AP
fidèles destituée dans l’État de tout rang et de toute considération, privée de tous ses moyens d'action par
la destruction de ses écoles et de ses ordres religieux, et condamnée, sous la surveillance des lois les plus hostiles à son expansion et à son développement, à une lente et pénible réorganisation.
Aucun événement, plus grave, plus considérable, ne s’est accompli dans l’histoire de la France depuis un siècle. Les conséquences en sont incalculables, et l’apparente tranquillité qui, aujourd’hui, les dérobe à l’attention, ne saurait en dissimuler les inévitables perspectives.
On a dit que le Pape aurait pu épargner à l'Église ce grand déchirement. Durant de longs mois, cette question a torturé les cœurs des catholiques français, soulevé entre eux des débats ardents, où la sincérité des uns et des autres n'avait d'égal que leur commun désir
du plus grand bien religieux et social.
Leurs propres angoisses leur ont permis de mesurer combien durent être longues et cruelles celles de leur Père commun, investi, par sa charge, d’une si haute et si lourde responsabilité.
Comment croire que, s'il l'avait pu, sans trahir son devoir apostolique, sans abandonner les principes dont il est le gardien suprême, il n’eût pas, en tolérant l'application de la loi nouvelle, détourné, de l'Église de France, un si affreux dépouillement : »
S'il ne l’a pas fait, c’est qu'il ne l’a pas pu. J’ose à peine insister sur ce point devant les lecteurs anglais, après les éclatantes explications que leur a données Mgr Bourne, archevêque de Westminster, dans le beau et ferme discours qu'il a prononcé le 24 septembre 1906, à la conférence catholique de Brighton.
L'éminent éditeur de cette revue a lui-même, dans le Nineteenth Century du mois de janvier 1907, très complètement exposé les raisons qui ont déterminé l'attitude du Pape. Il me permettra cependant, j'en suis sûr, desles résumer encore une fois.
La loi nouvelle portait bien le nom de « Loi de séparation de l'Église et de l’État », mais ce n'était qu'une étiquette extérieure. En réalité, elle prétendait donner à l'Église un statut légal, établi en dehors du Pape qui en est le chef, et de la hiérarchie catholique qui en est la base. Par là, elle était directement, Ross lument contraire à sa constitution divine.
Un artücle; entre tous, suffit à le montrer : c’est l’article 8 de la loi, en vertu duquel le Conseil d'État qui est, en France, la plus haute autorité de l’ordre administratif, est investi de l’autorité suprême, en matière d'organisation du culte. Une telle disposition soumet en fait cette organisation à. l'arbitraire gouvernemental, en donnant à l’administration civile le droit de trancher tous les conflits que peut faire naître le fonctionnement des associations cultuelles. M. Clemenceau. qui n'élait alors qu'un simple sénateur, l'a formellement reconnu à la tribune en disant que, par le fait de l’article 8, «les arrêts de justice seraient entre les mains du gouvernement. ».
Dans le même distours, il livrait, par une phrase qui lui est d’ailleurs familière, la pensée maîtresse de la loi. « Nous voulons, disait-il, affranchir les catholiques de la QRobite romaine. ».
Ces mots n’ont qu'une seule signification, c'est qu’il s’agit bien, dans la pensée des auteurs de loi, de séparer les catholiques du Pape, de rompre les liens de dis-
cipline, formés par la hiérarchie, entre les fidèles et le pontife romain. |
Qui ne voit qu'une telle prétention est une invitation directe au schisme. M. Clemenceau ne s’en cachait pas. Il disait encore : « L'esprit humain est sujet à toutes les diversités ; la liberté leur permettra de renaître : l’autorité du Pape infaillible en sera amoin- drie et de la rivalité des associations cultuelles naîtra le schisme. »
M. Briand lui-même, à une époque où, rapporteur de la loi de séparation, l'exercice du pouvoir, la pratique des affaires et le sentiment des responsabilités ne l'avaient pas encore éclairé sur la réalité des situations, exprimait au fond une pensée analogue, lorsqu'il disait : « Nous voulons donner à l’Église la liberté, parce qu'elle sera pour elle l'adversaire le plus redoutable. »
Chacun sait aujourd’hui comment échouèrent, dès les premiers mois de l’année 1906, ces coupables calculs. Des tentatives de schisme, encouragées par le Gouvernement, se produisirent sur quelques points : à Paris, un essai d'organisation centrale fut entrepris, avec quelque fracas. Toute cette campagne échoua misérablement : ses manifestations extérieures sombrèrent dans le ridicule ; elles sont déjà presque oubliées. Mais le seul fait qu’elles purent, à leurs débuts, rencontrer la faveur du pouvoir, montre assez quelle était, chez plusieurs, l’arrière-pensée de la loi de Séparation.
L'association cultuelle était, en fait, maîtresse du culte. Elle exerçait son contrôle, non seulement sur l’administration des biens temporels, mais, sous le nom de propagande religieuse, sur « les dépenses se
rattachant à l'exercice du culte, au recrutement, au traitement de ses ministres ». Ce sont les termes mêmes de la circulaire de M. Briand portant commentaire de la loi.
- Ainsi, services confessionnels, sermons, instruction, éducation des cleres, tout ce qui constitue, en un mot, le domaine propre de l'autorité ecclésiastique, tout était soumis à l'association culluelle représentée, « quelles que puissent être les clauses contraires des statuts », dit la loi, par l'assemblée générale de ses membres, chargée, d'autre part, de HESTENEE le prêtre appelé à gouverner la paroisse.
L'intervention suprême du Conseil d'État achevait, comme je l'ai montré, cette œuvre de désorganisation. en substituant à l'autorité doctrinale de l'Église, le libre examen administratif des conflits inévitables.
On le voit, la loi de séparation de 1905 était, en fait, bien que sous une autre forme, une véritable Constitution civile de l’Église, analogue à celle de 1791, et destinée commeelle, suivant l’expression moderne, à la laïciser.
