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cieux, il se délivra de M. Jaurès en abandonnant à ses colères le monceau répudié des souvenirs anciens.
La rupture futbruyante, plus que tragique. Lorsqu’en 1791, au Parlement d'Angleterre, Burke et Charles Fox, dans une rencontre dramatique, déchirèrent l’amitié qui pendant vingt ans avait lié leurs âmes et leurs vies, ce fut un spectacle d’une autre grandeur. Les historiens nous en ont transmis la mémoire.
Burke, debout au milieu de la salle, les bras croisés sur la poitrine, parlait d'une voix solennelle et profonde :
«Pour vous,-mon ancien ami, pour vous avec qui je.
ne puis plus continuer des relations qui ont fait le bonheur et l'honneur de ma vie... » Fox diten tremblant : « Mais ce n’est pas une rupture d’amitié!... » et Burke
reprit, lent et grave : «C’est une rupture. J'ai fait mon
devoir au prix de la perte d’un ami. Notre amitié est
finie. » Quand Fox se leva pour répondre, de grosses
larmes remplissaient ses yeux : il demeura plusieurs minutes sans parler. |
Pitt, impassible, regardait la lutte, sans montrer sa joie : l'assemblée se taisait, saisie d'une muette angoisse.
C’est que, derrière ce déchirement d'amitié, on enten-
dait, non point le heurt brutal des haïnes personnelles ou des querelles de parti, mais le choc redoutable de deux grandes idées. Il s'agissait du bill de Québec, proposé par le ministère, pour organiser le:gouvernement du Canada. Burke était l'adversaire ardent de la Révolution française : il se réjouissait de ne pas trouver, dans les garanties offertes à la liberté de la colonie, la désastreuse influence des principes nouveaux. Fox bondit, il défendit avec passion la Révolution, et la dispute prit aussitôt, entre les deux amis, les proportions du grand drame engagé sur le continent. |
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COMBATS D'HIER ET D'AUJOURD'HUI Fôr
Voilà le secret de l’émotion qu'elle éveille encore après tant d'années.
Ici, rien de pareil. Durant ces six jours où tant de paroles se répandirent, tour à tour vaines et violentes, pas un instant n’apparut entre les hommes la lutte profonde des idées. |
Il y avait dans la salle une sensation de vide et de lassitude : à travers les mots, on voyait errer le fantôme des convictions éteintes.
Une seule fois, la passion vraie, âpre et sans merci, éclata en cris spontanés. Ce futquand M. Jaurès réveilla les implacables rancunes des scrutins électoraux, et montra son parti prêt à arracher, demain, aux radicaux
nantis les prébendes conquises hier avec sa complicité.
Alors, il y eut un déchaînement. De toutes parts, les clameurs s’élevèrent, les gestes se dressèrent menaçants. Dans une explosion furieuse, la majorité radicale défendit son bien, et le débat apparut, avec sa nudité.
M. Clemenceau connaît ce fond des âmes. Son discours embarrassé, tant qu'il essaya d’apaiser, en se
défendant, les colères socialistes. devint précis et sûr,
quand il se tourna vers les radicaux pour les sommier, s'ils l’osaient, de l’attaquer en face. Le vieux lutteur s’était réveillé, encore redoutable ©: « J'en ài assez, disait-il : je ne veux pas être étranglé par les muets du sérail. Parlez haut, messieurs les radicaux. Je vous attends. »
Ah! ïl fallait voir les visages : à leur banc. les
ministres, consternés du réveil de leur chef plus encore
que de son sommeil, tremblant de le voir ainsi braver sa garde prétorienne ; et ceux-là, les élus du complot
COMPBATS ELU ETUIS
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et du premier mai, affolés, désorientés, partagés entre la crainte et la colère. |
Quoi est-ce qu'à présent, les ayant conduits jusque-là, le maître allait les abandonner, les dénoncer, à leur tour, comme des conspirateurs, les rendre, devant le peuple, responsables de l’échec des réformes promises, ét les livrer ainsi, sans défense, aux surenchères socialistes ?
Ce fut une belle étude de psychologie parlementaire. Si le débat s'était clos là-dessus, la déroute était irrémédiable.
M. Briand survint, opportunément irrité, et, par une charge dernière contre l’ennemi commun, il rallia les -bésitants. Comme M. Jaurès avait dit que «les ilotes dégrisés étaient, pour le peuple, un exemple plus instructif que les ilotes ivres », il se fit gloire de l’outrage : «Je suis un ilote suffisamment dégrisé pour ne pas perdre le sens du gouvernement. » Le sens du gouvernement! Ah! la bonne parole ! Pour le coup les radieaux respirèrent. On allait donc en finir avec ces anarchistes, ces révolutionnaires, ces prédicateurs de la grève générale, ces perturbateurs qui troublent la paix de leur victoire |
Je pensais, en les regardant, à cette belle histoire des trois aveugles de Florence que mon confrère M. Gebhart nous contait l’autre jour et aux vers de Dante que chantait le Gibelin : :
Veni a veder la tua Roma che piagne Cesare mio, perche non m'accompagne ?
