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QUESTION RELIGIEUSE EN FRANCE

Je dois, dès les premières lignes de cet article, m’excuser près des lecteurs de la Dublin Review, du retard

que j'ai, très involontairement, apporté à profiter de l’aimable invitation dont m'a honoré son très éminent

directeur, pour les entretenir de la crise religieuse

ouverte en France par la séparation de l’Église et de l'État. Le très grand nombre d'obligations que m'ont imposées les circonstances est la cause de ce retard dont je suis confus.

La situation, d’ailleurs, ne s’est pas sensiblement modifiée depuis l’époque où a paru la dernière livraison de cette Revue, et il n’y a aucune apparence qu’elle le soit avant le moment où cet article pourra lui-même être publié. Les informations que je désire apporter ici, avec une parfaite sincérité, au public anglais, sur cette question si grave, Si complexe et si difficilement intelligible pour les étrangers, conservent donc toute leur actualité.

1. On trouvera dans cet article, publié par The Dublin Review en juillet 1907, un résumé général de ces « lendemains de Séparation » dont les pages précédentes ont permis de suivre un à un les divers épisodes. Aussi a-t-il semblé pouvoir être placé ici en manière de conclusion. :

La crise est entrée depuis trois mois dans une période de calme extérieur etapparent, qui pourrait illusionner orandement un observateur superficiel ; rien ne me paraît plus nécessaire, ne fût-ce qu’au point de vue de la documentation historique, et pour éclairer le jugement des hommes de bonne foi, que d'établir la réalité des faits, et de faire la lumière sur l’état des esprits.

Ta séparation de l'Église et de l'État, en France, n'est point l'effet d’un mouvement spontané et réfléchi de l’opinion générale ; elle est le fruit d’une véritable conjuration antichrétienne, le couronnement d’une campagne entreprise depuis un quart de siècle pour détruire la vie religieuse du pays; clle n’a point eu pour objet de donner à l'Église catholique, au lieu du statut établi par le Concordat de 18or, l'entière liberté deses institutions, de son organisation et de son développement; elle a couronné, par une législation incompatible avec sa constitution, par la confiscation de ses biens et la persécution déguisée de ses prêtres, l’œuvre de déchristianisation poursuivie, sous le nom de laïcisation de l’État, pendant vingt-cinq années.

Je m'efforcerai, par des faits certains et des indications précises, de justifier cette double affirmation.

J'ai dit, dès les premiers mots, qu’un observateur superficiel qui voudrait, par les apparences, juger la situation présente de l'Église de France, serait exposé à de graves erreurs.

Rien, ou presque rien, en effet, ne parait changé dans l'organisation du culte. Les églises sont, au moins en très grande majorité, ouvertes comme par le passé. Les

offices religieux sont célébrés comme de coutume, presque partout : ainsi s'explique la tranquillité avec laquelle les populations, même catholiques, acceptent le nouvel état des choses.

Mais cette situation, d'aspect calme et régulier, n’est que provisoire : cette paix extérieure est une paix précaire et sans garantie.

Nul, depuis le mois de janvier 1907, ne saurait dire qu'elle est présentement la situation légale de l'Église de France. Le régime concordataire est détruit : lorganisation fabricienne qu'il avait créée est anéantie : la jouissance des églises, qu'il avait indéfiniment assurée au clergé catholique, ne lui est plus reconnue paraucun texte de loi.

Le prêtre est, dans l’église, un occupant de passage, exposé à tous les caprices de l'arbitraire, placé sous la surveillance d’une loi de police dure et vexatoire.

La loi de séparation, promulguée le 11 décembre 1905, avait, en effet, prévu la création d'associations dites cultuelles, destinées à recueillir, dans un délai d’une année, les biens des paroisses, et à exercer le droit de jouissance des églises, sauf à s’en voir déposséder, dans les cas, assez nombreux, que l'administration publique aurait pu faire naître à son gré.

