MESSIEURS
Je vous remercie de votre chaleureux accueil. Il m'émeut au fond du cœur comme la touchante expression d’une inlassable sympathie, toujours vivante malgré les années, toujours fidèle malgré les épreuves.
J'aimerais y répondre, en laissant librement mon ame s’épancher dansles vôtres; mais vous savez quelle raison, plus forte que ma volonté, entrave l'effort de ma voix et me condamne, depuis quatre ans, à un dur, très dur silence.
Je n'ai pu cependant, m'assevant à ce banquet, me résoudre à m'y taire tout à fait. Déjà, au congrès de 1905, j'avais voulu, le premier, répondre présent à
l'appel que M. Piou adressait aux catholiques, pour la défense de leur Dieu répudié.
Aujourd'hui encore, après les jours douloureux de 1906,dans la détresse de l’Église dépouillée et de la patrie opprimée, à l’heure sombre où pourraient défaillir des cœurs moins trempés que les vôtres, je veux, entre les mains du chef, toujours à son poste
malgré des fatigues sans nombre et sans mesure, répéter avec vous Îles serments de HU
Je veux surtout vous offrir à vous-mêmes un hommage attendri, comme le soldat vaincu, tombé près de son arme brisée, se découvre, le regard chargé d’espérance, devant les bataillons nouveaux qui le dépassent en courant au combat.
Mais d’autres pensées encore, il faut que je vous en fasse l’aveu, montent ici de mon cœur à mes lèvres. De lointains. d’'inoubliables souvenirs m'attachent au peuple de Bordeaux.
Un jour, voici près de trente-cinq années, quelques hommes étaient assemblés dans une humble salle, voi-
sine de l’église de Saint-Seurin. C'était le premier :
cercle catholique fondé dans la ville. J'étais venu, appelé par eux, pour son inauguration, portant encore le vêtement militaire, qu'alors on n’arrêtait pas au seuil des maisons marquées du signe des chrétiens.
J'avais dit peu de paroles. Un ouvrier s’avança pour me répondre ; dès les premiers mots, saisi d’un trouble soudain, il s’arrêla et, tout en pleurs, se jeta dans mes bras d’un mouvement impétueux. Ah! les larmes de
cet homme du peuple, j’en sens encore sur ma joue la
marque brülante.
Il y eut, autour de nous, une minute de silence frémissant. L'étreinte suprême, nouée sous le regard du Christ, du soldat et de l’ouvrier, du pauvre et du riche, parut un lumineux symbole ; il sembla qu'entre ces
murs étroits, tout à coup, la France chrétienne parais-
sait, debout, entourée de ses fils réconciliés.
Qui eût dit, alors, qu’un jour viendrait où, dans un déchirement affreux, cette étreinte serait violemment rompue, où la triple armure de la France serait mise en morceaux, où le Christ renié, l’armée trahie, le peuple trompé, seraient livrés sans défense à la haine et au men-
songe, comme jadis les barbares victorieux piétinaient,
en se jouant des vaincus, les débris de leurs autels renversés, et les tronçons des glaives arrachés à leurs bras.
Messieurs, cet homme rencontré, il y a déjà tant d'années, à mon premier pas dans la vie publique, vous le connaissez, il est assis parmi vous : c'est l’humble serviteur de la cause qui nous rassemble ici et qui vit de son dévouement, travailleur de la terre ou de l'usine, du magasin ou de l'atelier, combattant ignoré, qui n'attend de son courage ni gloire ni profit,
qu'assiègent sans trève le conseil perfide et le blas-
phème impie, et qui, fidèle à sa foi, malgré les menaces et malgré les promesses, demeure, dans la France conquise par l’ennemi de son Dieu, l’incorruptible témoin de ses traditions impérissables.
Ce héros obscur, je le salue comme un sanctuaire. vivant : il porte, en sa rude poitrine, l’âme de la
nation.
