LA DÉMOCRATIE
Si cruelle que soit la condition présente de l'Église de France, ce n’est pas là qu'est pour elle Le plus grand péril. Il n’est même pas du côté de ceux que je m'obstine à appeler des persécuteurs, en dépit des
procédés d’anesthésie dont ils accompagnent leurs opérations. Qu'ils persévèrent prudemment et pour éviter d'importunes clameurs, dans la méthode de lente asphyxie, ou que, pressés d’en finir et pour se délivrer d'un cauchemar inquiétant, ils essayent de l’étrangler d’un seul coup, l’Église sortira victorieuse des mains qui la torturent, peu à peu réorganisée si elle garde quelque liberté, bientôt vengée si elle est ouvertement proscrite.
Il faut avoir le courage de le dire, le vrai péril est en nous-mêmes. Sommes-nous, prêtres el laïques, non seulement résolus à accepter la tâche dont la situation nouvelle nous fait un devoir pressant, mais de taille à la remplir ? Telle est la question he s'impose à nos consciences.
L'avenir appartient à Dieu. L'heure venue, il faut qu'il trouve des hommes et des cœurs capables de correspondre aux desseins qu'il prépare. Former ces hommes et ces cœurs, voilà l’œuvre. Les ouvriers sont-ils prêts ?
Nul ne peut dire quelles seront, si elle doit les atteindre, les formes définitives de la société qui lentement, parmi des heurts douloureux, travaille à se constituer avec les débris des sociétés anciennes.
Déjà, il est vrai, on lui donne un nom : c’est la démocratie, héritière des monarchies détruites.
Qu'est-ce que la démocratie? Je ne sais pas de mot plus équivoque et qui cache des conceptions plus diverse 1.
Est-ce seulement une société où. l’hérédité ne confé-
rant aucun droit public, les obligations de la loi civile sont les mêmes pour tous ? Aucune contestation, d'ordre pratique, ne s'élève contre ces conditions actuelles de la vie nationale.
Est-ce une organisation sociale où les droits et les intérêts du peuple sont représentés et protégés par des institutions qu'il administre et gouverne librement, où les faibles sont, par la puissance des associations autonomes, garantis autant que possible contre la
tyrannie du pouvoir souverain, les abus de la force et
les excès des détenteurs de la richesse ? Un tel régime serait assurément conforme à tous les principes catho-
liques,
Le moyen âge offrit, en effet, dans sa constitution corporative et communale, plus d’un exemple d’une semblable démocratie : elle était fondée sur le droit chrétien inspiré par la philosophie de l'Évangile, et l’action de l'Église pénétrait, de sa constante influence, ses mœurs et sés lois.
Après huit siècles écoulés, nous voyons encore, sous nos yeux, s’agiter impétueusement, comme les tronçons épars d’un organisme rompu, les restes de cette vie puissante, conservés par d’impérissables traditions. Le mouvement syndical, la renaissance provinciale, qui infligent aux conceptions individualistes du xix° siècle un si éclatant désaveu, se rattachent à ces sources profondes.
Est-il possible de ranimer cette vie prête à s'éteindre, de rapprocher ces tronçons dispersés et de réveiller ces traditions confuses ? aucune œuvre n’est plus digne de tenter le génie des hommes d'État. À ce prix, la démocratie pourra devenir une forme sociale, féconde et durable. Notre société qui n’est, dans sa centralisation
jacobine, qu'une dictature plébéienne, n’en a jusqu'ici que la trompeuse étiquette.
Car, si la préoccupation croissante des besoins populaires est une des marques distinctives de notre temps et, parmi tant de défaillances, son honneur et sa vertu, elle ne suffit point, non plus que les formes électives ou parlementaires du régime politique, à caractériser la démocratie. ;
Le Royaume de Belgique, la Monarchie britannique, et même FEmpire allemand, sont, à cet égard, en beaucoup de points, plus avancés que la République française. | |
D'ailleurs, ce mouvement universel des mœurs et de la législation, bien loin d’effraver les catholiques, répond à leurs obligations les plus certaines. Ils doivent en prendre résolument la tête, quelles que soient les formes de la société civile, parce qu’ils sont, par l'effet même de leur foi religieuse, les défenseurs nés des faibles et des déshérilés, les promoteurs naturels de la justice sociale.
