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L'ACTION SOCIALE CATHOLIQUE DANS LE PASSÉ

Ün jour, au mois de septembre dernier, le Temps adressait aux catholiques français une juste observation. Comparant avec leur situation celle de leurs coreligionnaires d'Allemagne et de Belgique, il s’exprimait ainsi : |

« Dans les deux pays voisins, les partis catholiques ne perpétueront leur influence qu'à la condition d'évoluer toujours dans le sens populaire... En France, les personnes susceptibles de constituer un parti catholique sont d’un esprit plus timoré... L'idée d’une réforme sociale les épouvante au moins autant, si ce

n'est davantage, que la menace des tracasseries sectaires. » | >

Cela est vrai: c’est, avec nos divisions politiques. la seconde de nos faiblesses. Il y a trente ans que le groupe d'hommes auquel je. m'honore d’appartenir s'efforce de lutter contre ces répugnances, et, pour le dire en passant, il est assez piquant de voir l’organe attitré du libéralisme économique, l’un des journaux qui ont le plus persévéramment combattu nos idées sociales, reprocher aux catholiques de s’y être montrés trop réfractaires.

Rien de plus instructif à cet égard. que l’histoire de ce « Centre » du Reichstag allemand, si mal connue, si peu comprise de ceux mêmes qui, dans notre pays, en invoquent le plus souvent l’exemple. Les études magistrales de Georges Goyau léclairent sans cesse d’un: jour plus éclatant. Combien de catholiques, combien de conservateurs, chez nous, croient encore que le grand parti catholique allemand fut exclusivement un parti de défense religieuse! La vérité, cependant, est tout autre.

Qu'il me suflise, pour le montrer, de citer ici une des dernières pages de Goyau. Il vient de raconter toute l’histoire du grand mouvement social qui, de 1800 à 1870, couvrit la Westphalie, les pays rhénans et la Bavière d'associations ouvrières, et d'évoquer la grande figure de Ketteler, l’illustre évêque de Mayence, … initiateur du catholicisme social ;: il a montré l’action sans cesse grandissante des hommes qui, durant vingt

années, par leurs œuvres, par leurs éerits, par leur

jt marchèrent à sa suite, et il dit :

« Le jour allait venir où la colossale Allemagne, un aux dépens de la France, pris conscience de sa

force, la mesurerait ensuite contre l'Église catholique,

et où les masses populaires, arbitres de la composition du Reichstag, auraient à prendre position dans le conflit. Elles se souviendraient ce jour-là que ces. hommes, subitement contraints de s'agiter avant tout

pour l’affranchissement des prêtres, s'étaient, jusqu’au

milieu de 1870. agités sans relâche pour l’affranchissement des pauvres... Avant même qu'il existät un

Reichstag et que dans ce Reichstag il existât un Centre,

le catholicisme, en Allemagne, s'était déjà épanoui

comme un parti social : 11 avait parlé comme tel, agi

comme tel, avant que des circonstances douloureuses lPamenassent à s'organiser surtout en parti de défense religieuse !. »

Le parti catholique allemand est ie né du parti social, formé depuis vingt années quand Le Cullurkampf l’en fit surgir. La victoire religieuse fut le prix de l’action populaire.

En Belgique, il est vrai, la défense religieuse s’imposa d’abord ; les lois scolaires de 1879 l’obligèrent à s’orga-

miser : grâce à l’énergie des évêques, à la foi ardente

de la population flamande, elle fut presque aussitôt

victorieuse, et, depuis près de vingt-cinq ans, les

catholiques sont au pouvoir. Mais comment s’y sont-ils maintenus ? en travaillantà doter leur pays d’une législation sociale, en le couvrant d'associations ouvrières, et

1. Revue des Deux Mondes, 1* juillet 1907: Les origines du Kullurkampf allemand, p. 169 et 170.

en prenant en main, les premiers, la protection de tous les intérêts populaires. Sous une autre forme, l'exemple de la Belgique n’est pas moins décisif que celui de l'Allemagne. |

En France, avant 1870, la charité chrétienne, plus active peut-être qu'en aucun autre pays, avait multiplié ses institulions : il n’y existait pas, cependant, à proprement parler, de mouvement social catholique. Lacordaire, avec le regard du génie, avait aperçu, au berceau même de l’industrialisme, la nécessité de la législation ouvrière. Mais sa voix, si puissante qu'elle füt, ne pouvait, dans la société de 1840, prévaloir contre celle des intérêts. Ozanam, d’un élan de sa grande âme, frappé par la rencontre douloureuse de la richesse et de la pauvreté, avait ouvert la voie aux œuvres populaires, où ses disciples rivalisèrent bientôt de dévouement avec les fils de saint Jean-Baptiste de La Salle. Mais les Conférences de Saint-Vincent-de-Paul n'avaient pour objet que de soulager la misère : les patronages d’apprentis ne groupaient que les enfants et les Jeunes gens. À |

