‹ Combats d'hier et d'aujourd'huiChapitre 49 sur 94 · juillet · texte numérisé non relu

juillet

avions vu, rôdant, avec des grincements de haine, autour des remparts de Rome.

La légende de Dijon n’était pas inventée : nul n’aurait osé. La clameur tragique de l’armée de l'Est aban- donnée angoissait encore tous les cœurs, et la funeste image de Bourbaki désespéré hantait les esprits.

Dans ce temps-là, d’autres épopées occupaient/les âmes françaises. À l'heure des grands désastres, des hommes étaient venus d’'outre-monts, comme les garibaldiens : ils n'étaient qu une poignée ; dans la plaine de Loigny, serrés autour de l’étendard du Sacré-Cœur, que Bouillé, Cazenove et Verthamon se passaient de l’un à l’autre, à mesure qu'ils tombaient, ils avaient, par une charge immortelle, forcé l'admiration des vainqueurs. Charette et Garibaldi, antithèse poignante, née dans la campagne romaine, et qui se continuait, fra ppante, des bords de la Loire aux champs de la Bourgogne |

Entre les deux, la Commune avait choisi : elle appelait les soldats français les soldats du Pape, elle accueillait en frères les évadés de la troupe garibaldienne.

Au mois de mars 1871, j'arrivais à Paris, par le faubourg Saint-Antoine, dans un fiacre de banlieue, ayant quitté vers Nogent, à cause d’un pont rompu sur la voice, le train qui me ramenait de captivité.

Sur la place de la Bastille, une foule grouillait, criant, hurlant la Marseillaise; un homme agitait un drapeau rouge; deux ou trois autres, près de la colonne, excitaient les clameurs : ils avaient des barbes, des chemises rouges et des chapeaux de feutre c'étaient des garibaldiens. Trois jours après, la révolution du 18 mars était faite. | |

Voilà ce que nous autres, les anciens, nous avons vu. Cela, c’est l’histoire vraie, celle que nous avons vécue, qui ne se fait pas avec des mots. Si on eût parlé, en 1872, non pas à nous, les catholiques, mais à la masse des Français, non pas seulement à l’Assemblée nationale, mais à l’homme qui, en ce moment même, chef du pouvoir, livrait le pays à la république, de faire parader les chemises rouges à la rèvue de Longchamps, d’ordonner à nos régiments de défiler devant eux, ah ! c'eût élé,; je vous jure, un joli tapage, et Le petit Thiers eût traité, de la belle façon, le ue italien qui le lui eüt proposé. |

A présent, nous en sommes là. La haine de l'Église nous a conduits à ces reniements du passé : la visite officielle des garibaldiens est la revanche de Mentana.

Notre ministre des affaires étrangères, oubliant ce qu'il doit à sa fonction, a eu soin d'évoquer ce souvenir détesté, pour remercier le héros de nous l'avoir pardonné. IL y a chez nous, il est vrai, quelques vieux soldats, qui portent sur la poitrine la médaille de Mentana. Qu'est-ce que cela fait à M. Pichon? La vraie raison de « l’apothéose », c’est ce désaveu de notre histoire. : |

Le reste, «la défense de Dijon, les batailles des Vosges », c’est la parade des mots. |

Pour saisir la réalité, il faut méditer le compte rendu de la « tenue » solennelle offerte aux frères italiens par « le suprème Conseil et la Grande Loge de France DE : C'est un document historique.

Un jour, quand le châtiment sera venu, on relira

cela avec des larmes de sang, comme maintenant certains discours des républicains d'avant 1870.

M. Mesureur, ancien ministre, directeur de l’Assistance publique, célèbre par ses vives réparties, présidait, comme grand-maitre de la Grande Loge de France. assisté de M. Ferrari, grand-maiître du Grand-Orient d'Italie.

‘Il y eut un ordre du jour voté « dans cette belle journée consacrée à fêter la mémoire de l’illustre f.:. mm... et du grand citoyen du monde que fut Garibaldi ». Les maçons de Paris « félicitèrent leurs frères d'Italie du courage et de l’énergie dont ils font preuve dans leur lutte inlassable contre le cléricalisme et le fanatisme romains » : le littérateur Bacci, au nom des frères italiens, remercia, à son tour, « la franc-maçonnerie internationale » de l’appui qu'elle leur prête : et M. Mesureur clôtura la fête, comme « petit-fils de la Révolution », par cette parole mémorable qui découvre toute une mentalité : » Si les fédérations font disparaitre les frontières, il est évident que l'Italie et la France latine ne formeront plus qu'une grande famille. »

C’est à pleurer. On n’a pas dit si M. Loubet assistait à cette séance, mais il était à l'inauguration de la statue, et sa présence y était une leçon de choses.