Mais, pour la langue politique moderne, la démocratie est tout autre chose. Ce qu’elle entend, par ce mot retentissant dont elle jette au peuple les promesses, confuses comme les aspirations qu'il abrite, c'est le règne absolu du nombre, l'aveugle domination d’une masse inorganique, formée d'individus confondus dans une apparente égalité.
En ce sens, elle n’est que la formule sonore de la orande illusion sociale, créée par la Révolution, l’expression ambiguë d’un de ces «faux dogmes » dénoncés par Le Play, et sur lesquels repose toute la société moderne, ou plutôt de celui qui contient tous les autres et dont ils découlent naturellement.
Me voilà, je le crains, bien loin des jeunes enthousiastes du « Sillon » qui acclament dans l’individualisme démocratique l'épanouissement naturel du christianisme, et en grand désaccord, à mon regret sincère, avec leur chef éloquent Marc Sangnier, salué naguère d’un si cordial applaudissement. |
Mais il ne s’agit pas ici d’un débat théorique. Si la démocratie, ainsi comprise, est l'application d’une doctrine fausse et meurtrière, l’état social qu'elle a engendré constitue un fait irrécusable, dont il n'est au pouvoir de personne de nier les effets, el qui, pour la destinée de l'Église de France, porte les plus graves conséquences. En face de la question ainsi posée il n’y a plus de désaccord possible. ;
Sur tous les terrains, dans l'ordre législatif comme dans l’ordre économique, la puissance populaire se manifeste ets’affirme chaque jour plus impérieusement. Voilà l'évidence qui frappe tous les yeux.
Je n’imagine aucun spectacle mieux fait pour émou-
voir l'esprit et le jeter en de troubles méditations, que
celui de la foule anonyme des travailleurs, courbée sur la terre, ou prisonnière de l’usine et de la mine, du magasin el de l'atelier, multitude immense d'hommes et de femmes, aux pensées changeantes et imprécises,
aux gestes tour à tour violents et résignés, tantôt sou-
levée par un réalisme brutal, tantôt emportée par un idéalisme spontané, dominée dans cette mobilité par le
souci constant d’une subsistance toujours incertaine, et qui porte en elle, inconsciente de son fardeau, le
secret de l'avenir. Cette foule s’avance comme la mer,
rapide et irrésistible ; c’est un flot qui monte à vue d'œil, roulant des misères et des haines, des souffrances et des colères, de justes espoirs et des rêves chi- : mériques. |
Le monde est debout, disait Lacordaire, il y a un demi-siècle, et ceux même qui sont encore assis sentent : que déjà le flot mouille leurs pieds. » Qui peut aujourd’'hui demeurer assis ? Qui peut, sans angoisse, voir erandir ce flot redoutable ? Apporte-t-il, sur un sol déjà semé de ruines, l’irréparable dévastation, ou, parmi les décombres du passé, la semence ignorée des 1 MoissONS futures ? Nul ne peut le dire. ‘
Une seule certitude éclate en cette obscurité : c’est que désormais le peuple est maître de nos destinées et de nos lois, arbitre souverain de notre esclavage ou de notre liberté. |
Depuis trente ans, les gouvernants ont tout entrepris pour l’éloigner, pour le détacher de l’Église, pour effacer dans son âme les vestiges de son influence. iducation, enseignement, législation, exemples, faveurs, tout à été conçu, inspiré par la même pensée, dirigé vers la même fin.
La Séparation n’a pas eu d’autre objet que d’ achever. s’il se peut, cette violente transformation de l'âme populaire.
Entravé par toutes les chaînes de l'administration, par tous les obstacles d’une législation, de jour en jour, plus antichrétienne, le clergé a lutté, péniblement, contre celle invasion du paganisme officiel. Les catholiques Pons secondé avec un zèle souvent méritoire.
Péut-être l’ont-ils fait insuffisamment, trop tôt lassés par un combat inégal ; peut-être aussi, qu’il me soit permis de le dire, l’ontils fait avec une intelligence incomplète des nécessités de leur temps : surtout, ils l'ont fait en trop petit nombre. Combien d’entre eux, enfermés dans le cadre tracé par la routine, se sont endormis, prêtres et laïques, bercés par l’apparente sécurité !
La Séparation a brisé le cadre ancien, déchiré les apparences, et voici que le péril éclate à tous les regards. Malgré la persistance des habitudes, malgré le reste de foi qui survit en lui, le peuple, de plus en plus, est détaché de l'Église. Presque partout les catholiques ont perdu sa confiance. D'où vient ce déplorable divorce ? ,