I. 19 aOÛt
Le livre de Bazin est écrit pour eux. Ceux qui
demandent au roman. dont se nourrit leur sensualité
intellectuelle ou se contente leur frivole curiosité, l’attrait des psychologies féminines et des drames passionnels, n’y trouveront point ce qu'ils cherchent. A peine ici, ombre mélancolique d’un amour discrètement indiqué passe-t-elle sur deux cœurs de jeunes
gens, sans espérance ; à peine une vague de désir
soulève-t-elle un moment la rude poitrine d'un bouvier, meurtri par la peine journalière.
Mais quel drame plus tragique, traversé de passions plus ardentes et plus vraies, que ce conflit aveugle et mortel, cruelle fatalité de notre temps, qui gronde, avec un réalisme douloureux, d’un bout à l’autre du livre, entre le riche et le pauvre, entre le prêtre et l’ouvrier ?
Quelle psychologie plus poignante que celle du dernier héritier d'un grand nom, dont l’âme gonflée d'amour pour la terre qui porta son berceau et qu'il lui faut quitter, pour les paysans parmi lesquels il grandit et qui payent d’obscures défiances ses aspirations incomprises, accepte silencieusement, dans l’amertume d’un sacrifice ignoré de ces humbles, et comme la rançon de leur salut, la mort promise à son courage par un mal invincible ? ;
Quelle nature plus profonde, plus attachante par le mystère confus de ses troubles pensées, que celle de ce Gilbert Clocquet, rude personnification de sa race, ‘amant sauvage des prés et de la forêt, qui, tourmenté
d’une âpre passion de justice, espère la concilier avec.
sa vieille fidélité au labeur traditionnel, et, rebuté par ses compagnons qu'il voulait servir, accablé par
l’épreuve où sombre son juste orgueil de travailleur
sans reproche, trouve à la fin la force et la paix dans la révélation du Christ et de son éternelle pitié pour la foule misérable ?
Voilà, sans doute, d’austères figures de roman ! Elles paraissent, il est vrai, enveloppées du charme infini dont les entoure, en de vivantes descriptions de la forêt
nivernaise ou des plaines flamandes, le peintre délicat de la « Terre qui meurt » et des bois de Sainte-Odile. Üne des admiratrices de René Bazin me disait un jour : « Si on pouvait avoir trop de charme, ce serait son défaut. » C’est un beau défaut et qui devient une vertu, quand il sert de voile aux fortes pensées.
Jamais, à ce compte, mieux qu’en sa dernière œuvre, n'éclata la vertu de mon aimable confrère. Sous ce voile de la nature agreste, la question sociale y est posée, dans sa crudité, plus large que dans la douloureuse aventure de « Donatienne », plus menaçante que dans la touchante histoire de cette Henriette dévouée « de toute son âme » à ses sœurs de l'atelier.
Celles-là montraient, chacune en sa souffrance, un des aspects du mal. Gilbert Clocquet le révèle tout entier et, du même coup, il en découvre le remède, dont il a fait lui-même la décisive expérience.
René Bazin a eu le rare courage de dire tout haut dans quelles voies surnaturelles il l’a trouvé. La maison de retraite où des ouvriers belges se réunissent pour prier et pour penser, exhortés par un religieux, par un Jésuite, sera, pour plusieurs, une révélation : j'en sais pourtant en France plus d’une semblable. I faudrait les multiplier par centaines : ce sont des fabriques
d’apôtres, et la foule socialiste, comme les barbares des premiers siècles, ne sera convertie que par des apôtres. Gilbert, revenant de sa retraite de Belgique, répond au curé qui lui demande si désormais il l’aidera :
Cette question! on ne croit jamais pour soi tout seul. » Admirable et forte parole, qui exprime la puissance de la vie chrétienne ! Former des croyants, qui le soient assez profondément pour proclamer leur foi et la communiquer, grouper ces hommes dans une action commune d'exemple et de déyouement, voilà la grande œuvre de notre temps. C'est, si je ne me trompe, la conclusion pratique du livre de Bazin, et c’est par là qu'il est vraiment un livre fécond. |
D'autres études sociales donnent la sensation d’un monde qui finit. « Le Blé qui lève », c’est une vie qui commence, chimérique peut-être, enivrante malgré cela, j'allais dire à cause de cela : cètte chimère a passionné, elle passionne encore tous ceux qui croient au peuple chrétien.
« Le curé de Fonteneilles serra les deux mains de: Gilbert dans les siennes un long moment, et il considérait, muet d'émotion, cette chose ancienne, et belle, et nécessaire, les mains de l’ouvrier mêlées à celles du prêtre. »
Nous sommes quelques-uns, en France, qui, depuis “trente-cinq ans, n’avons pu détacher de ce grand spectacle nos yeux et nos cœurs. [Il me fut révélé un soir de décembre, à la fin de cette année 187t1, née dans la sanglante agonie de la France. Ün liquidateur quelconque de biens volés aux religieux vient de faire
vendre à l’encan la maison où je l’admirai pour la première fois : c'était le cercle catholique d'ouvriers du boulevard Montparnasse. L'homme qui m’y conduisit était un pauvre Frère de Saint-Vineent-de-Paul. De
-taille moyenne, vêtu d’un costume noir dont la sim-
plicité seule trahissait le congréganiste, il portait avec
modestie une tête admirable. Des cheveux grisonnant,
un peu rejetés en arrière, découvraient un front plein
de pensées ; une barbe, grise aussi, laïssait voir entre
les lèvres an sourire discret ; les veux, très doux, avaient cependant un regard imposant ; l'expression du visage, le port tout entier, d’une frappante noblesse, avait Findéfinissable distinction par où s'annonce la race, et dans la physionomie, qui décelaït une ardeur contenue, on devinait à la fois un cœur de poète et une imagination d'artiste. du
ÎIl vint me voir au Louvre. dans le cabinet de service du gouverneur de Paris dont j'étais officier d’ordonnance, pour m'intéresser à ce cercle d'ouvriers du boulevard Montparnasse qu'il dirigeait. Après les premiers mots de bienvenue, la conversation s’engagea.
Bientôt il parla seul : je l’écoutais, bouleversé. Après tant d'années, je garde en mon cœur, de cette ardente apostrophe, une marque encore chaude. Il ne parlait plus de son cercle : il parlait du peuple et ïl parlait des riches. Il ne demandait plus l’aumône, il enseignait l'amour et il ordonnait le dévouement. Nous
étions debout près de la fenêtre : entre les arcades du
Carrousel, la ruine prodigieuse des Tuileries dressait tragiquement son dôme crevé et ses murailles calcinées. L'homme de Dieu les montrait : « Oui, cela est horrible, cette vieille demeure des rois incendiée, ce palais détruit, où tant de fêtes éblouirent le monde! Mais,