Car toute cette mise en scène de franc-maçonnerie internationale est la prolongation du voyage à, Rome : il faut toujours en revenir là.

La rupture avec le Pape portera toutes ses conséquences. L’apothéose de Garibaldi en est une. D’autres suivront. On pourra, désormais, appeler notre histoire la suite de la Séparation, comme Bossuet montre, due celle du monde, la « suite de la. Religion ».

Quand fut consommée, il y a dix-huit mois, la grande apostasie nationale, j'ai écrit ici même, j'ai répété partout où je l’ai pu, dans la douloureuse émotion de mon patriotisme el de ma foi, que rien n’était fini, mais que tout, au contraire, commençait. |

Je le crois plus que jamais. La rupture violente avec la Papauté a marqué l’effondrement de toutes les traditions nationales, et, comme la chute d’une haute muraille, dernière victoire de l’incendie, en découvre tout à coup les ravages, dans cette ruine immense, on a vu paraître la patrie blessée et l’armée désorganisée.

Depuis deux ans, c’est notre histoire. La révolte du Midi n’est qu’un épisode révélateur de l’universelle anarchie. |

Il y a eu, à la Chambre, des séances plus agitées que celles où furent discutées les interpellations sur les évènements de Narbonne et de Béziers ; il n’y en a pas eu beaucoup de plus profondément dramatiques, de plus fortement instructives. Dans les couloirs, les députés avaient lu les dernières nouvelles, la mutinerie du 17° et les manifestations des coloniaux. Le mot de Rivarol obsédait ma pensée : « La défection de l’armée n’est point une des causes de la Révolution : elle est la Révolution même. »

L'âme éteinte de la Convention flottait dans la salle : un moment, quand un député parla des départements fédérés, on crut voir l'ombre des Girondins passer dans l’'hémicycle. Le président Brisson, d’une voix profonde, rassura l’assemblée par la vaine évocation de la « République indivisible ». M. Clemenceau parut à la tri-

bune, le visage accablé. Trente années de souvenirs paraissaient l’écraser : peut-être songeait-il aux soldats du 88°, levant la crosse en l'air, le 18 mars, à Montmartre ? ;

Il parla. Jamais dictateur ne flétrit plus durement les séditions militaires et les révoltes civiles. Ce fut un transport. Les radicaux, le visage convulsé, tendaient leurs regards et leurs mains vers le vieux révolutionnaire, mué soudain, à leur profit, en gardien de l’ordre et de la discipline. Le secret de sa force se révéla : à cette heure, il incarnait vraiment le régime dont ces hommes sont nés et dont ils vivent : on comprit pourquoi, après toute une vie passée à ruiner l'autorité, il était devenu leur maître impérieux : c’est qu’il soutient les décombres, sur quoi ils sont assis.

Le grand Gœærres, au temps où, ayant rompu avec la Révolution, il soulevait l'Allemagne contre Napoléon, faisait ainsi parler à son peuple l'Empereur dont il prophétisait la chute : « Tu es moi: situ crois pouvoir te passer de ma personne, mon esprit repose sur toi : un jour viendra où tu crieras vers moi pour que je t'aide! »

M. Clemenceau peut interpeller sa majorité du même ton. Elle est lui : il lui a promis de la libérer à la fois de ses deux épouvantes, l’Église catholique et la révolution sociale, et ce pacte les lie. L'Église est à terre : il n'y à plus qu'à la piétiner ; la Révolution est en marche : on la fusillera. C’est toute la politique jacobine. |

L'histoire en a, d'avance, écrit le destin : la Révolution sociale, ministre mystérieux des châtiments divins, sera l’inconsciente vengeresse de l'Église vaincue.

