COMBATS ENT T
tait la phrase historique : « L'Église libre au sein d’un État libre, voilà pour moi l'idéal. »
Cet idéal. il le définissait aussitôt : « Dans la société moderne, l’Église né peut être libre que là où tout le monde l’est. Son indépendance repose, dans l'intérieur de chaque État, sur la liberté d'association, la liberté d'enseignement, la liberté de la charité... Voilà les garanties et les conditions de la liberté de l'Église. Or vous les violez toutes à la fois.
« Comment voulez-vous donc que la religion soit d'accord avec une liberté qui commence par supprimer la sienne ? » | |
Le Journal officielnote que, vendredi, quand M. l'abbé Lemire descendit de la tribune, il y eut des applaudissements à gauche et à l’extrême-gauche ; M. Briand fut sans doute parmi ceux qui baltaient des mains. Je pense que ses amis et lui n'avaient pas bien lu la lettre de Montalembert, M. l’abbé Lemire est-il sûr de l’avoir lue beaucoup mieux ?
Mais poursuivons notre leçon d'histoire. Le comte de Cavour a reçu la lettre de Montalembert comme un coup droit dans la poitrine : souple et habile, il s’efface, la laisse tomber et n’en ramasse qu’un trait, la phrase dont j'ai cité le commentaire éloquent : ce commentaire, il ne l’a pas entendu, mais la formule, il la retient, s'en empare, et, six mois plus tard, dans deux nouveaux discours, prononcés au Parlement piémontais,le27 mars et le 9 avril 1867, il s’en couvre comme d’un drapeau.
Montalembert lui répond encore. Sa lettre est un long réquisitoire contre la politique du premier ministre de
Victor Emmanuel. Je n'en veux citer que les premiers paragraphes. Ils suffisent à établir les positions. « Vous annoncez qu'une fois à Rome, vous procla-
merez ce grand principe : l'Église libre dans l'État libre. Vous me faites ainsi l'honneur imprévu d'emprunter la
formule dont je me suis servi en vous écrivant il y a quelques mois... et vous me cilez parmi les précurseurs du libéralisme que vous souhaitez aux catholiques... En voyant déployer ce drapeau, si nouveau dans vos mains, je reconnais le mien, et je me sens ému. Mais en cherchant qui le porte et la tactique qu’il
recouvre, Je me sens trompé et je m'indigne... Je suis
un de ces catholiques de bonne foi que vous invoquez.…. Vous nous dites : Ayez confiance en moi. Je vous réponds hardiment : Non.
« Parmi les vrais catholiques, les seuls qui puissent compter, les seuls dont l’adhésion soit une force en matière religieuse, prêtres ou laïques, vous n’aurez personne... Non! jamais ! personne ! »
C’est grand dommage que M. l'abbé Lermire qui était en veine de citations, n'ait pas, vendredi dernier, lu quelque chose à M. Briand de cette lettre foudroyante !
Quel discours il aurait pu faire, lui qui est un libéral, si, reprenant la formule de Montalembert, s’en emparant à son tour, il avait dit, comme lui, à ce ministre qui nous reproche d’avoir méconnu ses intentions généreuses : « Sachons lever la peau de l'agneau, pour mettre à nu le loup. Sachons démasquer ce procédé vulgaire qui couvre des couleurs de la liberté les en-
treprises de la violence : ce procédé a un nom dans la
langue maritime : il consiste à couvrir sa marchandise illicite d’un faux pavillon : il se nomme la piraterie.
Je l ee indigné que, devant lui, on ose profaner le nom de la liberté, que, sous ses yeux, on foule aux pieds le droit et la justice, impatient des éloges dont le poursuivent les ennemis de l'Église, je l’entends répéter à M. Briand l’apostrophe de Montalembert à Cavour : « Qui êtes-vous ? Quels sont vos ancêtres, vos auxiliaires, vos antécédents ? »
Qui vous êtes ? le a blut cabiais d'hier, dont l'habitude du pouvoir a façonné les procédés sans changer les idées. Quels sont vos ancêtres? les jacobins de 1792, héritiers des pires maximes de l’ancien régime, ceux dont, à l'instant, vous proclamiez la doctrine tyrannique en disant, pour justifier vos spoliations, qu’ «il n'y a de perpétuité que dans l'État ». Vos auxiliaires ? tous ceux qu'anime la haine du christianisme, et que pousse à votre suite le mot d'ordre maçonnique, tous ceux qui révent la destruction de la propriété et à qui vous jetez en pâture l'héritage des morts. Vos antécédents ? la suppression brutale des écoles libres, l'exil des frères et des sœurs, le sac des églises, des couvents et des presbytères, l’emprisonnement des catholiques fidèles, le meurtre de Ghizel et de Régis, l'éviction des évêques, des curés et des séminaristes, chassés de leurs demeures envahies, la confiscation, enfin, de tous les biens des paroisses et des évêchés, prélude de l’attentat suprême que vous ACPOrpRsEeZ à cette heure même.
Voilà vos œuvres et voilà vos paroles », et c’est avec ce cortège « que vous venez vous offrir pour réconcilier la religion avec la liberté ». |
Ce sont les mots de Montalembert : M. l'abbé Lemire n'avait qu'à lire. Ah! le beau discours et qu'il eût enthousiasmé les catholiques !
Louis Veuillot a écrit dans le Parfum de Rome. un chapitre d’une verve admirable : c’est l’histoire de son « ami Ercole, l'aigle des Romagnes, un Coquelet italien et catholique ». Ercole l'était venu voir un matin ; il exultait, ayamt trouvé la formule de ses rêves, et il lut : « L'Église libre dans l'État libre. »
« Je vous honore, Ercole, dit Louis Veuillot : vous êtes un terrible, mais honnête garçon ; vous voulez le bien, vous aimez sincèrement la liberté de l'État, sincèrement la liberté de l'Église. Le malheur est que ces deux libertés ne sont pas la même liberté, ni la Vertu et Omphale la même dame et la même beauté. » Et, pendant que la Vertu, qui est la liberté de l’Église, dit à l’une des oreilles d’Ercole : « Mon fils ! | que me conseillez-vous? Ne savez-vous point qu'ils me haïssent? », Omphale, qui est la liberté de l’État, murmure à l’autre, d’un ton flatteur etconciliarnt: « L'Église libre dans l’État libre, certainement ! Seulement, il faut que l'Église soit muette et proscrite, qu’elle cesse d’enseigner et qu'elle meure d’inanition, sans quoi, l'État n’est plus libre et l'Église est un État dans l'État. »
Voilà, je le crains, l’embarrassante posture de M. l'abbé Lemire. J’ose lui conseiller de fermer l'oreille aux propos d'Omphale et de relire Montalembert,