‹ Combats d'hier et d'aujourd'huiChapitre 63 sur 94 · S0 aoùt · texte numérisé non relu

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grande tribu belliqueuse de la province d'Oran, toujours menaçante, et qu'on savait, cette année-là, agitée d’un souffle de guerre. Le colonel Beauprèêtre, un des hommes alors les plus renommés pour sa connaissance des Arabes, s'était laissé surprendre dans son camp, et tout le monde avait péri, sauf quelques cavaliers qui avaient porté la nouvelle à Géryville. En un moment, comme une traînée de poudre, elle avait volé de l'Ouest à l'Est, et, partout, réveillant la haine des Roumis, elle allumait l'insurrection.

Mon escadron avait passé l'été à courir, par une chaleur torride, de Tebessa à La Calle, sous les ordres du général d'Exéa, chargé d'empêcher les tribus tunisiennes de se jeter sur les postes de la frontière, et, à la fin d'août, sans un jour de repos, il était reparti pour Biskra, afin d'y joindre une autre colonne formée sous les ordres du colonel de Séroka, dont le nom est resté cher à tous ceux qui firent avec lui, à travers le désert, la rude campagne de onze mois commencée ce jour-là.

Un chériff s'était levé, au sud de la province d'Alger, tout pareilau « roghi » ou au « marabout Ma-el-Aïnin », dont on parle aujourd’hui au Maroc. Il s'appelait Si Lala et se disait descendant du prophète et inspiré de Dieu ; c'était un parent de Si Hamza, le grand chef des Oulad-Sidi-Cheikh.

À sa voix, toutes les tribus des environs de Bou Saada s'étaient soulevées. Un de nos caïds, Sidi Ibrahim, avait donné le signal de la révolte, en parcourant les douars sur un cheval à la queue duquel il avait attaché sa croix de la Légion d'honneur. Une colonne descendait de Sétif, sous les ordres du colonel de La Croix de Vaubois, du 3° tirailleurs : et la nôtre, à marches

forcées, longeant les oasis des Zibans, encore pleines du souvenir de Canrobert, arrivait un soir, sous un ciel embrasé, à Msilah, la ville des courtisanes et des marchands de cuir brodé, dont les maisons, étagées en pyramides, parmi les grenadiers, les figuiers et les citronniers, dominent le grand chott du Hodna, où les chameaux de la colonne de Sétif apparurent soudain, dans le mirage, pareils aux arches d’un aqueduc jeté sur un lac immobile.

Le colonel de La Croix prit le commandement des deux troupes: c'était un chef éprouvé et résolu. On s’en fut camper près du fort de Bou Saada, cramponné à la montagne au-dessus des dunes de sable qui lui font une ceinture mouvante, et des palmiers où se cachent les maisons arabes, dressées en amphithéâtre.

La ville était frémissante : on sentait la guerre partout, dans les veux, dans les gestes, dans la voix des indigènes.

La colonne partit le lendemain, par des sentiers à peine tracés, où les fantassins cheminaient à la file, où les cavaliers, les mulets chargés des obusiers avançaient péniblement au milieu des pierres, tantôt à : travers les tamarins et les palmiers nains, tantôt entre les pins d’Alep, les chênes verts et les genévriers, quelquefois dans le fond d’un ravin tapissé de lauriersroses. Un long convoi de chameaux portant les caisses de biscuit, l’équipage d’eau et les tonneaux de vin, ralentissait et encombrait la marche.

On installait le bivouac comme on pouvait. Dans le chaos des roches, des arbres et des buissons, les grand”gardes étaient isolées, presque perdues, Dès la première nuit, 1l y eut des coups de feu, sur des ombres, des burnous rampant dans la brousse : on ne dormit guère sous les tentes.

Le lendemain, la colonne déboucha sur un platean encadré de montagnes, semblable au fond d’une large cuve, coupé par un lit de rivière profond et pierreux, qui s’en échappe comme par un goulot de bouteille. C’est le plateau de l’'Oued-Dermel. Le camp y fut établi, suivant les règles, sur quatre faces, la cavalerie formant l’une, l'état-major, l'artillerie, le convoi au centre du

carré.

À peine avions-nous mis pied à terre, et tandis qu’on tendait les cordes, les trompettes sonnent, chacune avec le refrain du régiment : il faut remonter à cheval! Les escadrons sont en bataille, un du 3° spahis, deux du 3° chasseurs de France, deux du 3° chasseurs d'Afrique, dans l’ordre du tour de marche. Le lieutenant-colonel de La Jaille, commandant la cavalerie, prend la tête, et nous voilà dans le ravin, en colonne par quatre.