J'écris, sans espérance d’être entendu. Les hommes d'État de la République, comme si, depuis un quart de

siècle, toutes les leçons de leur propre histoire étaient

vaines, continuent avec une sereine HAHSREE leurs boniments accoutumés. |

Il y a une certaine « Alliance républicaine démocratique » qui doit jouer dans nos affaires un rôle important : car elle a pour président M. Carnot, membre de l’Institut, pour président d'honneur M. Loubet en per-

sonne, et elle compte dans ses rangs un bon nombre de

notables personnages, anciens ministres, sénateurs et députés. Ces grands politiques adressent aux électeurs, à l’occasion du renouvellement des conseils généraux, une solennelle exhortation. Croit-on qu’en face des menaces de la révolution sociale, ils vont faire un appel au concours de tous, et le faciliter en conseillant la paix religieuse ? Ah! bien au contraire. Ils invitent les électeurs à repousser « les cléricaux et les prétendus libéraux, comme les doctrinaires de l’expropriation sociale et les propagandistes de l’action directe, tous également dangereux ». Voilà tout ce qu'a trouvé, pour se défendre, en face de l'anarchie grandissante, la fleur

de l'aristocratie républicaine. Et dire que ces braves

gens nous accusent, depuis trente ans, de n'avoir rien appris et rien oublié ! |

A. la vérité, je crains qu'il n’y ait à droite autant d’aveugles qu’à gauche. Je parlais, en commençant, de la stupéfiante indifférence qui, dimanche, accueillait l’exhibition des garibaldiens à la revue de l’armée françcaise.

Ce n’est pas seulement de l'indifférence. C'est que peu à peu l’air ambiant nous pénètre ; la lente destruction des habitudes catholiques à corrompu notre vieux sang ; la vie chrétienne ne circule plus dans nos moelles.

Pendant que le Midi occupe l'attention publique, M. Briand poursuit tranquillement son œuvre de spoliation. Le 9 novembre dernier, comme M. Groussau lui demandait ce que deviendraient les fondations de messes, il avait répondu : « Une fondation pieuse est un contrat comme un autre : les sommes qui sont grevées de cette charge, nous ne pouvons en disposer, nous n’en disposerons pas, nous ne sommes pas de malhonnêtes sens! » L'autre jour, il présentait à la Chambre un projet de loi qui, en confisquant définitivement les sommes dont il se défendait si haut de vouloir disposer, destitue de toute faculté de réclamation les hé- ritiers collatéraux des testateurs. IL n’y a rien de plus odieux : c’est la volonté des morts foulée aux pieds, le droit des vivants effrontément violé. M. Briand voulait faire voter celaau pied levé, dans une séance du matin. On ne l’a pas pu, parce qu'il fallait courir aux élections : ce sera pour la rentrée. Dans le secret des familles, il y aura des larmes : le public ne s’émeut pas.

Tous les jours, on apprend quelque brutalité nouvelle. Ici, ce sont des églises de village que le maire livre à un prêtre d'aventure en révolte contre son évêque ; là, c’en est une, et en pleine Bretagne, que les apaches du lieu envahissent pour y parodier, sur un renardeau, les cérémonies du baptême.

Huit cents écoles seront fermées au mois de septembre : ce sont à peu près les dernières écoles congréganistes de notre pays. J’en sais une où la communauté qui la dirige, élève gratuitement quatre cents enfants de familles pauvres, les nourrit et les habille : il n’y a, dans la commune, ni place ni ressources pour la remplacer. Les enfants n'auront plus ni leçons, ni vêtements, ni nourriture. l

On lit cela dans les journaux. Plus souvent on

l’ignore : nul n’y prend plus garde. On y est fait, et

cela devient ennuyeux.

Quelques jours avant de quitter Paris, je suis allé voir l’exposition de la galerie Petit, où, dans la lumineuse peinture de Fragonard, respendit cette « apothéose de la frivolité » que décrivait si bien ces jours-ci M. Robert de La Sizeranne. Il faisait beau par hasard. La rue Royale et le boulevard étaient couverts de voitures et d'automobiles : c'était la fête parisienne qui étourdit et qui grise. / |

L'apparition du xvin° siècle finissant, et courant gaiement à l’inévitable catastrophe, me saisit, comme

une vision prophétique : dans sa brillante escorte de

femmes élégantes et joyeuses, semblables à celles que Je coudoyais l'instant d'avant, Diderot, l’œil vif et passionné, la joue rose, « sortant d’une très bonne table », tel que le montre mon confrère M. Faguet, regardait en souriant dans son cadre les marionnettes d'aujourd'hui pirouetter, comme au temps de Frago, « sur le penchant qui mène à la culbute ».

ge.

ALLOCUTION PRONONCÉE AU BANQUET DE CLOTURE DU CONGRÈS DE L'ACTION LIBÉRALE POPULAIRE DE BORDEAUX

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