté par les évêques. Qu'est-il arrivé? Presque partout, sans distinction de régions, ces maires, d'opinions, d'origines, de conditions si différentes, ont accepté immédiatement. Les statistiques sont écrasantes. D'un bout à l’autre de la France, quelles que soient l'intensité des habitudes religieuses, la moyenne des opinions politiques, la majorité électorale, la même situation s’est révélée. Au premier moment, hors de toute pression gouvernementale, quand le curé est venu dire au maire : « Voulezvous garantir pour dix-huit ans la jouissance de l’église paroissiale au curé envoyé par l’évêque ? », à

cette question précise, la presque unanimité des maires a répondu : Oui.

Voilà le fait très considérable, qui marque la véritable opinion du pays et qui demeurera désormais acquis, quoi qu'il arrive. |

Mais c'était trop simple. Cela ne pouvait pas durer. « L'ingénieux Ulysse » veillait : « Il sait, dit le divin Homère, toutes sortes de ruses et de conseils avisés. »

D'abord, il courut au plus pressé : il fallait arrêter le mouvement. Vite ! une circulaire. « Rappelez aux maires qu'ils ne peuvent pas signer de contrats sans une délibération du conseil municipal. » Dans le cas particulier des églises, ce n’était pas prouvé du tout, mais qu'importe ? c'était du temps gagné.

L'effet fut immédiat : la peur du préfet est, comme on sait, pour beaucoup de maires, le commencement et la fin de la sagesse. Les uns hésitèrent à répondre ; les autres demandèrent un délai. se

Aussitôt, deuxième circulaire, toujours très habile, cela est entendu. L'habileté de M. Briand est devenue classique, comme la justice de l’autre Aristide, à qui elle joua un si mauvais tour.

Le nôtre, cette fois, se surpassa. Sa dernière circulaire, j'entends la dernière en date, est le chef-d'œuvre ; du genre ; après l'avoir lue, personne ne put dire au juste si M. Briand respectait ou non la hiérarchie catholique, si le maire pourrait ou non refuser d'accepter le curé que l’évêque enverrait dans la paroisse. On put comprendre seulement que le préfet annulerait les contrats passés conformément au modèle épiscopal.

L'embarras fut extrême chez les magistrats municipaux. Que faire? Le plus prudent, c'était d'attendre ce qu'on ferait à Paris! On y comptait bien : pour tout, c'est la coutume. L'affaire étant ainsi tirée des mains communales, le ministre la prit entre les siennes, et s’occupa de rédiger le contrat modèle qui, de Paris, retournerait dans les départements : c'était le plan.

Cependant, les sectaires, que l’initiative des évêques et l’'empressement des maires avaient déconcertés, reprirent confiance, enhardis par ces manœuvres. M. Combes dicta à son conseil municipal de Pons, en Charente, un refus de contrat qui, publié par toute la presse radicale, alla, dans les communes rurales, ranimer les ardeurs maçonniques. |

Les évictions brutales des curés chassés de leurs pres-

bytères, recommencèrent de tous côtés : l’un d’eux était centenaire : il habitait dans sa paroisse, depuis plus de quarante ans, la maison qu'il avait bâtie; on le mit dans la rue; ailleurs, le maire, pour offrir à son pays une leçon de choses, mit en vente l’église du village. | ; C'étaient les préliminaires de la paix. A Paris, M. Briand commentait sa circulaire en de discrets interviews ; il avait, en réserve, une formule qui allait mettre tout le monde d'accord !

Il fit si bien, qu'à la fin, le conseil des ministres lui demanda son secret. M. Clemenceau l'attendait là, avec la fameuse incohérence : cette fois, il lui montra le moyen d’en sortir.

Le conseil, apparemment, goûüta la recette, et M. Briand, qui décidément ne veut pas se démettre, fut contraint de se soumettre. ee

Mardi, il sauva sa face : on crut qu'il triomphait. Le

lendemain, il laissa faire M. Clemenceau : on connut qu'il était vaincu. |

Le tour était joué. L’Aurore, hier matin, -expliquait les choses : « Tout est rompu. disait-elle... Jamais les évêques, jamais Rome ne consentiront à de pareilles conditions. C’élail prévu. »

Voilà l’histoire du contrat. Les évêques avaient, au prix d’un lourd sacrifice, proposé l'accord. L’arche- : vêque de Paris avait formulé un texte parfaitement légal. Le gouvernement l’a déclaré inacceptable, pour lui, sans le faire connaître. Puis il a posé, à l'entente, des conditions, inacceptables pour l’arehevêque, et tout est rompu. C'était prévu, dit l’Aurore. Les responsabilités sont ainsi bien établies. |

Cette histoire, pourtant, comme toutes les histoires, a une moralité. On m'a beaucoup reproché d’avoir un jour écrit, après une des séances où se discutait la loi de 1905 : « La Séparation est morte ! » M. Briand m'a même accusé d’avoir, par ces mots, compromis la paix!, qu'il voulait déjà, dans ce temps-là, suivant la bonne méthode, en préparant la guerre.

Je ne m'en dédis pas cependant : après l’aventure de ces derniers jours, j’y tiens même plus que jamais.

Personne, en France, ne veut de la Séparation et personne ne peut s’y résoudre. Voilà le fait qui se dégage du vain effort accompli, depuis quinze jours, pour en venir à bout.

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