La condamnation portée par le Pape, au mois d'août 1906, contre la loi de séparation, a rendu vaines toutes ces dispositions organiques. Les associations cultuelles, interdites par le Saint-Père, ne se sont pas formées : aucun héritier ne s'est ainsi présenté, au terme du délai légal, pour recevoir les biens et les églises : la constitution religieuse, imaginée par la loi, est demeurée caduque.

De la législation nouvelle, deux seules parties res-

de re ; : D'HUI 901 COMBATS D'HIER ET D'AUJOUR

taient debout et applicables, celle qui décrétait la spoliation éventuelle de l'Église et celle qui organisait la police des cultes.

Dès la fin de l’année 1906, la destruction légale de l’Église de France était un fait accompli. Le 13 décembre, dans le pays tout entier, les conseils de fabrique qui, depuis plus d’un sièele, secondaient les curés et, avec eux, administraient les propriétés paroissiales, cessèrent officiellement d'exister. Aucun d’eux ne consentit, malgré les pressantes sollicitations du pouvoir civil à remettre aux représentants de l'administration les titres justificatifs de ces propriétés. À la même date, les traitements attribués aux membres du clergé cessèrent d’être payés. Aucune plainte, aucune récrimination ne s’éleva des rangs du clergé ainsi dépouillé. L'obéissance au Saint-Siège fut unanime.

Quelques jours plus tard, le 2 janvier r907, une loi nouvelle, rendant immédiatement applicables les dispositions éventuelles de celle de 1905, décréta la spoliation définitive et absolue de l’Église. M. Briand, ministre des cultes, a lui-même indiqué à la tribune le chiffre total des biens ainsi mis sous séquestre : il est de six cents millions de francs, consistant en propriétés foncières el en valeurs auxquels il faut ajouter les objets, souvent très précieux, qui composent le mobilier des églises.

D'où provenaient ces six cents millions ? exclusivement de la libéralité des fidèles qui les avaient, à diverses époques, donnés ou légués aux paroisses pour l'exercice du culte, pour le soulagement des pauvres, pour la célébration des messes fondées en vue de hâter le salut éternel des défunts.

Aucune propriété, assurément, ne saurait être plus légitime-en son principe, plus sainte par son objet.

L'État, cependant, s'en empara. A l'heure présente, il détient tous ces biens, par la mainmise de ses agents: Le iris |

Aux termes de la loi nouvelle, il devrait les affecter à des établissements d'assistance et de prévoyance. Après six mois écoulés, rien n’est encore fait en ce sens : les établissements qui pourraient bénéficier de ces biens, les communes à qui ils pourraient être remis, ne se soucient nullement de les recevoir, soit parce que leurs administrateurs répugnent à une telle complicité, soit parce qu'ils Sont effrayés des procès sans nombre que les inévitables revendications des donateurs ou de leurs héritiers permettent de prévoir. |

Les messes fondées pour les défunts ne sont pas célébrées, bien qu’en droit, le ministre l’a formellement reconnu, les charges doivent suivre les biens : la volonté des morts se trouve ainsi foulée aux pieds et cette atteinte au droit des familles ajoute à la spoliation un outrage particulièrement odieux.

Ces biens restent donc là, improductifs, inutiles, détournés de leur destination, et saisis par la plus inique des confiscations.

Le mobilier des églises, les vases sacrés, les autels,.

les ornements, les statues, tous les objets du culte, en un mot, donnés par les fidèles pour concourir à l'éclat de leur religion, ont été provisoirement laissés dans les édifices et à la disposition du clergé paroissial. Tout récemment un exemple vient de démontrer avec éclat combien cette jouissance est précaire. Le public anglais a pu suivre, dans les journaux, le récit des incidents soulevés par M. Clemenceau, à l’occasion de la fête commémorative de Jeanne d’Aré, célébrée chaque année, le 8 mai, à Orléans. Je suis persuadé que j'en

puis parler ici, sans froisser aucun de mes lecteurs, le temps ayant effacé, entre nos deux nations, l’amertume des lointains souvenirs, et je ne doute pas que tous les Anglais ne comprennent à merveille le culte pieux dont les Français entourent leur héroïne nationale.

