‹ Combats d'hier et d'aujourd'huiChapitre 68 sur 94 · juillet · texte numérisé non relu

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richesse, en leur donnant le loisir et le superflu, dispense du travail quotidien, d’où dépend la subsistance, est qu'ils s'endorment dans la certitude du lendemain, qui amollit les volontés, et dans la jouissance facile, qui énerve les caractères.

Prompts à l’effroi, dès que la menace révolutionnaire trouble leur repos, empressés à la confiance, dès qu'un geste autoritaire leur permet un répit, la plupart n'aperçoivent, du grand drame qui s’agite au fond de la société moderne, que ses effets extérieurs.

Ils se résignent à n’y jouer qu’un rôle passif, tour à tour protégés et victimes, invoquant, pour les défendre, les gouvernements qu'ils font profession de combattre, et leur livrant, en échange d’une éphémère tranquillité, les conditions mêmes d’une durable sécurité :

Et propter vitam vivendi perdere causas !

La lutte contre le socialisme, en quoi se résument trop souvent leurs vues politiques, ne leur paraît, ainsi, qu'une résistance et leur programme social aboutit, nécessairement, à une négation. Or, ce n’est pas avec des négations qu’on entraîne les hommes.

On a beaucoup discuté, depuis trois mois, sur les causes de la défaite électorale subie par les partis d’opposition. Elles sont multiples et d'importance diverse. Les plus décisives ne viennent pas de nos ennemis ; on atout dit de l’abus que, sans scrupule, ils font des armes que met entre leurs mains la puissance publique, et c'est assurément une juste protestation. Mais l’audace de l'adversaire n’est pas, pour les vaincus, une suffisante excuse : ainsi voulions-nous en vain, il y a trente-six ans, expliquer, seulement par le nombre, les victoires prussiennes.

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Comme alors, c’est en nous-mêmes qu’il faut chercher les raisons principales de notre douloureuse humiliation. L'une des plus certaines est l’hésitation, pour ne pas dire la répugnance que montrent encore beaucoup de conservateurs, à s’avancer sur le terrain

des réformes et de l’action sociales.

La discussion, stérile au point de vue parlementaire, féconde cependant en instructives observations, qui mit en présence, au début de cette législature, avec M. Clemenceau et M. Jaurès, les jacobins et les communistes, a fait clairement apparaître la nécessité d’une autre politique.

Comme autrefois entre Gracchus Babeuf et les hommes du Directoire, c'étaient deux formes de la Révolution violente, qui se heurtaient dans le choc des discours, opposées entre elles par des mots bien plus que par des idées.

M. Clemenceau exaltait la beauté de l’individualisme absolu, M. Jaurès s’évertuait à décrire les merveilles du milieu social transformé : celui-ci se glorifiait de fabriquer l’avenir ; celui-là se vantait de fabriquer l’homme qui fabriquera l’avenir. ;

Mais le désaccord n’était qu'apparent. L'individu de M. Clemenceau, le milieu social de M. Jaurès, appartiennent à une même conception de l'humanité, fondée

sur la négation de la loi divine et bornant son idéal

aux limites de la terre et du temps.

L'un parle au nom de la société présente, l’autre au nom de la société future, mais c'est bien la même qu'ils défendent tous les deux : c’est la société sans

Dieu, qui se proclame aussi sans maître, parce qu’elle ne reconnaît que la loi du nombre ou celle de la violence, également aveugles et despotiques, qui ne refuse d’obéir au législateur éternel, que pour s’avilir devant les législateurs de passage. |

Qui administrera, tandis qu’elle subsiste encore, cette société, vouée lentement, mais sûrement, à la dissolution ? Restera-t-elle aux mains des satisfaits nantis ou sera-t-elle livrée aux mécontents avides? c’est le grand sujet de la dispute. La lutte qui semble les jeter dans une irrémédiable discorde n’est qu'une rencontre d’ambitions rivales. Suivant la forte parole que prononçait un jour Mgr d'Hulst à Notre-Dame : « Entre eux, je vois bien un conflit de convoitises : je n’aper- ÇOIS pas un antagonisme de principes ».

Pa

. Dans ce conflit, il faut, de gré ou de force, marquer notre place. Allons-nous, parce que nous sommes les vaincus, nous réduire à n'être plus que les spectateurs du combat, applaudissant tour à tour aux coups que se porteront les frères ennemis ? Mais quand cette défaillance tenterait nos âmes découragées, comment, par quelle aveugle illusion, pourrions-nous croire qu'elle nous sera possible ? Nul n’est libre, à son gré, de se dérober aux luttes sociales : elles atteignent, quoi qu'ils fassent, ceux qui refusent d'y prendre parti. Allonsnous, pour conjurer un moment l'explosion des révoltes populaires, prêter aux contempteurs de l’ordre divin, gardiens passagers de l’ordre légal, l'appui de notre imprudente confiance ? Je n’accuse personne de cette humiliante résignation. Que ferons-nous donc?

Je dis nous, mais il faut s'entendre. Sans doute, je compte, avec tous mes amis, dans cette masse flottante que les habitudes du langage politique confondent sous le nom de conservateurs, et que leurs adversaires prétendent, en les qualifiant de réactionnaires, désigner à la défiance populaire.