Le grand désastre national, la tbe leçon de la Commune firent apparaître d’autres horizons. Un besoin universel de régénération sociale s’empara des cœurs : ceux qui n'ont pas vécu ces jours lointains ne peuvent aujourd'hui mesurer l’intensité de ce réveil des âmes. Les cercles catholiques d'ouvriers naquirent, en 1871, de ces aspirations. [ls ne furent pas seulement un développement de l’action des patronages, mais, sous une forme empruntée à leurs traditions, la mani-

festation des idées réformatrices qui passionnaient leurs fondateurs. Ils voulaient en faire, au lieu d'œuvres de pure charité, le point d'appui d’un ordre social chrétien fondé sur l’organisation corporative. Les doctrines que Ketteler avait, trente ans plus tôt, prêchées à l'Allemagne, avaient pris, dès ce moment, possession de leurs intelligences. Pour beaucoup d’entre eux, elles ne furent d’abord, comme Goyau le dit de Ketteler lui-même « homme de lutte plutôt qu'homme de recherches », que « l’ingénicux corollaire » de leurs convictions chrétiennes. Sous l’inspiration du marquis de La Tour du Pin ! elles se formulèrent avec précision, et leur œuvre se doubla d’une école sociale. # | | L'entreprise, ouvertement dirigée contre toutes les conceptions de la Révolution, ne pouvait manquer de

. soulever d’âpres résistances. Elle se heurta, en effet,

dès ses débuts, à l’ardente opposition de l’ancienne école économique encore toute-puissante, de beaucoup de conservateurs, effrayés de ses hardiesses, et d’une bonne partie du clergé, inquiète des nouveautés qu'elle lui proposait. Je crois bien qu’une des causes de l’échec encouru par la tentative de 1885, des protestalions qu'elle souleva, des divisions qu'elle fit éclater et qui déterminèrent l'interdiction de Léon XÏIT, c’est qu'elle fut prématurée, précisément au point de vue social.

Sans doute nous avions déjà, mes amis et moi, un

programme social très net, et depuis nous n'avons

1. Ces idées se trouvent exposées dans l'ouvrage que M. le marquis de La Tour du Pin a publié sous le titre ; Vers un ordre social chrétien — Jalons de route: 1882-1907 (Paris, Nouvelle Librairie nationale, 1907, in-8°).

AA ee ANT POTTER EST ENS MANS RE CAN ET CENT OR RENNES NE R Dre j SM JE À CA

ouère fait que le commenter. Mais, en dépit de nos efforts, ce programme n'avait encore qu’une valeur presque théorique. Nos associations populaires n'étaient pas assez nombreuses, assez puissantes, assez répandues pour former le point d'appui d'un parti politique. Nos idées réformatrices, nos propositions législatives n'étaient pas assez anciennes, pas assez connues des travailleurs, elles étaient trop vivement combattues par la masse des conservateurs, dans laquelle nous

étions confondus, pour inspirer confiance au peuple.

La discussion de la loi sur les syndicats professionnels, qui nous offrit pour la première fois l’occasion d'exposer à la tribune notre programme corporalif, est de 1883. Les premiers projets de législation sociale que j'ai, avec quelques amis, présentés à la . Chambre datent seulement de 1886. Cinq ans allaient

encore s'écouler avant que l’Encyclique sur la condition |.

des ouvriers vint promulguer les lois de l’économie sociale catholique. or L'esprit d'association, si vivant en Belgique, si puissant en Allemagne, faisait d’ailleurs défaut à notre pays : l’individualisme v régnait en maître. Le grand mouvement des mutualités, des associations de crédit

était à peine à ses débuts ; les syndicats professionnels

venaient de recevoir le baptême légal, ils rencontraient l'hostilité presque universelle des patrons.

Enfin, dans les provinces rhénanes, en Westphalie

en Bavière, comme dans les Flandres, le clergé

agissait sur un peuple resté profondément chrétien, prêt à recevoir son influence, à suivre son impulsion.

Rien de pareil, en France, où l'esprit révolutionnaire,

persistant sous les monarchies, avait lentement miné

les croyances catholiques, où le clergé, encore entouré

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