Comment le Pape aurait-il pu accepter une telle législation, si évidemment attentatoire « aux principes mêmes sur lesquels repose l'Église catholique romaine ? » | |
Les motifs de sa décision ont, d’ailleurs, été reconnus et proclamés par un des hommes qui, dans notre pays, se sont le plus fortement signalés par leur hostilité contre l'Église. Nul, parmi ceux qui ont suivi attentivement les discussions engagées dans la presse européenne sur la crise religieuse de France, n'a pu oublier en quels termes formels, avec quels arguments précis, notre ancien premier ministre, M. Combes,
éclairé sans doute par les souvenirs de son éducation sacerdotale, démontrait, il y a quelques mois, dans la Neue Freie Presse de : Vienne, l'impossibilité pour l'Église d’accepter notre loi de séparation.
. Ün document, d’une plus grande ‘importance, a, depuis, mis en lumière d’une manière indirecte, mais bien frappante, le péril mortel que cette loi présentait pour elle.
Je veux parler de la lettre éloquente adressée à M. Lacheret, pasteur de l’Église réformée française, par M. le docteur Kuyper, ancien président du Conseil des ministres des Pays-Bas, actuellement professeur de théologie à l’Université libre d'Amsterdam.
L'éminent écrivain se plaint que les pr otestants français aient accepté bénévolement le régime nouveau. Il dit que « l'Église visible doit être considérée, non comme une institution humaine, mais comme une institution divine, placée sous l’autorité absolue du Christ, son chef unique », et il ajoute : « Toute immixtion d’un pouvoir humain dérogeant à l'autorité exclusive du Christ est à considérer comme absolument incompatible avec le caractère imprimé par le Christ lui-même à l'Église, dans son existence extérieure. » Ce principe posé, il montre, par l'examen de la loi de séparation, que l’organisation des associations cultuelles est en contradiction formelle avec la notion même d’une Église divinement instituée.
Si, aux yeux d’un protestant, l’intrusion du pouvoir civil dans la constitution de son Église est inacceptable, que dire des effets de cette mesure, quand elle s'applique à l’Église catholique, dont elle bouleverse les fondements, en rejetant l'autorité du Hape et celle des évêques ?
Ainsi s'écroule le sophisme forgé par les ministres et par la presse inféodée à leur politique, pour rejeter sur Pie X la responsabilité du grand désastre qui frappe l'Église de France.
Depuis le jour où commença la funeste entreprise de la séparation, ce fut la tactique du parti jacobin. Se rendant parfaitement compte des difficultés qu'elle allait rencontrer dans l’opinion et de la répugnance du pays pour une expérience si périlleuse, ses chefs s’attachèrent à la représenter comme un acte de légitime défense contre les prétentions du Pape et son abusive ingérence dans les affaires intérieures de l’État.
L'inévitable protestation, formulée par le Saint- Siège à l'occasion de la visite que M. le président Loubet avait faite à Rome, dans des conditions contraires à tous les précédents acceptés par les chefs des nations catholiques, fut d’abord invoquée comme le prétexte d’une brusque rupture et de la mise en discussion immédiate du projet de séparation.
La publication du «Livre Blanc », communiqué par le Cardinal Secrétaire d'État à toutes les chancelleries, a déjoué cette tentative. La vérité s’est fait jour, par le simple examen des documents authentiques, et M. Ribot, l’illustre chef du parti républicain libéral, a pu flétrir l’audacieuse manœuvre du gouvernement, d’un mot qui restera, en l’appelant à la tribune « un mensonge historique ». |
Mais la campagne commencée, pour égarer l'opinion publique, n’en continua pas moins avec un redoublement d'activité, soutenue par tous les organes de publicité dont dispose le parti au pouvoir.
Lorsque parurent les deux Encycliques qui, par les motifs les plus élevés, condamnaient la loi, le Pape fut
dénoncé comme l'artisan de la guerre religieuse : pour troubler les fidèles, pour diviser le clergé, aucune attaque, aucune calomnie ne furent épargnées : pour exciter les évêques contre le Souverain Pontife, on alla jusqu’à l’accuser d’avoir altéré la vérité, en dénaturant les délibérations prises par les évêques dans leurs assemblées.
La presse européenne a retenti de ces indignes accusations. Les faits, cependant, étaient de la plus entière clarté.
Les évêques de France, comme les fidèles eux-mêmes, étaient (nul ne l’ignorait et cela étaitinévitable dans un si grave sujet) partagés entre eux, non pas sur le principe de la loi de Séparation, que tous étaient unanimes à condamner, mais sur son application. Tant que le Saint-Père ne s'était pas prononcé, la discussion sur ce point était libre : elle devait nécessairement se produire dans les assemblées épiscopales comme dans les débats publics. Mais, à aucun moment, les évêques n’admirent que les associations cultuelles, organisées par la loi, pussent être acceptées. Dès leurs premières séances, ils le déclarèrent formellement par une adhésion solennelle à la première Encyclique. Quelques-uns pensèrent qu'un autre mode d'associations pouvait être à la fois canonique et légal; et que, peut-être. l’Église trouverait, dans l'adoption de ces associations, un moyen d'éviter la spoliation. C'était leur droit de le penser, leur devoir de le dire. Le projet qu'ils croyaient acceptable fut soumis au Pape, dans un esprit de simple et confiante soumission à ses décisions. Telle est la vérité, autant du moins que le secret dont furent entourées les délibérations épiscopales permet de la connaitre.
ds à + L 2 LC es PTE 2 ON FN vi DE d'A Es 4 Dec +2 MTS TN %w } Ê 1% AE TO “2 £ " (l < px,
Le Souverain Pontife, après un mür examen, ne crut pas pouvoir accepter le moyen proposé: déjà d’ailleurs, et pendant qu'ilméditait, on s'empressait ici d’en dénoncer l’illégalité. Ent |
La seconde Encyclique, publiée au mois d'août 1906, en confirmant les condamnations de la première, loua l'unanimité avec laquelle l'Épiscopat les avait accueillies, puis, ayant ainsi constaté l'impossibilité, reconnue par lui, d'accepter les associations cultuelles, venant au nouveau projet soumis à l’autorité pontificale, le déclara à son tour, et par les plus fortes raisons, également inapplicable.
