L'ACTION SOCIALE CATHOLIQUE ET LE CLERGÉ
Longtemps les prêtres ont été mal préparés aux œuvres sociales : elles étaient peu connues et ils n’en rapportaient du séminaire ni le goût ni la tradition.
Arrivés dans leurs paroisses, ils n’en trouvaient pas,
le plus souvent, d'exemples sous leurs yeux ; absorbés très vite par un ministère pénible, rebutés par l’indifférence, par la froideur ambiantes, en butte à de sourdes attaques, à des mépris à peine déguisés, ils serepliaient sur eux-mêmes, et, dans leur église presque vide, se tenaient éloignés, isolés du peuple méfiant.
Ces dispositions se modifièrent peu à peu, sous l'influence du mouvement social qui marqua les trente dernières années. L’'Encyclique de Léon XIIT sur la condilion des ouvriers, les encouragements dont il combla, durant son pontificat, les œuvres populaires, les témoignages qu'il prodigua à leurs membres, à
l'époque des grands pèlerinages de 1887 et 1891,
éveillèrent dans l'esprit du clergé des aspirations nouvelles.
Une sorte de passion apostolique s’alluma dans ces
âmes neuves, ouvertes aux généreuses pensées : bien
souvent et avec une émotion profonde, admis à prendre
la parole devant une réunion de séminaristes, je les ai
senties vibrer avec la mienne ! CAE
Ce mouvement, je crois pouvoir le dire très respectueusement, fut, d’une manière générale, insuffisamment dirigé par les évêques, au milieu des soucis que
leur créait une administration, rendue chaque jour plus difficile par les tracasseries du pouvoir. Tantôt laissé à lui-même et abandonné aux exhortations du dehors, tantôt comprimé et refoulé dans les entretiens intimes, il se développa irrégulièrement, par une sorte d'agitation chaotique. Les aspirations généreuses devinrent d'impétueux besoins de prompte réalité; les justes tendances se changèrent en d’audacieuses affirmations.
Or rien n’est plus délicat que l'application des idées sociales. La théorie la mieux fondée, le principe le plus certain se heurtent, dans la pratique, à d’inévitables obstacles. Quiconque a, de bonne foi, sans chercher dans la surenchère une arme politique, collaboré à l’œuvre législative, s’est rendu compte de ces difficultés. Elles sont le tourment de toutes les consciences droites et sincères. Si les laïques les rencontrent, combien plus fortement menacent-elles les hommes que le sacerdoce investit d’une autorité doctrinale et d’un pouvoir de direction ! | Les jeunes prêtres s'y exposèrent avec l’emporte- * ment de leur âge et de leur cœur.
Les idées démocratiques devaient nécessairement séduire des hommes presque tous sortis du peuple, animés par l’ardent désir de gagner sa confiance, afin d'exercer plus librement l’apostolat qui les appelait. Elles excitèrent beaucoup d’entre eux à tirer des conseils de Léon XIII des conséquences souvent extrêmes. Le Pape avait voulu que, par une loyale acceptation du
régime établi, les catholiques, en s’unissant sur le terrain constitutionnel, ne fussent plus dénoncés au pays comme les ennemis irréconciliables dé la République, et que, renfermant dans leur cœur leurs convictions et leurs espérances, s’unissant aux honnêtes sens de tous les partis, ils se donnassent tout entiers à la défense de leur foi.
Sa pensée, je le crois, allait encore au delà : il voyait, dans l’avènement de la République, l'effet d’une évolution sociale que l'Église, sans en consacrer le principe, devait, au lieu de la combattre, accepter et diriger vers les voies chrétiennes. Soutenu par ses encouragements, j'ai cherché, dans la mesure de mes forces, à faire prévaloir ses conseils ainsi interprétés.
Comme celle du parti catholique, lhistoire du « ralliement » n’est pas écrite. Elle ne peut l'être encore. Trop de passions, toujours en éveil, s’agitent autour d’elle. |
Quand elle pourra l'être, ce qui éclatera, plus fortement peut-être que le trouble des catholiques, naturel en face d’une orientation si nouvelle de leurs idées, ce sera l’aveuglement étrange des personnages les plus considérables de la République, et le mépris hautain avec lequel ïils repoussèrent des adhésions qu'ils n'avaient guère, assurément, le droit d'espérer.
Mais ces dédains offensants, celte hostilité persistante ne pouvaient rien contre l’élan du jeune clergé. Avec une confiance plus généreuse que réfléchie, il se croyait assuré de vaincre ces résistances, en se séparant ouvertement des hommes qui, par leurs traditions, représentaient encore les idées monarchiques.
Pour mieux marquer leur amour du peuple, beaucoup de prêtres crurent nécessaire de rompre avec tous
ceux qui ne sortaient pas de ses rangs. Des voix pressantes, souvent éloquentes, encourageaient ces tendances : elles se manifestaient chaque jour dans la presse, dans les revues, dans les études sociales.
Ce fut, dans ma pensée, malgré la large part de vérité que gardaient leurs idées, l'erreur des « démocrates chrétiens » ; c’est encore, à mes yeux, l’erreur et le péril du « Sillon ».
