‹ Combats d'hier et d'aujourd'huiChapitre 52 sur 94 · décembre · texte numérisé non relu

décembre

une allure chevaleresque. Les «mandrins » prenaient, il est vrai, avec la morale d’assez grandes libertés et leurs procédés étaient bien de quelque brutalité; mais ils ne s’attaquaient qu'aux vivants.

Encore que je ne m'illusionne pas beaucoup sur les facultés d’indignation de mes concitoyens, je crois que cette affaire des fondations de messes a dans le reste du pays, où l’on soupe moins joyeusement qu’à Paris, un peu plus de retentissement que sur le boulevard, et, comme dit Voltaire, elle pourrait avoir des suites.

Il y a encore beaucoup de gens qui, sans analyser peut-être bien profondément leurs pensées, mais pressés par l’atavisme chrétien, respectent la prière pour les morts.

« Priez pour elle! Priez pour lui!» La vieille formule n’est pas encore désapprise : elle se lit au bas de presque toutes les lettres de deuil, et c’est la simple expression d’une foi persistante, chez ceux mêmes qui s’en croient affranchis.

Combien parmi les députés, complices de l’indigne spoliation, oseraient l’effacer pour ceux qui leur sont chers ! Combien ordonneront qu’elle le soit pour euxmêmes ?

Je ne pense pas que jamais l'empire de la Francmaçonnerie se soit mieux et plus cyniquement affirmé. Trois cent trente-deux voix ont l’autre jour décidé la confiscation de l’argent légué par les morts, pour que des messes fussent dites à l’intention de leurs âmes.

Dans ces trois cent trente-deux députés, il en est certainement plus d’un qui, au fond du cœur, sent parfaitement l’énormité de cette profanation, plus d'un surtout qui sait à merveille qu'on la sentira,

là-bas, au village, où l’église est encore pleine le jour des Morts, et la procession suivie jusqu'au cimetière par la foule des habitants. |

Ceux-là voudraient bien qu'on les tiràt du guêpier: ils ont peur du brigandage et des suites. Mais l’engrenage maçonnique les tient : il faut marcher.

Hier, il y eut un incident qui fit éclater ce trouble des âmes. M. Gauthier de Clagny, par un exemple personnel, ayant montré l'abus de pouvoir inouï, la Chambre transformant la loi pour casser des jugements déjà rendus, et destituant les citoyens des droits que la justice leur avait reconnus : M. Ribot, en quelques mots, avait flétri la déloyauté de cette monstrueuse entreprise, de ce « mensonge juridique », avait dit M. Paul Beauregard. |

M. Briand répondait tout crûment par le droit du plus fort : «En matière interprétative, il n’y a pas de droits acquis pour les particuliers. »

L’embarras, la honte étaient sur tous les visages. L'instant d’après, on vota. Les trois cents reparurent, troupe compacte et soumise. C’est l’ordre maçonnique.

Au moins la leçon servira-t-elle à ouvrir les yeux de ceux qui s’obstinent, avec cette ténacité dans l'illusion dont ils se sont fait une doctrine, à croire et à dire que tout pourrait s'arranger si les cléricaux étaient plus raisonnables. [ci, quoiqu'il s'agisse des fondalions pieuses, ce n’est pas une question religieuse qui est en cause, c'est la volonté des morts, c’est le droit

d’héritage, c’est l'intérêt de tout le monde. M. Chaigne,

M. Labori, qui ne sont pas des cléricaux, l'ont montré très SA DE

Rien n'y fait. L'argent vient des de il est destiné à faire dire des messes, c'est asséz : la cause est entendue, le brigandage est justifié: Le public laïsse faire : il ne s'étonne pas, ne s'intéresse même plus. « Quel est ce bruit! » Des catholiques qu’on dépouille ou qu'on chasse de chez eux ! Bon, cela n’est pas nouveau; c’est leur faute, ils n'avaient qu’à désobéir au Pape.

Pour tout. il en va de même.

Hier, à Versailles, l'autorité militaire, par ordre ministériel, consigne à la troupe le « cercle tenu par les prêtres dans l'impasse des Gendarmes ». Je l'ai connu, ce cercle catholique. Il fut fondé par l’abbé Gueusset, pour qui j'ai eu la joie d'obtenir une couronne de l’Académie française.