Il n’y eut, parmi les évêques, non plus que dans les rangs du elergé, aucune plainte, aucune récrimination.
La soumission fut unanime et immédiate : spectacle admirable, en vérité, et qui révèle une rare puissance d'union et de discipline, si l’on songe aux terribles conséquences, aux douloureux sacrifices qu'allait en-. traîner la décision pontificale!
Rien de plus noble, de plus grand, de plusdigne, que cette attitude de l'Église, cette confiance mutuelle du père et des enfants.
. M. Briand lui-même a dû, au mois de novembre dernier, en reconnaître la majesté dans un discours célèbre, par lequel il espérait encore fléchir les résistances du Souverain Pontife. Les paroles qu'il fit entendre, à cette occasion, demeurèrent sans effet, et, presque aussitôt, la politique de violence inspirée par M. Clemenceau reprit toute son acuité.
Le Président du Conseil avait, dans le courant de l'automne, annoncé cette politique par des discours passionnés, prononcés durant les vacances parlementaires, sur divers points du territoire. [Il avait dénoncé,
en termes injurieux, l’ingérence du gouvernement pontilical dans les affaires du pays, et infligé aux évêques et aux prêtres l’outrageante qualification de « fonctionnaires de l'étranger ».
Ces discours marquaient l’ouverture d’un plan d’action savamment préparé. L’expulsion de Mgr Montagnini et la saisie de-ses papiers, en fut un mois plus tard la manifestation. Il fallait frapper l'opinion par un coup de force, et troubler, par des révélations sensationnelles, l'esprit public si facilement impressionnable. M. Clemenceau est coutumier de ces coups de théâtre. | ;
Je dois aux lecteurs anglais, sur cet incident de notre politique religieuse qui a eu, je le crois, un grand retentissement à l'étranger, des explications précises.
Mgr Montagnini, auditeur de la nonciature depuis de longues années, était resté à Paris, après le départ du nonce, Mgr Lorenzelli, qui eut lieu au mois d'août 1904. Il y étaitresté dans la demeure même où son chefavait résidé, sans titre officiel, mais avec le tacite assentiment du gouvernement français. Les papiers saisis cuxmêmes en ont fait foi, puisqu'on y a trouvé, entr’autres, - une lettre du chef de la maison civile de M. Loubet, président de la République, remerciant Mgr Montagnini des témoignages de condoléance offerts par le prélat à l’occasion dela mort desa mère. Tous les ministres connaissaient sa présence et son rôle officieux. Le baron Cochin a raconté publiquement comment, se préoccupant des intérêts de la France en Orient el causant avec M. Dumay, ancien directeur des cultes, des moyens
de les sauvegarder, celui-ci lui répondit : « Vous n’ignorez pas qu'il y a encore une nonciature à Paris. »
Mgr Montagnini était, d'ailleurs, chargé de garder les archives du Gouvernement pontifical, propriété inviolable de ce gouvernement et placée sous la sauvegarde du droit international.
Une circonstance imprévue a démontré le caractère d’immunilé, conservé, malgré le départ du Nonce, à la maison où les archives étaient déposées.
Le lendemain même du jour où les perquisilions furent faites à Paris chez Mgr Montagnini, l’agent du gouvernement français chargé de garder à Rome les archives de notre ancienne ambassade près du Saint- Siège, mourait subitement.
Ces archives étaientau palais Santa Croce, résidence de notre dernier ambassadeur, M. Nisard. On les avait laissées là, après la rupture, comme le Saint-Siège avait les siennes à Paris, el on avait délégué, pour les garder, non pas même un ancien attaché à l’ambassade, comme Mgr Montagnini, mais un consul général désigné pour cette mission spéciale.
Il meurt. Aussitôt, par ordre du gouvernement fran-
çais, M. Barrère, notre ambassadeur près le roi d'Italie, fait mettre les scellés sur le palais Santa Croce, où il n°y avait plus ni ambassadeur, ni ambassade, mais où il y avait les archives, exactemént comme à la nonciature de Paris. C'était donc qu’on considérait la maison comme couverte par l’immunité diplomatique.
Cependant, les papiers sont saisis, tous, sans distinction et jetés pêle-mêle dans des sacs, des caisses et des boîtes hâtivement apportés. En même temps, Mgr Montagnini était conduit à la frontière en vertu des lois qui permettent l'expulsion des étrangers.
Mais si cette expulsion était légale, la perquisition ne l'était pas. Pour qu'elle le devint, il était nécessaire que Mgr Montagnini fût inculpé. Dans ce but, on imagina de poursuivre devant les tribunanx trois curés de Paris accusés d’avoir tenu, en chaire, des discours séditieux, et on impliqua Mgr Montagnini comme leur complice.
Tel fut l’artifice employé pour légitimer, en apparence, la violence accomplie. Dès lors l’ancien auditeur de la nonciature était un accusé, et les papiers saisis chez lui appartenaient à la justice qui, seule, avait le droit de le connaître et de s’en servir. J'insiste sur ce
point très important à noter : j'y reviendrai tout à
l’heure.
Ces papiers, je l'ai dit, comprenaient tout ce qui s'était trouvé sous la main des policiers, les archives comme les papiers personnels. Devant l’émotion publique, devant les réclamations diplomatiques, il fallut, quelques jours après, faire un triage des unes et des autres.
Il fut fait, en effet, hors de la présence de l’inculpé, expulsé du territoire, sans aucun témoin diplomatique chargé de représenter le gouvernement pontifical, et par les agents du gouvernement qui les avait saisis.