Un antique usage veut qu’à l’occasion de cette fête, la bannière de Jeanne d'Arc, déposée à la cathédrale, soil remise solennellement par l’évêque au maire, et déployée en tête du cortège. |

Cette bannière n’est qu’un fac-simile du véritable étendard, hors d'usage par suite de la vétusté; il fut exécuté, grâce aux ressources tirées de la générosité privée, brodé par des dames orléanaises, et offert, par les souscripteurs, à la cathédrale de la Ville. Rien de plus évident que le droit de propriété de la paroisse sur un objet donné dans de telles conditions. Cependant, le clergé ayant dû, par suite des blessantes conditions posées par le gouvernement, s'abstenir de prendre part à la cérémonie, le ministre n’hésita pas à faire saisir la bannière, dans la sacristie de la cathédrale, par l'agent administratif chargé du séquestre des biens paroissiaux.

Ce seul fait suffit à prouver que les objets mobiliers, donnés aux églises, pour concourir à l’exercice du culte, sont bien considérés comme confisqués, au même titre que les propriétés foncières et mobilières.

L'’évènement vient ainsi, par l'effet d’un incident imprévu, de justifier les craintes que la population catholique avait connues, lors des inventaires, exécutés au commencement de 1906, aussitôt après la promulgalion de la loi de séparation, et qui donnèrent lieu à des scènes de violence si douloureuses. Ces inventaires du mobilier des églises avaient lieu, assurait-on, pour

établir le droit des propriétaires, et faire le départ entre les objets leur appartenant et ceux que l'État ou les communes avaient prêtés à l’église. C'était une simple mesure conservatoire.

Mais la loi de Séparation prévoyait un bon nombre de cas dans lesquels l’église pouvait être désaffectée, c’est-à-dire soustraite au culte : dans tous ces cas, le mobilier devait suivre le sort de l'édifice. En outre, si aucune association cultuelle ne se présentait pour recevoir la jouissance de l’église, les biens mobiliers de la paroisse seraient, comme les autres, mis sous séquestre.

Tous les catholiques le savaient : ils savaient aussi qu'à cette époque, rien n'était encore définitivement

tranché. au sujet de l’autorisation canonique des asso- J

ciations cultuelles : beaucoup d’entre eux pensaient que la première Encyclique, publiée au mois de février 1906, qui condamnait la loi en principe, en interdisait, au moins jusqu’à nouvel ordre, FLD partielle. ;

Comment, dans de telles conditions, une vive émotion ne se serait-elle pas emparée des fidèles, lorsqu'ils apprirent que les agents de l’administration allaient inventorier les objets, pour la plupart, provenant de leur libéralité ou de celle de leurs pères, qui ornaïent leurs églises et jusqu'aux vases consacrés? Comment n’auraient-ils pas vu, dans cette opération, un prélude de la future confiscation ? |

C’est ce qui est arrivé. Les manifestations, les résistances qui, à Paris d’abord, puis dans plusieurs dé-

partements, marquèrent ces opérations menaçantes,

furent l'effet des naturelles HAHIÉESS qu'elles soulevaient dans les âmes.

On les a présentées comme le fruit d’un complot prémédité : rien n’est plus contraire à la vérité. Nulle démonstration ne fut jamais plus spontanée : lorsque, pour la première fois, la résistance éclata à Paris, à l’église de Sainte-Clotilde, elle surprit tout le monde, aussi bien les catholiques que leurs adversaires. Ce fut l'explosion soudaine d'un sentiment de colère et d’in-

dignation. Elle fut assez puissante, pour amener la

chute de M. Rouvier. alors chef du cabinet. M. Clemenceau qui prit, dans le ministère de M. Sarrien, le portefeuille de l'Intérieur, dut renoncer à poursuivre l'opération, à cause de l'approche des élections législatives, tant l'effet qu’elle pouvait avoir sur leur résultat, paraissait inquiétant.