En 1870, le canon de Reichshoffen lui révéla sa vocalion ; à trente-cinq ans, dans le bruit du désastre, il sentit battre en sa poitrine un cœur d’aumônier militaire ; il fit la campagne avec les mobiles de la Manche, sans solde, à côté d’eux partout, au combat et au bivouac, relevant les blessés, soignant les malades, et, quand vinrent la neige glacée et le froid mortel, soutenant par sa bonne humeur le moral de tous pendant l’indicible retraite, à travers les plaines tragiques de Marchenoir. |

La guerre finie, lié à l’armée par la douleur et la défaite, plus qu'il ne l’eüt été peut-être par l’orgueil de la victoire, l'abbé Gueusset resta aumônier militaire, au camp de Satory d’abord, puis, à Versailles même, où, vingt ans durant, il continua sa mission, à ses frais, dans la chapelle, dans les salles qu'il: avait

bâties. Mais sur la porte du cercle il a écrit ces mots:

« Dieu et patrie. » C’est assez, le cercle est condamné ; il est «tenu par des prêtres » ! Les soldats n'auront plus le droit d’y entrer. Cela passe inaperçu pour le public. |

Dans mon département, il y a quinze jours, avait lieu le concours pour le surnumérariat des postes et télégraphes. Une dizaine de jeunes gens, régulièrement inscrits, furent purement et simplement écartés du concours sans aucune explication.

Quelques-uns ne furent même pas prévenus. Ils

vinrent à Quimper et ils constatèrent que leurs noms

élaient rayés.

Pourquoi ? De quel droit? On ne leur a pas dit. Mais les «délégués » avaient fait leur rapport: l'un à un frère prêtre, l’autre a une sœur religieuse, presque tous ont étudié dans un collège libre.

C'est assez : il n°v a plus pour eux de droit commun. L’admissibilité de tous les citoyens aux emplois publics, la grande conquête de 1-89? Guitare !

Un trait de plume sur un nom et le tour est joué. Tous ces jeunes gens sont broyés, sans bruit, par la machine administrative, anonyme et muette.

À ceux qui se plaignent, on répond tout simplement : « Cela vous étonne ? Mais c’est l’ordre partout ! il y a longtemps qu'on ne fait plus autrement.» Le bon catholique se soumet : il s’en va chercher ailleurs

‘un gagne-pain douteux : et que voulez-vous qu'il fasse?

IL faut bien qu'il vive | | Le public ne s’en occupe pas ; heureux quand ilne l’accuse pas d’être un maladroit !

Dans quelques semaines, la Chambre va commencer la discussion de la loi sur l’enseignement secondaire « privé » ;c’est le terme légal. On l’a introduit dans la langue législative depuis vingt ans, et ce n’est pas seulement parce que les seuls mots d'enseignement libre offensent les oreilles jacobines ; c’est aussi pour habituer doucement l'opinion à la destruction défi-. nilive des restes de la liberté. La maçonnerie excelle dans ces procédés sournois. Aujourd’hui, on ne se gêne plus. À quoi bon? Il ne s’agit que des catholiques.

Je me réserve d'examiner en détail le rapport de M. Massé, qui va servir de base à la discussion. Quant au projet de loi, mon Dieu, il est bien simple. Laissons de côté, pour le moment, la question des grades et celle des livres, celle de l'examen pédagogique et celle de l'inspection qui sont les moyens détournés d'étrangler les gens, quand on ne les a pas étouftés du premier coup : j'y reviendrai et j'ose annoncer qu'on verra là d’assez beaux échantillons de la méthode sournoise. |

Je me borne à l’article 10, que voici, tout cru: « Aucun prêtre n'aura le droit d'ouvrir et de diriger un établissement d'enseignement libre. »

Vous entendez bien. Il ne s’agit plus ni du jésuite, ni du congréganiste, ni du sécularisé: il s’agit du prêtre, quel qu’il soit.