Il est facile de comprendre avec quel insuffisant souci des convenances, l'opération put, dans ces conditions, être conduite. C’est ainsi que doit s'expliquer l’extraordinaire légèreté avec laquelle furent, un peu plus tard, livrées au public des conversations intimes d’ambassadeurs, de chargés d’affaires, d’attachés de légation, avec leur ancien collègue, puis des secrets de famille, des informations prises par le Saint-Siège pour
des affaires privées, des communications d'ordre parti-
culièrement délicat, relatives aux nominations ecclésiastiques el aux rapports du Saint-Siège avec les évêques. |
Tous ces documents, proprement inhérents au gouvernement de l’Église, sont cependant de toute évidence des documents diplomatiques protégés par l'immunité, comme les affaires de toutes les ambassades.
En France, l’opinion publique, dans sa très grande généralité, hors des milieux spécialement politiciens, a réprouvé ces procédés contraires à tous les usages reçus. Les indifférents, les ennemis de l'Église eux-mêmes, les ont blâmés comme les catholiques. Je tiens à l’établir ici très nettement ; car la nation françaïse ne saurait être rendue responsable de la violence commise par son gouvernement.
À peine la saisie était-elle accomplie, que les indiscrélions sur la nature des papiers saisis commencèrent à paraître dans les journaux.
Aussitôt, comme sur un signal attendu, M. Jaurès, dans l'intention sans doute de prendre à son propre piège le ministère contre lequel, déjà, il entrait en lutte, demandait à la Chambre la nomination d'une Commission d'enquête, à laquelle seraient remis les papiers saisis. ee
Malgré les efforts de M. Ribot, la motion fut adoptée. M. Clemenceau l’appuya, Il dit cette parole qui, d'avance, justifie tous les attentats contre la liberté et la vie privée des citoyens et qui évoque le souvenir des perquisitions arbitraires pratiquées par la Convention : « Il s’agit de papiers politiques, qui appartiennent à la politique, et sur lesquels il est bon que les hommes politiques se prononcent. » Il déclara seulement que la communication des documents ne pouvait être faite
COMBATS D'HIER ET D'AUJOURD HUI ie 994
à la commission, qu'une fois la justice dessaisie et lorsqu'elle se serait prononcée sur le procès des curés poursuivis, dont Mgr Montagnini étail complice.
Trois jours ne s'étaient pas écoulés que les princi- . paux journaux de Paris commençaient simultanément la publication méthodique des papiers saisis. Par quelles mains en furent-ils mis en possession ? Ce n’est pas moi qui puis le dire.
Cette publication, quotidiennement offerte aux lecteurs, dura trois semaines. Le jugement attendu n'’intervint qu'après ce délai ; deux des curés furent mis hors de cause : le troisième fut condamné à une légère amende : il apparut clairement à l'audience, par la lecture même de quelques-uns des papiers, qu'aucune connexité n'existait entre eux et la matière du procès. Le procureur de la République dut en faire l’aveu public.
Quant à Mgr Montagnini, son affaire a été « disjointe » de celle du curé, c’est-à-dire qu'elle était remise à une date ultérieure, mais que le prétendu complice de la veille demeurait inculpé. Or un inculpé est sous la main de la justice : Les pièces qui le concernent n’appartiennent qu’à elle. Il ne peut sortir de sa posilion que par une ordonnance de non-lieu ou par une condamnation. Dans le premier cas, les pièces doivent lui être restituées ; dans le second, elles peuvent rester jointes au dossier de la cause : en aucun, elles ne sauraient être livrées à des tiers et abandonnées à la publicité.
Dès le lendemain du jugement, cependant, la commission parlementaire se réunit, tous les documents ‘saisis lui furent'remis. Elle s’aperçüt, à son vif désappointement, que tout avait été publié et quesa besogne était finie, avant d'avoir commencé.
Or. qu'avait-on découvert, outre les affaires privées, les historiettes plus ou moins sérieuses, les propos de salon, les observations quotidiennes, notées par le prélat? On cherchait les preuves du grand complot ourdi par le Saint-Siège contre la République. C'était l’objet de la perquisition, le fait qu’on prétendait établir, pour justifier les mesures de violence prises contre l'Église, et les présenter comme de justes représailles.
Rien de pareil n’est apparu. On a pu constater que le Pape, que son secrétaire d’État, que les évêques de France s'étaient vivement intéressés aux élections de 1906. Comment s’en étonner? L'Église de France était attaquée avec la dernière violence : la prétendue séparation préparait pour elle une inévitable persécution : les faits, depuis, ont justifié toutes ces craintes. C'était la spoliation de l'Église qui s’agitait dans les élections dernières : il n’y avait point d'autre plate-forme, d'autre question en jeu. Comment le Pape ne s’en serait-il pas préoccupé ? ;
On a constaté encore que l’Action Libérale populaire avait reçu du Saint-Siège de nombreux encouragements. Qu'est-ce que l'Action libérale populaire ? C’est une organisation électorale puissante, fondée conformément aux lois, nettement respectueuse de la constitution républicaine, dont l’objet principal est de favoriser l'élection de députés catholiques et libéraux. Comment le pape n'’aurait-il pas encouragé une telle entreprise, fait des vœux pour -son développement et son succès ? |
Cette organisation a un chef, renommé pour son in: telligence autant que pour son éloquence, qui l’a créée à force d'activité. de courage, d’inlassable dévouement à l'Église et à la patrie : c’est M. Jacques Piou, dont le,
nom est certainement connu de beaucoup de mes lecteurs. On a trouvé dans les papiers les marques de l’intérêt particulier que le Pape prenait à son élection. Quoi de plus simple, de plus naturel, de plus légitime ?
On a publié des dépêches, des correspondances qui indiquent qu’en certains cas, des difficultés s'étant élevées entre des catholiques, le Saint-Siège, à leur prière, élait intervenu entre eux, comme un arbitre paternel. pour les concilier et apaiser leurs dissentiments. En quoi un tel recours est-il contraire au droit des citoyens ?