Lorsque, devenu chef du Cabinet, après un succès électoral dü, en grande partie, à la pression administrative et à des manœuvres gouvernementales, indignes d’un pays libre, il fit exécuter, pour la forme et sans

qu'aucun pût être accompli en réalité, les inventaires

suspendus, les protestations furent, il est vrai, moins violentes. Mais le fait doit être attribué moins encore au déploiement extraordinaire de force militaire dont l'opération fut accompagnée, qu'aux recommandations expresses du Souverain Pontife. La seconde Encyclique, en effet, publiée en août 1906, enjoignait aux fidèles de s'abstenir. dans leur résistance à la loi condamnée, de toute violence et de toute sédition. Partout, et prineipalement dans les contrées où la foi est encore très vivace, et où, par suite, l'influence du clergé est la plus grande, les prêtres s'attachèrent à faire respecter les

prescriptions du Saint-Père. Ce fut la véritable cause du

calme relatif dans lequel put s'achever, aux mois de novembre et décembre 1907, le simulacre des inventaires.

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La blessure n’en demeure pas moins cuisante dans les âmes catholiques, et la violation du saint lieu n’en a pas moins laissé un durable et douloureux souvenir, non seulement chez les croyants, mais chez ceux mêmes que la tradition, le respect et l'habitude, à défaut des pratiques religieuses, attachent à l’église paroissiale.

L'affaire des inventaires eut ainsi pour conséquence d'éclairer beaucoup d’esprits sur le véritable caractère de la loi de séparation.

D’autres évènements vinrent bientôt, et avec plus de gravité, accentuer ces dispositions.

La spoliation, édictée par la loi de séparation et prononcée définitivement par celle du 2 janvier 1907, n'eut pas seulement pour effet immédiat. la confiscation des biens mobiliers des paroisses et des évêchés. Elle reçut aussitôt une application d’un autre ordre, et qui fut particulièrement douloureuse.

Les demeures destinées au logement des évêques, dans tous les chefs-lieux des diocèees, les édifices affectés aux séminaires, les presbytères qui abritent les curés des paroisses, appartenaient soit à l'État, soit aux dé-

partements ou aux communes, soit aux fabriques. La

loi ayant prononcé la reprise de tous ces immeubles, on vit, dès la fin de l’année 1906, les évêques chassés de leurs palais aussitôt convertis en établissements publics, les séminaires fermés et transformés en casernes ou en musées, les curés expulsés de leurs presbytères et réduits à les louer à un prix élevé, ou laissés sans abri. Nul, en Angleterre comme ailleurs, n'a pu, j'en ‘ai la conviction. lire sans émotion et sans une douloureuse surprise, le récit de la cruelle éviction du vénérable cardinal Richard, archevêque de Paris, âgé de quatre-vingt-cinq ans, brisé par la fatigue autant que

COMBATS D’HIER ET D’AUJOURD'HUI 207 par le poids des années, et que la foule des catholiques, ayant délelé sa voiture, a trainé triomphalement de son palais au domicile privé, où l'hospitalité du baron Cochin lui avait préparé une retraite.

Quelle désorganisation une pareille mesure a jetée dans tous les diocèses, principalement pour ce qui regarde l'éducation des jeunes ecclésiastiques, encore à l’heure présente sans asile dans plusieurs d’entre eux, mes lecteurs peuvent le supposer !

Je les prie maintenant de contempler un instant le grand écroulement de l'édifice auguste, construit sur les ruines accumulées par la Révolution française, par la sagesse du Premier Consul Bonaparte et du Pape Pie VII.

__ Lorsque le Concordat de r8or fut conclu, le Saint-

Père avait renoncé à toute revendication des biens con- fisqués pendant la période révolutionnaire, moyennant des conditions formelles sanctionnées par une loi de l'État français. Les biens non aliénés devaient être rendus en toute propriété aux évêchés et aux paroisses ; un traitement convenable devait être, ainsi que le logement, assuré aux ministres du culte ; les édifices religieux devaient être remis aux représentants de l’Église catholique, assurés d’en jouir à perpétuité.

Le régime inauguré par cette convention avait procuré à la France un siècle de paix religieuse. S'il apportait quelques entraves à la liberté de l'Église, celle-ci, cependant, l’acceptait loyalement. Les populations en avaient la longue habitude. Il donnait satisfac-

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