Viens voir ta Rome qui pleure.
Mon César, pourquoi me délaisses-tu ?
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Mais il faut, pour enfanter les Césars, un peu plus que l'affiche de M. Nègre, et le geste héroïque du jeune Simonnet.
La bourrasque, qui faillit emporter le ministère Clemenceau, grossira jusqu'à la tempête et bousculera bien autre chose que des portefeuilles.
On n'arrête pas, avec un ordre du jour, le flot : montant de la révolte sociale. M. Briand, pourtant, a eu des mots qui sont des commencements de justice. Il a dénoncé « l’imprévoyance de dix années » |
Ce n’est pas dix qu'il faut dire, mais vingt-cinq ; ce
n'est pas d’imprévoyance qu'il faut parler, mais de criminelle folie; et puisque l'heure paraît venir, devant le châtiment qui gronde, des repentirs et des remords. d’autres, avec M. Briand, peuventse frapper la poitrine. Les instituteurs sont en révolte, ils se syndiquent avec les anarchistes, ils enseignent l’antimilitarisme : . et cela est horrible ! Mais qui à formé ces hommes ? qui leur a soufflé l’orgueilleuse indépendance dont M. Jaurès les accusait hier, en paroles cruelles ? Qui, dans chaque commune, a voulu opposer, dans une violente antithèse, l'instruction et la foi, l’école et l'Église, l'instituteur et le curé? qui, de ces maîtres ainsi destitués de toutes croyances, a fait les agents d’un parti, les serviteurs d’une politique ? qui, sinon les hommes dont, pendant vingtans, M. Ferdinand Buisson, que M. Briand écrasait hier de sa juste colère, fut, à la direction de l’enseignement primaire, le représentant officiel et encouragé?
Ah ! aujourd’hui, on les désavoue, on les traite en
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rebelles ! on leur reproche d’être socialistes ! Mais combien de députés radicaux seraient sur les bancs de la Chambre, s'ils n’avaient trouvé, dans les instituteurs, des agents électoraux empressés à les servir contre nous ?
Je nomme les instituteurs, parce qu'ayant dans leurs mains la jeunesse du pays, ce qui les touche nous émeut davantage. Mais le même souffle de révolte agite tous les corps de l’État, etil vient du même foyer, où ‘le mépris de l’autorité en à, depuis vingt ans, préparé le furieux déchaînement. Qui a appris aux postiers et aux télégraphistes le chemin de la Bourse du travail? qui leur a enseigné l’art de parler en maitres aux députés et aux ministres ? qui? sinon ceux qui les frappent aujourd’hui ?
M. Briand disait, mardi dernier : «Il est impossible de faire des réformes dans un pays où règne l'anarchie, où règnent le trouble et la confusion. Il faut de l’ ordre, de la discipline et de la paix. »
Ah ! oui! je le crois bien ; mais ce n’est pas avec des révocalions et des arrestations, ce n’est même pas avec des projets de loi qu’on rétablit l’ordre dans les esprits, la paix dans les âmes et l'autorité dans les gouvernements.
La question cét plus profonde. M. de Salvandy disait à la Chambre de 1836 : « Faut-il que notre jeune monarchie porte la république suspendue à sa ceinture, comme ce jeune homme que la loi de Lycurgue obligeait à y porter un renard qui lui dévorait le cœur ?.»
Quatorze ans plus tard, la deuxième république
avait dévoré la monarchie de Juillet. La troisième, à son tour, porte à sa ceinture un mal qui lui ronge le cœur : c’est la révolution sociale.
. M. Briand croit qu'il pourra la conjurer, en lui faisant sa part. [lusion fragile ! Il triomphe aujourd’hui : il succombera demain : ceux qui, déjà, dans le silence des scrutins, l’abandonnent et attendent son héritage, succomberont comme lui et de la même manivre. Car la révolution sociale est fille de la guerre religieuse, qui fut le crime inexpiable des uns et des autres. |
Longtemps che: ci, par ses faciles victoires et ses fécondes coalitions, a détourné de celle-là les inquiétudes et les terreurs, savamment tournées contre le péril clérical. Cependant elle s’avançait pas à pas, conduite par des hommes dont le combat contre l’Église masquait la marche et servait les desseins.
Aujourd’hui, sur les ruines de l’Église vaincue, la voilà qui paraît, impérieuse. M. Briand n’a plus sous ses pieds, pour se dresser devant elle, que le sol ébranlé par leur chute.
Pour nous, nous assistons rt dite a cette grande leçon d'histoire. Les journées qui viennent de s’écouler à la Chambre n’en sont qu'un épisode passager.
La marche de la révolution déroulera son implacable logique. Où nous conduira-t-elle ? C’est le secret de Dieu. Louis Veuillot écrivait en 1848 : « Un jour vient, une heure sonne, un dernier voile se déchire et Von $ait alors ce que Dieu faisait. » Attendons !