On à vu aussi que plusieurs députés, M. Piou en particulier, avaient, au sujet de la loi de séparation, consulté le chef de l’Église, que, saisis par leurs adversaires d'offres de conciliation, invités par M. Briand luimême à les transmettre au Saint-Siège, ils les avaient communiquées au Pape, qu’enfin, interrogés à leur tour sur divers points en discussion par le Souverain Pontife, ils avaient respectueusement donné leurs avis. On a vu, de même, que les évêques avaient demandé des instructions à Romeet les avaient transmises aux fidèles. Pour ce crime, on traite les catholiques d’esclaves d’un pouvoir occulte qui opprime leurs consciences, ou les accuse de conspirer avec l'étranger, on dénonce les évêques comme les agents d’une puissance ennemie ! Quel homme de bonne foi acceptera ces reproches et ces imputations ?
Là se bornent toutes les découvertes. L’ingérence du Saint-Siège dans les affaires de la France n’a pas eu d'autre caractère, Bien loin d’avoir provoqué, favorisé une conspiration contre la République, ou même un mouvement anticonstitutionnel, le gouvernement pontifical, mêlé nécessairement, par le devoir de sa charge,
à une lutte où l'avenir de l'Église de France était en jeu, s’est soigneusement abstenu de toute, intervention de ce genre : la seule organisation électorale qu'il ait encouragée, est précisément celle qui, en défendant la liberté religieuse, se montre nettement respectueuse de la constitution.
Telle est l'histoire des « papiers Montagnini ». J'en ai parlé avec quelque détail, parce que j'ai à cœur de dissiper les malentendus que cette affaire, savamment exploitée, a pu faire naître dans quelques esprits, au sujet de l'attitude des catholiques français.
Je ne me dissimule pas cependant qu'il convient d’insister quelque peu sur le fond de la question, et de l’envisager au point de vue général.
Le grand effort du parti jacobin consiste en effet à présenter les catholiques comme des ennemis déclarés des institutions du pays et l’Église elle-même comme le foyer toujours ardent d’une conspiration constante contre la République.
Rien n'est plus faux. Les catholiques français, dans leur ensemble et quels que puissent être les sentiments intimes de beaucoup d’entre eux, s’abstiennent. depuis longtemps, dé toute opposition constitutionnelle. Les programmes électoraux, les discours des candidats en font foi à chaque renouvellement des Assemblées. Tous se bornent à réclamer la liberté religieuse. L’attitude du clergé est, à cet égard, particulièrement correcte et loyale. Beaucoup de ses membres d’ailleurs, et spécialement dans la partie la plus jeune et la plus active, n’ont aucune attache avec les partis dynastiques ; c’est
dans ses rangs qu'a été appliquée, avec le plus d’em- . pressement, l'adhésion au gouvernement établi, conseillée par le Pape Léon XIIT, et qui a pris, dans l’histoire contemporaine, le nom de ralliement. L’accusation dirigée contre lui est ainsi sans aucun fondement.
On objecte, il est vrai, que, dans presque toutes les élections, le clergé et les catholiques, constitutionnels ou du moins indifférents à toute autre question que la question religieuse, se trouvent, par leurs votes en faveur des candidats hostiles aux radicaux, confondus avec ceux de leurs coreligionnaires qui demeurent attachés à une politique dynastique active. On ajoute que, dans tous les cas où un grand courant d'opinion publique s’est prononcé contre les influences jacobines, comme lors des incidents de la politique française connus sous le nom de « boulangisme » ou de « nationalisme », la grande majorité des catholiques a apporté à ce courant l'appui de sa masse, nombreuse et agissante.
Tout cela est vraiet inévitable. L’explication de ce fait qui trouble, qui fausse très souvent toute notre situation intérieure, m'amène au cœur du sujet. Elle tient en ces deux mots, que, depuis vingt-cinq ans, l'hostilité contre l’Église catholique, la lutte contre l'esprit chrétien lui-même, a constitué, dans la politique intérieure de la France, le fonds de toute l’action gouvernementale.
Il faudrait un volume pour faire le récit complet des mesures de toute nature qui, de 1880 à 1904, eurent pour unique objet la persévérante application du programme imposé aux législa teurs, je dirai dans un moment comment et par qui.
Ruiner toute notion de la divinité, affranchir tes es-
PU + CON YA WP bec. Sr « ER CAT CH |
prits de tout enseignement religieux, préparer cette ruine totale et cet affranchissement définitif en modifiant profondément le milieu créé par de longs siècles de civilisation chrétienne, telle fut, durant un quart de siècle, la pensée maîtresse de toute notre législation religieuse. |
La question capitale des lois scolaires a fait éclater, dès les premières années, cette haine de toute religion. M. Paul Bert, un des principaux ministres de Gambetta, disait, en 1881 : « L'enseignement catholique devient fatalement l’école de l’imbécillité, de l’antipatriotisme et de l’immoralité. » En conséquence, la destruction de cet enseignement, par le moyen de l’école laïque, fut l’objet de tous les efforts. Les lois votées, de 1882 à 1886, pour établir l'obligation et la laïcité de l’école, eurent toutes ce caractère de violente hostilité contre l’enseignement chrétien. Un recueil de péda-. sogie officielle définissait ainsi la neutralité scolaire : « L'école neutre, c'est l’école sans Dieu : elle n’a pas à nier Dieu, elle ne l’affirme pas non plus : nous n’en sommes pas encore là, mais cela viendra un jour. »
Cela est venu, en effet, très vite. Quelques années, plus tard, le directeur d’une école normale d'instituteurs écrivait : «On peut affirmer sans exagéralion que, depuis 1882, l’école laïque publique est, à peu de chose près, l’école sans Dieu. »
Au bout de vingt ans, en 1902, l'œuvre était à peu près achevée : l’enseignement, à tous ses degrés, était devenu presque absolument irréligieux. L'école primaire, en particulier, était infectée par les doctrines athées d’instituteurs ouvertement ennemis du chrislianisme.
