‹ Combats d'hier et d'aujourd'huiChapitre 64 sur 94 · KES · texte numérisé non relu

KES

Force était de marcher au pas, à cause des morts et des blessés : ce fut une retraite horrible ! on arriva au

bivouac à dix heures du soir, les chevaux étaient épui-

sés, les hommes rompus, les âmes chavirées.

Le lendemain, par un messager inconnu qui se glissa dans le camp et disparut aussitôt, Sidi Ibrahim fit porter ce billet au colonel: « Comme j'ai fait tes chasseurs tués et prisonniers, je ferai ton camp demain. » È

On attendit tout le jour sous les armes ; la nuit, on doubla les grand gardes ; la cavalerie détacha la sienne sur la face qu’elle occupait, ce fut à moi de la com-

mander. On était en mauvaise posture, sur cette pente

rocheuse, au milieu des pins d'Alep, parmi les cailloux où les hommes trébuchaient, avec leurs. pantalons basan£s et leurs sabres. On devinait les Arabes partout autour de nous.

Le jour vint, cependant, sans incidents, grâce à une pluie fine qui tomba vers minuit, un de ces jours de l'automne africain, transparent ct radieux. Alors, on

vit un spectacle extraordinaire de folle témérité. Dès |

le matin, sur les sommets, des feux s’allumèrent : entre les arbres, les burnous se montraient de tous côtés. Dans la trouée qui s'ouvrait vers la plaine, des masses

de cavaliers paradaient au galop, agitant des grands

drapeaux vertsou rouges ; on entendaitles « yYouyous » des femmes ; jusque dans le camp, les Arabes du convoi, gardés en vue par un poste en armes, ricanaient en tirant ostensiblement leurs couteaux de la corde qui serre leur haïk.

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Pourtant nous étions là 3.000 hommes, bien armés, prévenus, rangés en bataille sur chaque face du camp, les obusiers en batterie aux angles du carré. Les Arabes le savaient et, manifestement, ils se croyaient sûrs de vaincre | |

-À midi, de toute la montagne, s'élève une clameur immense : en avant de nous, sur notre gauche, un tourbillon roule vers le camp, avec des cris perçants et un crépitement de fusillade. Les feux de salve de l'infanterie immobile arrêtent ce flot tumultueux. Il recule, puis revient en assauts répétés : les cavaliers, au centre, se ruent avec des charges furieuses, aussitôt brisées ; les obus, avec un grand fracas, s’en vont tomber, comme des pierres dans une fourmilière, au milieu de cette foule. Pendant trois heures dura ce combat inégal, que ces braves soutinrent sans faiblir, écrasés par nos fusils et nos canons, perdant un monde énorme, el ne réussissant qu'à nous blesser quelques hommes.

Enfin, ils se lassèrent ; au loin les drapeaux s’agitèrent, les cavaliers disparurent, les coups de fusil cessèrent, et, comme par enchantement, la foule qui, tout à l’heure, semblait couvrir le sol, s’évanouit dans les. bois. | |

Les turcos, alors, furent lancés dans les pentes et les ravins pour déblayer les abords du camp. Une heure. plus tard, ils rentraient, portant au boutde leurs baïonnettes des têtes hideuses, coupées sur les cadavres, qu'ils montraient fièrement etjetaient en passant devant. les tentes de l'état-major.

Vers le soir, le bruit d’une colonne en marche nous attira à l'extrémité du camp : un convoi sortait, escorté par un escadron de chasseurs ; d’abord une file de mulets portant les blessés de la veille et du jour, enveloppés de leurs manteaux, pâles, crispés sur les durs cacolets, ou étendus, sans mouvement, sur les brancards ; puis, chargées deux à deux sur des chameaux, de longues boîtes faites avec des caisses à biscuits, nos pauvres morts qui s’en vont, tragiques compagnons de route, chercher à Bou Saada un cimetière chrétien ; et, derrière eux, encore sur un chameau, deux grands sacs de laine où des choses rondes font des bosses. Qu'est-ce? « Les têtes coupées, nous dit l'officier qui commande l’escorte ; nous les portons à Bow Saada, pour les planter sur la place : il y en a. 65. »

Oh ! je sais tout ce qu’on peut dire, ce que diront peut-être les lecteurs de ces souvenirs. Après plus de quarante ans, je sens encore le frisson de cè soir-là. Mais le pays entier était soulevé, Bou Saada n’attendait qu'un signal, la triste affaire de la veille enfiévrait les âmes : la défaite des Roumis, colportée partout, amplifiée, commentée, exaltait les imaginations.

Si l'insurrection éclatait autour de nous, enfermés dans ces montagnes, sans aucun secours possible, nous étions livrés au plus extrême péril ! Et puis, enfin, le jour même, nous apprenions que les trois prisonniers de la veille, notre pauvre de Régis, enlevé de sa selle, et ses deux compagnons, avaient été massacrés par les : femmes avec d’horribles tortures et d’'affreuses mutilations. On ne juge pas, dans ces moments-là, comme à son bureau !

De fait, l'impression fut immense. L'énergie du colonel de La Croix avait sauvé la troupe confiée à son commandement. Nos camarades, plus tard, nous contèrent la scène étrange de ces funérailles de Bou Saada,

où les Arabes en foule, accourus, les yeux pleins de

joie et de menace, s’arrêtèrent consternés devant le terrible trophée, symbole de notre sanglante revanche.

La population de l’oasis rentra dans le silence : les

tribus voisines n’osèrent bouger. Le jour suivant, la colonne se lança à la poursuite des goums de Sidi Ibrahim, ébranlés par la rude leçon de la veille. Le soir même, à Sidi Embarek Medjedel, elle rencontra les colonnes du général Yusuf et du général Liebert, venues de Laghouat, et, pressé de toutes parts, l'ennemi s'enfuit dans le désert, où nous allions pendant dix mois lui donner la chasse,

Si notre camp de l’Oued-Dermel eût été moins fort, si la preuve sanglante de notre victoire n’eüt pas violemment frappé les esprits, si enfin les renforts de la province d'Alger nous avaient manqué, nous eussions sans doute, harcelés par des attaques incessantes, péri jusqu'au dernier dans les défilés et les gorges de Bou Saada. :

Alors, il est vrai, nous n’attendions pas, pour agir, la permission de l’Europe !

Et APRES?"

Le public français se rend-il compte de la gravité des événements d'Algérie ? J’en doute un peu, tant il s’est habitué à se désintéresser de tout ce qui ne Île trouble pas directement, dans son ordinaire quiétude.

Ce sont pourtant des avertissements extrêmement sérieux, et chargés, pour l'avenir, de singulières menaces. Je ne veux point les exagérer, transformer les combats en batailles, ni les incursions en invasions. Mais les faits sont là et, sans qu'on les grossisse, ils suffisent à émouvoir les esprits attentifs.

La frontière de la province d'Oran audacieusement violée par une puissante tribu marocaine, deux combats sur notre territoire, des engagements presque ininterrompus depuis huit jours, et, dans ces diverses rencontres, au moins trente morts, dont deux officiers ; voilà le bilan de la dernière semaine. C’est beaucoup. Il y a quarante ans, une pareille nouvelle aurait bouleversé l’Algérie. Ces Beni-Snassen, on les connaissait bien ; il venait, sur les marchés, des gens de chez eux, qui vendaient des burnous de laine grise magnifiques, épais comme des tapis, .et qui, en même temps, soufflaient tout bas la haine des Roumis. |

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