décembre
Qu'ils eussent surpris et pillé une tribu algérienne,
ce n’eüt été qu'un incident, sans portée. Mais qu'ils
aient osé nous attaquer nous-mêmes, attaquer nos spahis, nos tirailleurs, cerner un détachement français, qui n’a dû son salut qu'à son courage héroïque, et se montrer menaçants, à quelques kilomètres de Nemours, une ville française ; qu'après ces premiers combats, ils soient encore là, en vue de nos postes, malgré la canonnade incessante, guettant nos convois et tuant
‘les conducteurs, cela est énorme et révèle une situation
profondément inquiétante.
IL y a trois mois, après les événements de Casablanca, j'ai raconté un épisode de l'insurrection de 1864, qui montre de quelle audace les Arabes sont capables, quand ïils se croient les plus forts, et je disais : Prenez garde ! Depuis quarante ans, rien n’a changé dans ces âmes ; aujourd’hui comme alors, la guerre sainte y sommeille ; elles sont hantées par la vieille promesse de l'Islam : «Si le jour appartient quelquefois aux chrétiens, le lendemain est toujours aux fils du Prophète. »
L'événement justifie ces appréhensions, et le g'ouvernement porte, en cette affaire, une lourde responsabilité.
M. le général Picquart a fait, à la Chambre, l’autre jour, une accablante révélation. Il lui a appris qu’il y avait, à Oudjda, un Commissaire civil relevant directement du département des affaires étrangères, et que ee commissaire disposait de la force militaire chargée de garder la frontière.
Voilà le fait exorbitant que le ministre de la guerre a raconté, comme la chose la plus naturelle du monde.
Ainsi, dans un tel moment, quand le Maroc est dans l'anarchie, quand les tribus les plus voisines de l'Algérie sont en pleine effervescence, le commandement des troupes établies en première ligne est retiré à leur chef naturel, et à quel chef? au général Lyautey, dont tout le monde connaît la prudente énergie, la vigilance expérimentée. C'est à n’y pas croire!
Pour comble, depuis deux mois, exactement, le ministère élait prévenu. Le commissaire du gouvernemént établi à Oudjda, M. Destailleurs, dont ia responsabilité se trouve ainsi pleinement dégagée, avait parfaitement vu le péril.
IL en avait prévenu le gouverneur général de l'Algérie, M. Jonnart, et celui-ci avait averti le ministre des affaires étrangères par une dépêche très précise.
Il dénonçait l'agitation menaçante des Beni-Snassen : il se plaignail des limites trop étroites dans lesquelles élait enfermée l’action des troupes, et il disait : «L’interdiction qui leur a été signifiée de rayonner au-delà de dix kilomètres autour d'Oudjda, peut les mettre dans une situation critique, le jour où nos adversaires, enhardis par cette prudence excessive, arriveront à rallier contre nous tous les hésitants... Je me permets d'attirer la pius sérieuse attention du gouvernement... sur la gravité des conséquences qui peuvent résulter. de la prolongation d’une attitude purement expectante dans cette région. »
M. Jonnart demandait, «d'accord avec les a militaires et le commissaire du gouvernement », la création d’un poste provisoire, à Cherrâa, centre d’un important marché, afin de contenir les Beni-Snassen. C'était peu de chose : il ne fallait qu’un petit détachement. |
La dépêche du gouverneur général est du 27 août. Le 9 septembre, M. Clemenceau répond :
« Les propositions que vous avez adressées au ministre dela guerre, en vue de l’établissement d’un poste provisoire à Cherrâa, ont été examinées par le gouvernement avec une particulière attention. Le conseil des ministres, après en avoir délibéré, n’a point jugé que, dans l’état actuel des affaires marocaines, il fût opportun d'y donner suite... Je vous prie donc de donner les instructions nécessaires pour que les autorités militaires d’'Oudjda continuent d'observer la réserve que commandent les circonstances... »
‘Ainsi, les responsables, ceux qui sont sur place, qui voint, qui entendent, qui savent, disent au gouvernement : « Les circonstances commandent de sortir de la réserve... » et de son cabinet, M. Clemenceau répond : « Les circonstances commandent de l’observer : je vous
défends d’en sortir. »
Les troupes françaises n’en sont pas sorties, en effet ! mais les Beni-Snassen en sont sortis, eux, ils sont venus galoper chez nous, cerner nos postes, attaquer nos convois, insulter les murailles de Nemours, nous tuer M. Roze, M. de Saint-Hilaire et trente ou quarante braves soldats, sacrifiés ainsi à « la réserve commandée
par les circonstances ».
La Chambre à accepté cela sans broncher : M. le général Picquart l’a assurée que nous pouvions «faire face à toutes les éventualités ». Et comme on voulait interpeller, M. Clemenceau a déclaré qu'il n’y avait «rien de plus pressant que la discussion du budget ». Sur quoi la majorité est retournée pacifiquement à ses chères études : l'incident est clos.
Cependant, bon gré mal gré, la question reste ouverte.