Un bon nombre d'écoles chrétiennes, fondées cepen-
AE Rene Ut Gore ne ENTREE Nid SOU TSTUE ea PRiN RE URSS ACTE KE ap
dant au prix d'immenses sacrifices, et malgré les entraves d'une législation de plus en plus tracassière, subsistaient cependant encore.
C’estalors que survintla grande tourmente qui amena au pouvoir les ministères radicaux et socialistes. Elle emporta, avec toute la milice religieuse de l’Église, désespérée et désorganisée, la glus grande partie de son édifice d'enseignement primaire et secondaire.
Cinquante-quatre congrégations d'hommes, quatrevingts congrégations de femmes, presque toutes illustres dans le monde entier. furent dissoutes : les maisons où elles enseignaient, celles où elles soignaient les malades et recueillaient les pauvres, furent confisquées : quinze mille écoles furent fermées, seize cent mille enfants furent jetés dans la rue, arrachés aux maîtres choisis par leurs familles : des foules de religieux, hommes et femmes, chassés de leurs demeures sans avoir commis aucun délit, furent condamnés à fuir à Pétranger ou à gagner péniblement leur vie en cachant, sous des habits laïques, leur état et leur douleur.
L'expulsion des sœurs et des aumôniers de tous les hôpitaux, la suppression des crucifix dans les écoles et dans les prétoires de justice, complètent ce lamentable tableau et achèvent, sans parler de faits moins éclatants, la triste énumération des actes successifs par lesquels s’est affirmée, depuis vingt-cinq ans, la résolution d’arracher violemment le peuple français à toute influence, à toute direction, à toute éducation religieuse. |
La séparation de l'Église et de l'État, bien loin d’être une sorte d'évolution pacifique de la vie sociale, une application des principes de liberté aux questions d'ordre religieux, à élé, en réalité, le couronnement
de cette longue suite d'entreprises contre la religion catholique, ou, pour parler plus exactement, contre le christianisme lui-même. ;
Dès l’origine, ceux qui inspirent et conduisent le mouvement, l’indiquent comme le but, longuement prémédité, vers lequel ils s’avancent savamment.
Ces hommes, eux-mêmes, ne sont que des instruments, souvent inconscients, d’une société puissante qu'il faut accuser très nettement; car, sans la claire. vue de sa domination occulte, la politique française, dans les questions religieuses, est inintelligible.
Je ne veux pas examiner ce que peut être la Franc- Maçonnerie en d'autres pays : je sais qu'en Angleterre, notamment, elle est considérée comme une asso- ‘ciation purement philanthropique et humanitaire.
En France, elle a affecté longtemps ce caractère et, bien qu'il soit facile aujourd'hui d'établir historiquement son rôle dans les événements de la Révolution ‘ française, elle a paru pendant une partie du xrx° siècle n’en avoir pas d'autre. :
Aujourd'hui la lumière est faite, et elle l’est par les aveux des chefs de la Franc-Maçonnerie eux-mêmes, par leurs discours officiels, par les vœux et les résolulions adoptés dans ses congrès. Sous le couvert des orands mots d'humanité et de liberté, c’est la ruine du christianisme qu'elle poursuit.
Interdiction de l'enseignement religieux dans les écoles de l'État, destruction des écoles libres, suppression des emblèmes chrétiens, laïcisation des hôpitaux, abolition des services d’aumônerie militaire, tout a été résolu, décidé par les Loges maçonniques, avant d’être accompli par la Chambre et le Sénat.
En 1891, M. Blatin, grand dignitaire de la Franc-
DRE D ER PT 4 RERE sou le
Maçonnerie, faisait adopter par le Convent la proposition suivante: « Les membres maçons du Parlement sont invités à s'associer énergiquement à toutes mesures tendant à la suppression des congrégations religieuses. » Dix ans après, le Parlement, deux fois renouvelé et de plus en plus livré à l'influence maçonnique, exécutait le programme ainsi formulé. M. Lafferre, député, président du Conseil de l'Ordre, s’écriait au Convent de 1903 : « Il faut que d’un balai énergique, la République se débarrasse des Congrégations. » L'année suivante, l'attentat était consommé.
La Franc-Maçonnerie préparait ainsi, par ces mesures successives, celle qui devait, dans sa pensée, achever la déchristianisation du pays, la séparation de l'Église et de l'État. Fidèle au conseil de Paul Bert, elle disposait « les conditions de milieu », en affaiblissant graduellement l'Église, avant de lui donner l'assaut définitif.
Dès 1891, elle enjoignait aux députés de supprimer le budget des cultes. En 19or, elle leur commandait de « rappeler ouvertement son envoyé près de la Rome pontificale. » En 1904, elle proclamait, par un ordre du jour de confiance à'M. Combes, la nécessité de faire enfin cette séparation, que, dans toutes ses assemblées, ses membres ont réclamée depuis plus de vingt ans et elle saluait avec enthousiasme, dans le projet déposé par le premier ministre, la perspective prochaine de la fermeture des églises, qu'il permettait d'espérer.
: Ainsi se réalisent les paroles que prononçait, en 1883, le même M. Blatin, en désignant les édifices et les cathédrales : « Dans ces édifices, élevés de toutes parts depuis des siècles aux superstitions religieuses, nous serons peut-être appelés à notre tour à prêcher nos doctrines
et, au lieu des psalmodies cléricales qui y résonnent encore, ce seront les maillets, les batteries et les acclamalions de notre ordre, qui en feront retentir les larges voûtes et les vastes piliers. »
Telle est la vérité, établie par des faits, des preuves authentiques. Je le demande : comment, en présence de cette guerre continuelle et sans merci faite à leurs
croyances, à leurs œuvres, à leurs institutions, le
clergé et les catholiques pourraient-ils, quand vient l'heure des élections, ne pas appuyer de toutes leurs forces les candidats hostiles au parti jacobin, ceux qui leur font espérer la paix et la liberté ? Comment ne se formerait-il pas, naturellement, en toute circonstance, une légitime coalition des opprimés contre les oppresseurs, que seuls peuvent accuser d'opposition anticonstitutionnelle ceux qui ont intérêt à égarer l'opinion, ou qui ne conçoivent la République que
comme l'organisation légale de la guerre religieuse ?
