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L'ORGANISATION NÉCESSAIRE

Mais qu'est-ce que l’action à l’heure présente ? L'idée du « parti catholique » surgit immédiatement de cette question. M. de Narfon a demandé aux évêques ce qu ils en pensaient. À mon tour, je voudrais, ayant pour le faire des raisons un peu personnelles, m'en expliquer avec une entière franchise.

M. de Narfon a bien voulu rappeler l'initiative que j'ai prise, il y a exactement vingt-deux ans. À cette époque, après les élections du mois d'octobre 1885, j'ai tenté, en effet, d'organiser le parti catholique. Je proposais de l'appeler « l’Union catholique ». Mais c'était bien un parti dont je voulais promouvoir la formation. Je crois encore, aujourd’hui comme alors, qu'aucune raison de principe ne saurait être invoquée

contre cette conception.

M. Fogazarro, dont M. de Narfon a cité les paroles, estime que « ce serait identifier les intérêts de la religion avec ceux d’un parti politique » ; et que de fois j'ai retrouvé la même opinion sous la plume d’écrivains français ! Je la crois basée sur une erreur absolue. Ce n’est à mes yeux que la formule adoucie de la funeste illusion dont est sortie toute l’équivoque révolutionnaire, je veux dire la séparation radicale de la politique et de la religion, premier pas sur le chemin qui conduit à l'hostilité ouverte de l’une contre l’autre.

Pratiquement, l'objection est, d’ailleurs, insoutenable. Comment, en effet, pourrait-elle se justifier dans un

temps où, presque en tous pays, les questions religieuses se posent chaque jour devant l'opinion, où, dans le nôtre surtout, l'histoire de la politique intérieure n'est autre chose depuis vingt-cinq ans et jusqu'à cette funeste loi de Séparation qui consomma par un acte décisif d'hostilité une longue série d’attentats, que celle de la guerre systématique faite à l’Église, à son enseignement et à ses institutions ? É

Comment les catholiques pourraient-ils se désintéresser de cette politique ? Par quel moyen pratique et légal, alors que toutes les conditions de la vie publique dépendent des électeurs et des députés, pourraïient-ls obtenir les satisfactions que réclame leur conscience, s'ils ne s'organisent pas en vue des élections ?

Mgr Douais, évêque de Beauvais, dans la très belle lettre qu'il adressaït au mois d'août dernier à M. de Narfon, après avoir, en termes d’une énergique éloquence, montré la position faite aux catholiques, « simples parias » dans leur pays, par vingt-cinq années de guerre religieuse, après avoir, avec beaucoup de précision, exposé ce qu'il leur conseille et leur demande de faire pour résister à « la persécution », conclut ainsi : «Que les catholiques se concertent, s'entendent, se sroupent... que, pour mieux se défendre, ils attaquent, afin de prévenir le prochain retour offensif... qu'ils s'organisent fortement par diocèses, par provincés ecclésiastiques, par régions, dans la France entière ; la situation présente, que nous avons tout fait pour épargner à notre pays, le commande ».

Rien de plus net, de plus décisif. Il faut que les catholiques s'organisent pour le combat, pour l'attaque comme pour la défense. Sous quelle forme, voilà, ce me semble, la seule question qui puisse se poser.

Il y a soixante ans, Montalembert et Louis Veuillot voulaient arracher au gouvernement et aux Chambres la destruction du monopole universitaire et la liberté d'enseignement. C'était alors la seule revendication qui parût s'imposer aux catholiques. Le suffrage universel n'existait pas : Le parti catholique, recruté dans une élite, encouragé par une partie de l’épiscopat. approuvé par le Pape, put naître, grandir, s'organiser pour le plus grand bien de l’Église et, malgré la discorde qui bientôt le déchira, préparer la victoire que les évènements lui donnèrent en 1850.

En 1885, l'entreprise était plus rude, le champ plus vaste. La guerre religieuse était ouverte depuis six ans : l’école laïque s'élevait contre l’école chrétienne, l’instituteur contre le curé : le CGoncordat ‘était démantelé : le divorce allait entrer dans les lois et dans les mœurs : l'irréligion prenait partout la place de la neutralité ; les destructions s’accumulaient : il fallait revendiquer à la fois toutes les libertés religieuses.

En outre, le suffrage universel renouvelant à tout instant les pouvoirs publics, le parti catholique devait nécessairement s'appuyer sur la force populaire, et, comme les questions d'organisation du travail se posaient, chaque jour plus pressantes, il devait, pour être populaire, être avant tout un parti de réforme sociale. De là, le programme d'action et de revendication publié au mois d'octobre 1885. La tentative ne put aller au delà. & | |

L'histoire n’en saurait trouver place ici. Je l’écrirai certainement un jour : elle est instructive à plus d’un

COMBATS. — Il. —,22.

titre. L'idée fut accueillie avec enthousiasme etsouleva de violentes oppositions ; c’est le sort de toutes celles qui troublent les habitudes. M. de Narfon a cité des noms : plus d’un appellerait des rectifications. Je m'en abstiendrai : l'heure n'est pas venue.

Le parti catholique de 1885, comme l’a dit M. de Narfon, mourut dans son berceau. Léon XIII me demanda d'y renoncer : son désir fut un ordre. Après l’expérience d’un quart de siècle, j'en reconnais la sagesse. Je veux seulement préciser que, jugeant mon entreprise inopportune, le grand Pape, qui dans la suite me combla des marques augustes de sa bonté, n’en condamna jamais le principe.