COMBATS. = Il, — 12
M. Clemenceau évoquait, l’autre jour, à Amiens, le miracle grec dont Renan rêvait sur l’Acropole, et cherchant pourquoi il s'était évanoui, ne laissant à la postérité qu'un souvenir intellectuel, il accusait la Grèce antiqne d’avoir perdu «le sens supérieur de la patrie hellénique D
IL faut méditer cette parole. Je ne sais si M. Clemenceau à bien jugé les Hellènes, mais je suis sûr qu'il a du même coup, sans y songer, condamné, plus près de lui, ceux qui, agents ou complices de la conjuration maçonnique, ont méconnu le sens supérieur, mystérieux et profond de la patrie française.
Le sceau du christianisme a, pour les desseins divins, frappé notre nation, dans son berceau, d’une marque inefflaçable, qui la distingue entre toutes les nations, et qu'elle a, durant quatorze siècles, portée sur tous les chemins de sa merveilleuse épopée, des champs de Tolbiac aux plaines de Patay, depuis la conversion d'Henri IV jusqu'à la grande réconciliation du Concordat, étonnant le monde au penchant des abîmes, par des sursauts libérateurs qui, toujours, quelles que fussent ses épreuves ou ses fautes, la ramenaient, pleine de vie, vers ses destins providentiels.
Cela, c’est le miracle français.
Pour l'avoir méprisé, les hommes que la fortune ou le hasard font, en notre temps, les maîtres de la France, poursuivis par une fatalité mortelle, se voient réduits à n'être que des destructeurs, incapables de fonder la liberté et d’asseoir l’autorilé, ne semant derrière eux que l’anarchie grandissante, et, dans une sorte d’hor-
reur tragique, au terme de leur carrière, reculant épou- vantés devant leur œuvre.
Aujourd'hui, châtiment suprême, l’idée même de la patrie se dissout à leurs yeux, de cette patrie dont les fondements sacrés furent sapés par leurs coups.
Laisserons-nous jusqu'au bout s’accomplir cette ruine sacrilège ?
Messieurs, prenons garde aux morts ! Nous entendions leurs voix, la semaine dernière, quand, réveillés par des mains impies dans la terre chrétienne où ils dorment en attendant l'heure de Dieu, ils soulevèrent un moment leur front baptisé pour maudire les artisans de l’apostasie nationale.
M. Briand peut essayer d’en rire. Mais nous, qui ne rions pas de ces choses, prenons garde qu'ils ne nous accusent, nous aussi, ces morts qui furent nos pères dans la foi, ces morts « qui reviennent », comme disait hier Henri Bazire, prenons garde qu’ils ne nous accusent de trahir leur mémoire, si, lassés, nous abandonnions, parce qu'il est inégal, le combat où l'honneur nous engage. ue
Ce combat, ce n’est pas un choc d’ambitions rivales, ce n’est pas une bataille de partis, ce n’est même pas seulement, j'ose le dire, quelle que soit l’ardeur de ma foi, une lutte religieuse : c’est la lutte pour la vie nationale. Car, j'ai attesté l’âme populaire, et l’histoire quatorze fois séculaire, et la cendre des morts, j'atteste encore le sang qui remplit nos veines, la France est chrétienne par essence, par vocation, j'allais dire par définition. |
C’est pourquoi toute la politique se réduit à ce dilemme inexorable : refaire la France chrétienne, ou consentir:à sa perte.
Je sais dans notre histoire un exemple mémorable qu'il est permis d’invoquer, bien qu'il vienne d’un vainqueur et qu'il éveille le souvenir d’un grand deuil. |
Pendant qu'au soir de Waterloo se ruaient, sur le plateau du mont Saint-Jean, les phalanges héroïques de Napoléon, le duc de Wellington, immobile, interrogeait l'horizon par où le Prussien devait venir à son aide. Des officiers accouraient de toutes parts, lui montrant le péril, et demandant de nouveaux ordres. Mais «le duc de fer », l’œil fixé tour à tour sur sa montre et sur le ciel assombri, répondait seulement : « Il n’y a pas d'autre ordre que de tenir jusqu’au dernier homme. »
Messieurs, je n’ai rien de plus à vous dire.