IL est donc impossible, je crois l'avoir montré, de chercher dans l’intransigeance du Pape, dans son attitude vis-à-vis du gouvernement français, ou dans une conspiration permanente des catholiques et du clergé contre les institutions républicaines, l’explication des événements qui troublent si profondément
en France, à l'heure présente, les esprits et les cons-
‘ciènces,
La séparation de l'Église et de l'État, contraire à toute la tradition de notre pays, en opposition avec ses mœurs, sa formation intellectuelle, politique et
administrative, a été décrétée contre le vœu général des populations, par une sorte de coup d'État parlementaire dont une minorité sectaire a pris la responsabilité, en l’imposant à une majorité indécise, comme une mesure de défense républicaine, mais en réalité pour couronner l’œuvre de lente déchristianisation poursuivie depuis vingt-cinq ans. Telle est la vérité historique dont il importe que se pénètrent, pour juger notre situation, tous les esprits impartiaux.
Elle seule peut expliquer le parti pris d’hostilité contre le Saint-Siège, avec lequel fut conçue la législation nouvelle, et le refus obstiné de toute négociation avec l'autorité religieuse, en vue de lui donner une base équitable : elle seule aussi peut expliquer les violences dont elle fut accompagnée, la confiscation des six cents millions de biens donnés par les fidèles, et l'expulsion des évêques, des curés et des séminaristes des demeures jusqu'ici affectées à leur résidence ou à leurs travaux.
Ce n’est pas dans cet esprit, ce n’est pas par ces moyens que s'établit un régime normal, accepté par l’opinion, fondé sur la liberté et propre à sauvegarder le droit des consciences.
Qu'est-il arrivé, en effet? La Séparation est décrétée, mais elle n’est pas accomplie. Les catholiques n’y sont pas résignés : leurs adversaires ne savent pas la mettre en pratique.
L'Église de France est dans une situation provisoire et impossible à définir. L'État continue à la traiter en suspecte, à la regarder comme une ennemie.
Après la loi du 2 janvier 1907, comme après celle du 11 décembre 1905, rien n'a été tranché: rien ne pouvait l'être. C'est le vice irrémédiable d’une situation
irrégulière. Les législateurs ont prétendu organiser l'Église sans entente avec son Chef: cette entreprise irréalisable aboutit nécessairement au chaos.
Au commencement de cette année, les évêques voulurent tenter, par une démarche collective et spontanée, de régler provisoirement, à défaut d’un accord général, la position du curé dans son église : il s’y trouvait, en effet, sans droit légal, sans faculté administrative, sans autorité reconnue : le moindre incident pouvait rendre le culte public impossible. :
Pour sortir de cette situation, l'Épiscopat, par une
déclaration de tous ses membres, proposa que des
contrats fussent passés entre les maires et les curés, dans chaque commune, afin d'assurer à ceux-ci, pendant dix-huit. ans, la jouissance gratuite des églises.
Aucune démarche ne pouvait être plus honorable et plus généreuse. Par amour de la paix, les évêques, en proposant cette forme de contrat, consentaient à prendre la charge très lourde des frais d’entretien et de réparation des églises : on peut les estimer à go millions ! ;
En échange de ce sacrifice, ils demandaient que, par le contrat, la jouissance de l’église fut assurée, non seulement au curé en exercice, mais à ceux qui, pendant dix-huit ans, seraient appelés régulièrement à lui succéder, en vertu d’une décision de l'autorité diocésaine. |
Rien de plus légitime, assurément. Par ce moyen, au moins pour un temps, l'exercice du culte était assuré, selon les règles d'organisation de l'Église catholique, et conformément à ses principes de hiérarchie.
Aussitôt que la déclaration des évêques eût été publiée, dans toutes les paroiïsses, les curés proposèrent
aux maires le contrat dont elle avait donné la formule. L'effet fut immédiat et général. Presque partout, dans les communes même où le sentiment religieux est le moins vif, les maires acceptèrent la proposition du curé. |
Le fait est capital et marque dans l'histoire de la crise présente une heure décisive. Il ÿY eut ainsi, sur cette question de l'exercice du culte, un véritable referendum municipal. Hors de toute pression gouvernementale, à l'abri de toute agitation électorale, l’opinion du pays se manifesta sans hésitation : pour éviter la fermeture des églises, pour assurer l’exercice du culte, partout, les maires, conscients et des intérêts et des sentiments de la population, acceptèrent l’arrangement proposé. :
Mais, immédiatement, le gouvernement intervint, prescrivit aux préfets d'arrêter l'initiative des magistrats municipaux, en usant de tous les moyens d’action d’une administration très centralisée, et le mouvement si bien commencé fut suspendu.
Quelques jours plus tard, à la suite d’exigences inacceptables pour l'Église, imposées sur l’ordre du ministre au cardinal archevêque de Paris par le préfet de la Seine, comme conditions du contrat, les négociations furent rompues pour les églises de la capitale et, par suite, pour toutes celles de France.
Ainsi s'évanouit, toujours sous l'empire des mêmes influences, la dernière chance d'assurer pacifiquement et régulièrement l’exercice du culte.
Les choses en sont là depuis plus de cinq mois.
Les églises demeurent ouvertes : sous ce rapport, la leçon des inventaires n’a pas été perdue : le gouvernement sait à merveille que la fermeture des églises
provoquerait dans tout le pays un immense mécontentement, dans certaines régions de véritables révoltes : il n'a garde de s’y exposer.