En 1892, au moment où venait d’être publiée l'Encyclique aux Français, celle qui donna naissance à ce qu'on est convenu d'appeler le «ralliement », j’essayai. pourappliquer immédiatementles conseilsde Léon XII, de reprendre, sur le terrain constitutionnel, l’œuvre de 1885, par la création d’une « Ligue catholique et sociale », recrutée, presque exclusivement, parmi les jeunes gens. Cette fois, ce ne fut pas l'interdiction du Pape qui m'arrêla : au contraire, par une lettre publique et très développée, qui demeure mon plus grand titre d'honneur, Léon XIII daigna louer, sans réserves, le discours que j'avais prononcé à Saint-Étienne pour formuler le programme de la Ligue. Elle échoua, cependant, par la difficulté de grouper un nombre suffisant d’adhérents.

L'exemple me paraît décisif. La création d’un parti exclusivement catholique, et par 1à même nécessaire-

ment constitutionnel, se heurterait, aujourd'hui comme alors, aux mêmes obstacles, sans doute à de plus forts. Car nos divisions politiques subsistent, plus nombreuses, plus vives que jamais. C'est notre plus grande faiblesse : elle est malheureusement incurable, étant faite de convictions, de sentiments, d’'habitudes et des Justes répugnances que suscite l'anarchie morale et sociale dont nous souffrons.

Pourtant, bon gré mal gré, il faut combattre : la lutte électorale s'impose à tous. Or point de combat sans organisation, point d'organisation sans union et sans discipline. :

J'entends quelquefois de jeunes et ardents « sillonnistes », emportés par leur exclusive passion pour la démocratie catholique, dire qu'aucun des partis en présence ne représentant leurs idées, ils ne veulent pas se mêler aux luttes électorales. C’est une prétention chimérique. La neutralité n'est qu'un mot. En fait, et surtout quand il s’agit des choses religieuses, la parole du Christ est la loi universelle : «€ Celui qui n'est pas avec moi est contre moi. »

Je conçois très bien que les jeunes gens puissent souhaiter un autre champ de bataille que celui de la défense religieuse, où ils se voient, après leurs devanciers, sans cesse rejetés. Mais ce ne sont pas les catholiques qui ont créé cette nécessité. Ge sont leurs adver- SA LE MT |

Si, à certaines époques, la persécution s’est dissimulée sous les dehors d’une demi-liberté, aujourd’hui aucune équivoque ne peut subsister. Depuis sept ans le gou-

vernement lui-même a marqué le terrain de la lutte, et la défense de la religion s'impose, en fait, comme un programme nécessaire el commun, aux croyants et aux libéraux.

L’Action libérale populaire est née de cette situation. C’est la gloire de M. Piou de l'avoir fondée, d'en avoir | fait, à force de persévérance, de courage et d’éloquence, une association puissante et fortement organisée. Pourquoi les catholiques voudraient-ils l’affaiblir en la divisant par des groupements particuliers ? Je touche ici à une plaie viveet douloureuse sur laquelle je n’appuierai pas, mais je veux, par un dernier mot, dissiper, en ce qui me regarde, l’équivoque que pourrait, dans quelques esprits, faire naître le précédent de 1885. Je ne crois pas pouvoir le faire plus clairement qu’en reproduisant les paroles qu’au mois de mai 1903, j'adressais au congrès de l’A ction libérale, réuni à Chalon-sur-Saône ; elles expriment encore exactement ma pensée : « Le parti catholique peut, dans notre pays, être le noyau, l'élément principal d’un grand part politique : il ne. peut pas le constituer à lui seul, sous peine de se réduire à n’exercer qu'une action insuffisante, surtout au point de vue électoral ; car, pour défendre efficacement les intérêts sacrés dont il a la garde, il faut qu'il appelle à lui tous ceux qui veulent sauvegarder le respect et la liberté des croyances religieuses. » C’est pourquoi j'ai, pour ma part, considéré, et je considère encore, que mon devoir était de m’'associer pleinement | à l'œuvre de M. Piou.

Beaucoup de catholiques ont fait comme moi; ils

sont, je puis le dire, l'immense majorité, je voudrais qu’elle devint l’unanimité. : Free

Donc, organisation de la défense religieuse et point de parti catholique, voilà ma réponse à la question soulevée par M. de Narfon..

Qu’à cette organisation les évêques et le clergé ne participent pas directement dans la plupart des cas, qu'ils se bornent à l’encourager, à l'aider de leur appui, j'y consens. Les esprits sont, à cet égard et non pas seulement dans les milieux populaires, j'allais dire surtout dans les autres, encombrés, chez nous, de préjugés si anciens et si tenaces que l’action politique du clergé a, pour sa propre cause, d'incontestables dangers. Le régime concordataire, en créant les fonctionnaires ecclésiastiques, a. sur ce point, faussé pour longtemps nos idées.

Cette sorte d'ostracisme a, d’ailleurs, des motifs profonds dont l'examen m'amène au cœur du sujet.

La défense religieuse, la préparation électorale, si nécessaires qu'elles soient, ne sont qu'une partie de l'action catholique. D'autres pensées assiègent mon esprit quand je parle de la conquête du peuple.

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