De bouche en bouche, les nouvelles courent de la tête à la queue. Il paraît qu'un goum important, avec Sidi Ibrahim en personne, a été signalé en avant du camp, dans la plaine où conduit le goulot de bouteille. On va tomber sur lui, peut-être prendre le caïd félon : ce sera superbe ! Tout le monde est en joie, et les chas- . seurs de rire du bon tour qu'ils vont jouer aux « Arbicos ». Seulement, il faut se presser, il est quatre heures, c’est le 30 septembre ; en Afrique et dans les montagnes, la nuit vient vite.

On se hâte en effet, au trot allongé, malgré les pierres roulantes: le ravin, toujours plus resserré, retentit du bruit des fourreaux de sabre, qui frappent les étriers et les gamelles.

Nous y voilà ! devant nous, une plaine aride, fuyant au loin vers la montagne qui la ferme : à droite, à gauche, des escarpements rocheux. La plaine est couverte de cavaliers qui, de loin, nous regardent, immo- “bilés: |

En un clin d'œil la colonne est en bataille et, aussitôt, sur un ordre bref, les trompettes sonnent la charge en fourrageurs pour les deux escadrons de tête.

C’est magnifique : à gauche, les spahis, le burnous. rouge serré autour du corps, font bondir leurs chevaux,

avec des clameurs ; au centre, à droite, les chasseurs verts, le sabre haut, dévalent au galop en criant: « Vive la France ! » et, dans ce tumulte, les sonneries pressées, éclatantes, répètent la charge.

Nous, les chasseurs d'Afrique, nous restons là, en réserve, maugréant contre Le tour de marche.

Devant la charge qui roule, les cavaliers arabes, à distance, tirent une'’salve et tournent bride : les nôtres poussent leurs chevaux : on voit une mêlée lointaine, et puis, tout à coup, quoi donc? là-bas, tout au fond

de la plaine, une fusillade serrée, répétée, une fumée

qui sort de la terre, la charge qui s’arrête soudain, des chevaux qui semblent s’écrouler, et maintenant, après quelques instants de folle angoisse, les chasseurs qui reviennent à nous, par petits groupes, devancés, suivis par des chevaux sans cavaliers.

C’est une minute poignante : nous regardons, muets,

impatients : les capitaines sont prêts à jeter leurs escadrons en avant. Mais le colonel de La Jaille, d’un geste désolé, montre le sommet des rochers derrière lesquels le soleil a disparu : la nuit, presque sans crépuscule, descend sur la plaine. Il faut sonner le ralliement. . Les premiers qui arrivent, essoufflés, la voix cassée,

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nous crient ce que déjà nous avions deviné : « Embuscade ! des fantassins en foule cachés dans les broussailles : fusillés à bout portant, des tués, des blessés : tous les chefs de peloton par terre ! »

Soudain une voix commande : « Garde à vous ! Présentez sabre ! » C’est Le capitaine de Laiïisle, qui a vu deux chasseurs, rapportant, couché en travers de leur selle, le corps du capitaine Marty, commandant l’escadron, raide mort, et, aussitôt, dans le silence profond,

tous les sabres se dressent pour le salut funèbre,

comme un éclair au milieu de l'obscurité naissante.

Cependant les hommes rejoignaient, ceux-ci rappor-

tant d’autres morts, un officier encore et deux sous-

officiers ; ceux-là soutenant des blessés, pales, la veste

ouverte sur la chemise sanglante, quelques-uns en

croupe. Le drame avait duré à peine un quart d'heure.

Le colonel ordonne la retraite. Au loin, dans la plaine, on entend les cris des Arabes triomphants. Ils ont entre leurs mains trois de nos morts, qu'on n’a pu ramasser, et, pire encore, deux prisonniers, l’un, de Régis, tout jeune sous-officier, presque un enfant, charmant, aimé de tous, et enlevé de son cheval, pendant qu'il se défendait contre ceux qui, l’entouraient, par un cavalier aux muscles de fer.

. Mon escadron fermait la marche, le dernier peloton,

le mien, faisant à chaque instant, par un demi-tour, . face à l'ennemi qui se rapprochait pas à pas en tirant

des coups de fusil, auxquels les chasseurs répondaient

au hasard. La nuit était venue tout à fait, noire, sans

lune et sans étoiles. Heureusement, une compagnie de

. tirailleurs, envoyée du camp à tout évènement, arrivait

enfin et, déployée en arrière, arrêtait les Arabes par des feux répétés.

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