Sa soutane est une marque d’infamie, qui vient tout de suite après l’emprisonnement pour vol, escroquerie, abus de confiance, ou attentat aux mœurs. On ne l’a pas mise dans le même article, par un reste de

pudeur. Mais l'exclusion, l’incapacité, l’indignité est la même pour les uns et pour les autres, pour les voleurs et pour les prêtres.

C'est à M. Ferdinand Buisson, le grand-maître de la pédagogie maçonnique, que nous devons cette tyrannie. Il à très nettement expliqué que, malgré la séparation de l’Église et de l’État, le prêtre ayant conservé les privilèges et les biens — les biens! — qu'il avait en régime concordataire, devait être déclaré indigne de diriger une école, uniquement parce qu’il est investi d’une « autorité sacerdotale » qui ajouterait son prestige à celui de son autorité professorale !

La commission a voté cela. Du reste, le rapport déclare gravement qu’elle a maintenu la liberté d’enseignement. M. Rabier voulait qu’elle décrétät le monopole. Je l'en loue. C’eût été plus net.

La Chambre adoptera ce beau projet. Nul n’en doute. On opposera les grands principes, l’égalité des citoyens, la déclaration des « Droits de l'Homme ». Affaire d'interprétation ! et «en matière interprétative, il n’y a pas de droits pour les particuliers ». M. Briand expliquera cela, avec une souplesse qui ravira les auditeurs, et les bons apôtres nous diront : «Mais aussi, pourquoi vous obstinez-vous à vouloir des curés dans les écoles ? Envoyez vos enfants au lycée, on vous laissera tranquilles. »

Car il est entendu que c’est toujours notre faute. Nous sommes dépouillés, chassés-de nos maisons, exclus des emplois publics, traités en parias! c’est notre faute !

L'argent des donations pieuses est confisqué, les héritiers des morts sont destitués de leurs droits, les tribunaux ne pourront pas leur faire rendre justice ! Ecoutez M. Briand : C'est votre faute, la faute du clergé et des cléricaux, qui ont bien eu l’audace d'encourager, par leurs manœuvres, ces héritiers encombrants à défendre leur bien et à plaider pour en demander la restitution. Nous coupons court à cette campagne antirépublicaine, en prenant l’argent. Voilà tout!

Le milliard des congrégations, qui devait servir à la dotation des retraites ouvrières, s’est évanoui en comptes de liquidateurs et en honoraires d’avocais ! Ecoutez M. Guyot-Dessaigne : C'est votre faute, la faute des religieux qui ont emporté leurs meubles et coupé leurs arbres, la faute des évêques et des prêtres qui, sous prétexte que les maisons étaient la propriété des religieux, ont crié sur les toits que nul n'avait en conscience le droit de les acheter ; si vous nous aviez aidés dans notre commerce, si vous nous aviez facilité la vente de vos propriétés, nous aurions certainement tiré de ces immeubles un très beau prix ! C'est votre faute !

L'enseignement va être interdit à tous les prêtres! Ecoutez M. Buisson : C’est votre faute, la faute des congréganistes qui ont eu l’impudeur, une fois sécularisés, de garder cependant leur soutane! Il fallait leur dire de se défroquer et de se marier : nous leur ouvririons toutes grandes les portes des collèges.

Les braves gens, eux-mêmes, en arrivent à le croire; ils nous trouvent fastidieux et ils nous disent : « Vous voyez bien que c’est fini ; à quoi bon résister toujours? résignez-vous donc, ce sera plus politique. » Je ne leur répondrai que par une simple histoire.

Le soir du 2 décembre 1870, à Loigny, le comman- -dant de Fouchier, simple officier de recrutement au moment de la guerre, était enfermé dans le cimetière crénelé, où les débris du 37° de marche se défendaient avec rage, contre l’ennémi qui les enfermait dans un cercle de feu. Le commandant blessé, tombé à terre, est saisi, fait prisonnier : la fusillade continue, les morts s'éentassent. Le général de Kottwitz dit à M. de Fouchier : «Vous voyez bien que c’est fini; faites cesser le feu de vos hommes. » — « Faire cesser le feu de mes soldats, répond ce héros, ce n’est pas mon affaire, c’est la vôtre! »

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