C'est très bien de répéter tous les jours que nous ne voulons pas d'expédition, que nous ne nous laisserons pas entraîner, que nous ne ferons rien qui ressemble à une conquête ! Ce sont des clauses de style, nécessaires je le veux, mais qui ne répondent à aucune réalité. |
Comment savoir jusqu'où nous mènera la parade diplomatique d’Algésiras, dont les suites se déroulent, sous l'œil complaisant de ceux qui nous y conduisirent ? | |
La question du Maroc n’est pas nouvelle : elle est née, pour nous, en 1834, quand se leva. aux environs de Tlemcen, le jeune fils du marabout Mahi ed Dine, le futur émir Abd-el-Kader, qui, tout de suite, trouva dans le «Maghreb », son point d'appui, sa ligne de retraite et son arsenal.
Ce qui est nouveau, ce n’est pas la question du Maroc, c’est d’avoir consenti à en faire une question européenne. Voilà ce qui peut nous mener très loin quand nous serons pris entre l’absurde commission, que nous avons acceptée, de faire la police dans un pays ignoré, où trois ou quatre sultans, sans compter les marabouts, se disputent un empire nominal, et l'obligation que, j'imagine, nous ne voudrons pas abdiquer, de défendre
notre Algérie contre des gens qui ne reconnaissent ni.
les uns ni les autres.
La conquête! personne ne la veut, cela est entendu, et moins que personne, ceux qui, connaissant un peu les Arabes et les Kabyles, peuvent se faire une idée de ce que serait une pareille entreprise.
Mais nous ne voulions pas non plus conquérir le Tonkin, en 1883, quand il fallut venger la mort du commandant Rivière. Tous les ministres s’en défen-
daient, Jules Ferry, plus haut, plus fortement que les autres. Cependant, la conquête s’imposa, comme une nécessité, à mesure que le souci de notre sécurité nous poussait hors du Delta.
. En Afrique, même, est-ce qu'on pensait au protectorat de la Tunisie quand, il y a quarante ans, nos colonnes parcouraient les montagnes, les vallées et les bois de l'Est algérien, depuis Tebessa jusqu’à la Calle, faisant le coup de feu avec les tribus qui, à chaque instant, venaient chez nous, piller les douars et vider
les silos ? Assurément non, et, dans ce temps-là, déjà,
on recommandait la prudence, on interdisait les initiatives, on défendait d'engager les troupes régulières : on ne voulait que garder la frontière. Et puis, après la grande guerre, quand nous avons paru affaiblis, les gens sont devenus plus audacieux, plus menaçants : il fallut agir vigoureusement. Opération de police ! disait
Jules Ferry, et ce fut encore hier le mot du général
Picquart. Tant et si bien que nous voilà, depuis vingtcinq ans, maîtres de la Tunisie!
Et qu'est-ce donc que l’histoire même de l'Algérie ? Est-ce qu'en 1850, quand fut résolue l'expédition, on songeait à conquérir la Régence ? Pas le moins du monde.
Le gouvernement de Charles X, pressé par l’Angleterre d'expliquer ses desseins, avait, il est vrai, fièrement répondu «qu'il ne prendrait aucun engagement contraire à la dignité et à l’intérêt de la France ». Mais, au fond, il n'avait aucune idée arrêtée.
La destruction de la piraterie s’imposait à lui,comme
le seul moyen. de venger, en assurant l'avenir, l'honneur national outragé par le dey d'Alger. Mais ce résultat obtenu, que ferait-on ? On ne le savait DAS
M. de Polignac, écrivant le 20 avril 1830 à M. de
Rayneval, énumérait les divers partis qui pouvaient
être envisagés. En‘ septième ligne, il parlait de garder Alger et de coloniser la côte, en huitième , de partager
les ports entre les puissances méditerranéennes, et il
ne concluait pas.
Après la révolution de Juillet, ce fut bien pire. Les agitations intérieures, la crainte de mécontenter l’Angleterre et d’alarmer l’Europe, s'ajoutèrent aux difficul-
tés naturelles de la question africaine. Le gouvernement.
ne donnait aucune direction précise. En Afrique, les
généraux se succédaient, Clausel, Berthezène, Rovigo,
Drouet d’'Erlon, chacun avec ses vues etses plans personnels. On rêvait de s'entendre avec le bey de Constantine, ou celui de Tunis, avec le bey d'Oran, ou celui de Titteri, comme on rêve tantôt d’Abd-el-Aziz et tantôt de Moulay-Hafid. | Pendant ce temps-là, la guerre durait toujours, imposée par la situation, par l'obligation de repousser des retours offensifs, sans cesse répétés ; et c’étaient des alternatives de succès brillants, trop souvent stériles, faute de moyens d'action, et de revers glorieux, presque toujours causés par cette même insuffisance. |
Tous ces combats avaient, à la Chambre, d’inévitables contre-coups. On sentait bien que « l'honneur et l'intérêt » défendaient l’abandon du terrain conquis :
mais on ne se résignait qu'avec peine à leur obéir.
RUl
24 REX PRE SARL
M. Hippolyte Passy, qui aurait volontiers « donné Alger
pour une bicoque du Rhin », concluait, qu'au moins «ne fallait-1l pas se croire obligé à persister dans une conquête onéreuse », et M. Dupin demandait qu’on se hätät de « libérer la France d’un fardeau qu'elle ne pourra nine voudra porter longtemps ».
Pendant dix ans, de 1830 à 1840, les débats parlementaires reflètent ce constant embarras. Pour arracher aux ministres, aux députés, l'argent nécessaire, les généraux d'Algérie étaient obligés de dissimuler une