Ni l’une ni l’autre des deux épithètes, je l'avoue, ne me répugne, en soi, et je ne partage point l’inquiétude de ceux qui, en redoutant le mauvais renom, s'efforcent, sans y réussir, d'en secouer l’importun fardeau : je dois cependant m'expliquer franchement.

Je veux bien me déclarer conservateur, mais à la condition de dire bien nettement ce que j'entends conserver :

C'est d'abord la religion, non point une religion timide et comme effrayée d’elle-même, rabaissée au niveau des intérêts qui s’en couvrent et méconnue par eeux même qui l'invoquent, mais la grande, la large parole de l'Évangile, annoncée pour tous, la charte immortelle des droits et des devoirs de l’humanité. C’est encore la propriété, non point telle que la conçoit le paganisme moderne, livrée à tous les excès de la jouissance égoïste, comme à ceux de la force révolutionnaire, mais la propriété réglée dans son usage par le respect de la Îloi divine qui en consacre le principe.

Je veux bien aussi m'appeler réactionnaire, mais à la condition de dire aussi nettement contre quoi j'entends réagir.

Ce n’est pas seulement contre le progrès effrayant du socialisme, mais contre l’inertie des catholiques, qui lui abandonnent le soin d'assurer la protection des faibles et se laissent ainsi dérober par lui une

COMBATS; —- Il. "10.

274 COMBATS D'HIER ET D'AUJOURD'HUI partie de leur héritage : ce n’est pas seulement contre la calomnie qui les discrédite dans l'esprit du peuple, mais contre l’abdication qui la favorise, en dénaturant leur religion, au point qu'elle apparaît aux regards trompés comme une sorte de gendarmerie sociale, instituée pour la sécurité des riches.

En demandant ce que nous ferons, je m'adresse aux conservateurs et aux réactionnaires de ‘cette sorte.

M. Clemenceau écrivait, un jour, dans La Mélée Sociale : « Que tous les chrétiens de nom soient chrétiens de fait, et il n’y aura plus de question sociale ». C’est un mot profond qui éveille la méditation.

La question sociale ne saurait disparaître du monde,

car elle est posée par l’invincible inégalité des condilions humaines. Mais si M. Clemenceau a voulu dire que le christianisme, effectivement pratiqué, apporterait aux souffrances des travailleurs, aux injustices, trop souvent imméritées, qui les irritent, le seul remède vraiment efficace, il a eu raison et j'accepte sa sentence.

J’ose dire que je ne l’ai pas attendue pour prendre position sur ce terrain et y appeler mes amis. Être chrétien de fait, dans la vie publique, c’est donner au

christianisme toute sa portée sociale, c’est en étendre.

les lois à la vie même de la société, surtout à sa vie économique, parce qu'ellé soulève toutes les questions capables d’émouvoir les âmes. «Le travail, dit Lacordaire, n'étant autre chose que l’activité humaine, tout s’y rapporte nécessairement, et selon qu'il est bien ou

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mal disiribué, bien ou mal ordonné, la société est heureuse ou malheureuse ». ;

Il y à trente ans que le groupe de catholiques auquel J'appartiens, pénétré de cette vérité, s'efforce d’opposer au désordre organique de la société moderne deux idées fondamentales : la notion d’un pouvoir souverain, protecteur des faibles et défenseur de leurs droits moraux ou matériels, la conception d’une société, peu à peu ramenée à la loi providentielle, par l’union, dans des corps spontanés et reconnus, de tous ceux que rapproche le lien d’une profession commune.

C'était la pensée qui nous inspirait, quand nous demandions, en 1883, pour les travailleurs, le droit d'association syndicale comme le point de départ d’une organisation sociale, substituant le régime corporatif au régime individualiste. |

C'était elle encore qui nous guidait en 1886 et dans les années suivantes, quand nous formulions, en projets de loi, tout un programme de législation sociale : réduction des heures du travail, interdiction du travail de nuit pour les femmes, établissement de l'assurance obligatoire contre les accidents, les maladies et la vieillesse, par le moyen de caisses corporatives et régionales, constitution de conseils permanents d'arbitrage et de conciliation destinés à prévenir les grèves ou à les apaiser.

Ce programme est toujours le nôtre. Il a reçu du pape Léon XIII, une éclatante approbation, par la lettre qu'il a daigné m'adresser, en 1892, à la suite du résumé que j'en avais donné, dans un discours prononcé à Saint-Etienne.

Il est encore, il est plus que jamais d'actualité.

La minorité de la Chambre a eu l’heureuse et féconde pensée de constituer des commissions libres, parallèles aux commissions officielles dont les a exclus la tyrannie des jacobins. Aucun acte d'opposition ne saurait être plus opportun.

La commission du travail et de la prévoyance sociale m'a fait le très grand honneur de me choisir pour son président : MM. de Ramel et Lerolle, Adigard et Guyot de Villeneuve ont bien voulu en former, avec moi, le bureau. Elle est ouverte à toutes les bonnes volontés et j'espère que, bientôt, elle réunira, dans un effort commun, tous ceux qui, réservant d’ailleurs la liberté de leur action politique, voudront opposer au socialisme un programme positif, au lieu d’une résistance purement négative.

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