Mais quelle est la condition légale de ces églises ? Nul ne saurait le dire. Elles restent ouvertes parce qu'on n'ose pas les fermer: c’est tout. Aucune garantie ne les protège contre les surprises de larbitraire. Rien n’est prévu pour leur entretien, pour leur réparation. Les municipalités ne se soucient pas de s’en charger, le clergé ne peut le faire, le gouvernement ne décide rien. Mais qu’un accident ou la vétusté entraînent la chute d’une partie de l'édifice, elle ne sera pas relevée, et l’église sera, de ce fait, définitivement fermée. 15
Le curé et ses prêtres n’y sont que des occupants de passage : ils y officient parce qu'on ne les empêche pas encore de le faire : demain ils peuvent en être chassés. Ils n’y ont ni droit défini, ni autorité légale : chaque jour, des perturbateurs peuvent venir troubler l'office divin sans que le prêtre ait, pour intervenir, de qualité reconnue : si les fidèles se chargent d'y faire la police et qu'un désordre en résulte. ce sera assez pour déterminer la fermeture de l’église.’
Dans la plupart des communes, les municipalités auraient voulu conserver au curé, gratuitement ou moyennant un loyer modique, la jouissance du presbytère. La loi leur défend l'abandon gratuit : s'ils fixent un taux de location que le préfel trouve trop faible, celui-ci intervient et annulle le bail. Beaucoup de curés, que l'insuffisance de ressources met dans l'impossibilité de payer des prix relativement ‘élevés, se trouvent sans asile, soit qu'aucune maison convenable n'existe dans le bourg, soit que personne ne
consente à se déloger pour les abriter. Les évêques sont alors obligés de rappeler le curé et le culte est suspendu dans la commune : après un certain délai, la loi autorisera, en ce cas, la fermeture de l'église.
Ainsi se poursuit lentement, sans bruit et comme dans l’ombre, la désorganisation progressive du culte catholique.
Pendant ce temps, du moins, devant ce clergé dépouillé, sans puissance et sans force légale, l'hostilité désarme-t-elle ? Bien loin de là. Ici un évêque, en tournée de confirmation, se voit, à la sortie de l’église, assailli par les injures, les menaces et les voies de fait : Là, un autre, venu dans une petite ville de son diocèse, pour présider une conférence religieuse, est obligé de se retirer devant la violence des manifestations.
Le gouvernement donne l'exemple. Pour lui, la séparation de l'Église et de l'État équivaut à la guerre de l'État contre l'Église: il ne se borne pas à l’ignorer, il la ee
À Toulon, lors de lhorrible catastrophe du vaisseau l’Iéna, le président de la République et les ministres, venus pour assister aux obsèques des victimes, se retirent au moment où l’évêque paraît entouré de son clergé, afin de ne prendre aucune part à l’'émouvante cérémonie de l’absoute, solennellement donnée aux cercueils rangés sur la place.
À Orléans, le gouvernement interdit aux fonctionnaires publics de paraître à la cathédrale, pour la fête traditionnelle de Jeanne d'Arc, et refuse à l’évêque et aux curés de ia ville la place et la fonction que leur attribue l'usage séculaire.
Partout, il est entendu que, l'Église étant séparée
La)
de l'État, aucun contrat ne peut plus s'établir entre les autorités publiques et les ministres du culte, aucune participation d’un fonctionnaire à une cérémonie religieuse ne peut être tolérée. L'accès même des bâtiments publics est interdit aux prêtres : au moment de l'explosion de l'Iéna, comme ceux des diverses paroisses s'étaient spontanément rendus à l'hôpital, pour offrir aux blessés le secours de leur ministère, on leur ferme la porte: la plupart de ces marins sont des catholiques pratiquants, bretons en très grand nombre, élevés dans des familles chrétiennes : peu importe ! Le règlement interdit au prêtre l'entrée de l'hôpital, à moins qu'un malade ne le réclame formellement : or presque tous sont mourants, frappés d’affreuses blessures, incapables de parler !
Telle est la notion de la liberté religieuse, établie par la séparation de l’Église et de l'État.
Par contre, tant est grande l'habitude ancestrale, les incroyants, les libres-penseurs jettent les hauts cris, si un curé refuse d'admettre à l’église le corps d’un des leurs, mort sans sacrements : il faudra qu'ils l’y introduisent malgré lui : au besoin, ils forceront la porte : ils voudront que les cloches carillonnent, et, chaque jour, là-dessus. des conflits s'élèvent entre les maires et les curés : au cimetière, parfois, ils réciteront des prières sur la tombe, et s’en iront ensuite, en chantant l’Inlernationale. |
Ce désordre des esprits, ces contradictions, cette horreur de l'Église et ce besoin religieux, témoignent suffisammeñt que la Séparation n’est entrée ni dans les mœurs, ni dans les idées.
Elle n’y entre pas, parce qu’elle est formellement contraire aux traditions historiques, à l’éducation
quinze fois séculaire de notre pays : c’est pourquoi elle n'est qu'un simulacre, une arme de guerre, un moyen de désorganisation religieuse, et nullement un régime régulier. |
J’ignore combien de temps durera cette funeste expérience : je crains qu'elle n'engendre un trouble profond, non seulement dans l’ordre religieux, mais dans l’ordre social : je souhaite ardemment, pour mon pays, et pour l'univers catholique, qui reçoit le contrecoup de nos agitations intérieures, qu'elle soit aussi courte que possible.
En tout cas. jose dire qu’elle aboutira nécessairement, tôt ou tard, à un nouvel accord avec le Saint- Siège, seul moyen de rendre à l'exercice du culte catholique la liberté et la régularité de rétablir la paix dans les consciences, et de donner au pays la paix religieuse.
IVPAUTER
Pas
on
se = Æ ie ee