‹ Combats d'hier et d'aujourd'huiChapitre 71 sur 94 · HAT T EE MONURE » AE · texte numérisé non relu

HAT T EE MONURE » AE

caisses rurales et mutualités, syndicats et secrélariats du peuple, associations enfin, variées dans leur objet, semblables en leur principe, d'hommes, de jeunes gens et de femmes, ces œuvres sont répandues d’un bout à l’autre du pays, ici brillantes et renommées, là modestes et cachées, partout vivant du laborieux etfort de quelques hommes, qui portent chaque jour au peuple leur inlassable dévouement.

Ah ! quelle revue d'honneur, à notre tour, nous offririons à l’univers chrétien, si, renonçant aux rivalités stériles, aux discussions contingentes, aux querelles de mots et d’étiquette, nous voulions présenter, d'un bloc, sous le seul drapeau du Christ, la grande armée de nos œuvres sociales !

Ce ne serait pas assez cependant pour établir le bilan de notre vie publique. Parce que le catholicisme est, par essence, une religion sociale, son action ne peut se borner aux relations individuelles. Elle s'étend à la vie même de la société et, de cette idée, a découlé, pour nous, tout un programme de réformes législatives.

Tout le monde aujourd'hui parle des travailleurs, de leurs droits et de l’amélioration de leur sort.

Mais qui, il y a vingt ans, alors que les socialistes comptaient à peine dans le Parlement et n'étaient, dans le pays, qu'une poignée d’agitateurs, qui, au nom de la justice chrétienne, a pris l'initiative hardie de la législation sociale ?

En 1883, les premiers, nous revendiquions le droit d'association syndicale avec toutes ses conséquences :

nous voulions qu’il fût exercé en vue du rapprochement des personnes, de la conciliation des intérêts et de la reconstruction de la famille professionnelle ; nous demandions qu'il fût le point de départ d’une réorganisation sociale, qui substituerait le régime corporatif au régime individualiste. |

En 1886, les premiers encore, nous formulions en propositions de loi tout un plan de « protection des travailleurs » : réduction des heures du travail, interdiction du travail de nuit pour les femmes, organisation de caisses corporatives et régionales pour l’assurance contre les accidents, la maladie et la vieillesse, constitution de Conseils permanents d'arbitrage et de conciliation, établissement légal du bien de famille.

Quelques-uns de ces projets sont devenus des lois dont nous fûmes les ardents collaborateurs ; d’autres demeurent comme les seuls moyens pratiques de réaliser les réformes, auxquelles se heurte impuissant le socialisme d’État.

Voilà, dans son ensemble et ses grands traits, l’œuvre des catholiques français. Ils ont le droit d’en: être fiers. |

D'où viennent donc leur faiblesse et la persistante défiance qui éloigne d’eux la masse populaire ?

Est-ce que leurs divisions politiques paralysent leurs forces et les laissent sans emploi ? Est-ce que la diversité de leurs conceptions sociales amoindrit la portée de leurs efforts, en les privant de l’unité nécessaire à leur succès ? Est-ce enfin qu’une instinctive tendance à l’indiscipline, propre aux sociétés démocratiques, et,

d’ailleurs, trop habituelle aux vaincus, les détourne de toute entreprise organisée ?

Toutes ces causes, presque invincibles malheureusement, parce qu'elles naissent pour la plupart de l’opposition des idées, ont, en effet, dans l’échec commun, une part d'influence large et déplorable.

Ce ne sont, cependant, dans ma conviction, que des causes secondaires.

Le grand mal, le mal profond, c’est l'indifférence, la paresse, pour tout dire en un mot, dont je prie qu'on excuse la dureté, l'habitude des jouissances égoïstes auxquelles s’'abandonnent, si souvent, les représentants des classes possédantes. Ce sont eux, ce n'est pas le peuple, qui manquent aux œuvres sociales.

Aucun de ceux qui en ont la pratique ne me démentira. Et cependant, quoi qu’en puissent dire certains des nôtres, sans eux, sans leur participation, les œuvres sont condamnées à périr ou à devenir antisociales. Sans eux, sans leur concours, les réformes demeurent stériles : tournées contre eux, elles deviennent tyranniques.

La cause première de nos échecs répétés, ce n est pas la variété de nos attitudes ou de nos conceptions politiques, c’est que les catholiques dévoués à l’action sociale ne sont qu’une faible minorité.

Les œuvres que j'ai rapidement énumérées sont soutenues par quelques vaillants qui s’épuisent à leur service, exposés à des déboires, souvent à des dédains dont ils gardent en leur âme la secrète amertume.

Si tous ceux à qui appartiennent dans ce pays la fortune et le loisir, et qui comptent parmi les catholiques, apportaient à ces œuvres un dévouement actif, ou seulement un intérêt efficace, pense-t-on que le

peuple ne croirait pas davantage à leur sincérité ?

La législation dont j'ai esquissé le programme à rencontré, parmi les conservateurs, une vive et persistante opposition. Ceux qui l’ont défendue, et dont, pourtant, l'Encyclique de Léon XIIT sur la Condition des ouvriers a consacré les efforts et les idées, ont été, sont encore des isolés. |

Si tous ceux qui exercent dans la nation une autorité sociale, avaient, d'un esprit large et généreux, pris l'initiative des réformes, pense-t-on que la confiance populaire n’en serait pas accrue ?

L'état démocratique change les conditions où s'exerce le rôle des classes élevées, il ne le supprime pas ; mais

il les voue à l'impuissance quand elles ne savent plus

le remplir. Le juste sentiment de leur intérêt s'ajoute ainsi, pour elles, à l’autorité de la loi divine. Notre

faiblesse morale vient de ce que nous perdons, à la

fois, l'intelligence de l’un et le respect de l’autre.

Le jour où tous les catholiques qui croïent vraiment à leur religion auront acquis le sens pratique de sa doctrine sociale, et accepteront sincèrement un programme commun d'action et de législation, leur position sera transformée dans le pays.

Ils seront victorieux, parce qu'ils auront cherché, non les succès éphémères du scrutin, mais la durable conquête de l’âme populaire.

Page 1