Æ Le mouvement, qui emportait la jeunesse ecclésiastique et laïque, devint ainsi suspect à beaucoup de ceux qui auraient pu le seconder le plus utilement, et qui, de leur côté, emportés par la prévention politique, le répudièrent avec une aveugle vivacité. Il perdit en
force efficace ce qu'il parut gagner en puissance expansive : fermement dirigé, cependant, et sagement contenu, il aurait pu, il peut être encore d’une grande fécondité.
Former les idées sociales du clergé, voilà done, à mes yeux, l’une des plus urgentes nécessités de notre temps. |
Je sais combien est laborieuse, déjà, la vie du séminaire, et que, dans ces années de travail constant, souvent interrompues par la tyrannique ‘exigence de la loi militaire, le temps est assez rempli pour qu'il soit difficile d'y introduire des études nouvelles. Je ne veux pas d’ailleurs, en un tel sujet, sortir de la réserve que m'impose mon profond respect pour l'autorité épiscopale.
Mais est-ce bien d’une étude nouvelle qu'il s’agit
ici? N'est-ce pas plutôt de l’enseignement même de
l'Église, dans son plein épanouissement, son ampleur et sa précision, avec ses principes invariables et ses distinctions nécessaires, tel que l’ont fait apparaître depuis vingt-cinq ans les Encycliques, les allocutions et les décrets de Léon XIII et de Pie X? de
J'entends qu’on parle aujourd'hui beaucoup de l'orientation nouvelle qu'exigerail, dit-on, des études ecclésiastiques, le mouvement des idées modernes. Attentif à toutes les manifestations de la pensée catholique, j'ai cherché à me rendre un compte exact des revendications que formulent, en son nom, tant d’esprits distingués et brillants. Avant que/le roman de Fogazzaro füt à l’Index, j'ai voulu, dans ces pages magnifiques et inquiétantes, discerner le sens pratique des idées de Giovanni Selva. Depuis, les voyant, malgré l'avertissement du Saint-Siège, démeurer le programme intellectuel d'hommes dont je ne puis suspecter la sincérité, je me suis demandé quelle nouveauté était en elles, assez puissante pour ÉRABONÉES des adhésions si nombreuses. |
Oserai-je dire que je ne l’ai point découverte, et que dans ce grand effort de rénovation de l'Église, je n'ai rien vu que n'ait, dans la suite des temps, enfanté, sous des formes diverses, l'esprit humain, impatient de la discipline et de la tradition, habile, comme dit Bossuet dans sa controverse avec Richard Simon, à n'éviter, « sans se mettre en peine de ce qui favorise l'hérésie, que ce qui est précisément hérétique et condamné par l'Église. »
Rome a connu des réformateurs de taille plus redoutable. Il ne paraît pas qu'elle ait eu besoin de forger contre eux des armes nouvelles ; leurs efforts, au contraire, ont provoqué toujours comme un rajeu-
nissement des doctrines anciennes, et une plus formelle affirmation du principe d'autorité.
C’est encore aujourd'hui le spectacle qu'offre au monde le Pape Pie X dans son admirable Encyclique sur les doctrines des « modernistes », contre lesquelles, pour condamner ce mélange de rationalisme et de catholicisme, pour étouffer à sa naissance cette sorte . de protestantisme inconscient ou inavoué, il n’a fait qu'invoquer le constant enseignement de l’Église, en proclamer la perpétuité, en imposer le respect.
À sa voix, les maîtres de la jeunesse sacerdotale vont, en s'appuyant sur la doctrine et sur la tradition, combattre et détruire les germes, déjà trop répandus. de cette subtile intoxication. De même, pour travailler à la formation sociale du clergé, ils n'auront, ce me semble, qu'à remonter aux sources intarissables de la théologie catholique et de la philosophie chrétienne.
Est-il possible, par des leçons spéciales, d'ajouter aux cours habituels des séminaires ce développement nécessaire et de les compléter par des directions pratiques, qui apportent à la rigueur des principes les tempéraments commandés par le tact et l'opportunité? Je me borne à poser la question très respectueusement, mais avec une ardente espérance.
Si les jeunes prêtres n’ont point reçu celte formation première, comment, jetés dans l’exercice du ministère, pourront-ils orienter leur conscience et leur jugement dans la tourmente où, si souvent, ils auront non seulement à se diriger eux-mêmes, mais à conseiller les autres ? Comment, au milieu des conflits sociaux, de plus en plus fréquents, pourront-ils régler leur attitude et leurs paroles ? |
Je n’entends pas assurément qu’ils devront prendre
parti dans la lutte : mais je ne crois pas non plus qu'ils puissent s’en tenir absolument à l'écart, sans s'’isoler au milieu du peuple, sans paraître étrangers à ses besoins, à ses intérêts, aux questions vitales qui l’agitent et le passionnent ? |
Bien plutôt souhaiterais-je pour eux l'honneur d’une conciliation acceptée de leurs mains par les combattants, mieux encore la gloire d’une durable pacification obtenue par leur juste influence.
D'ailleurs, à peine sortis du séminaire, ils entendront les échos du mouvement social, chaque jour plus intense parmi les catholiques ; les conférences, les congrès éveilleront leur curiosité, ils voudront y participer. Les journaux ont rendu compte de la « Semaine sociale » d'Amiens tenue, au mois de septembre dernier, sous la présidence de M. Henri Lorin, dont le discours d'ouverture fut justement remarqué. Là, des cours, faits par des hommes éminents sur les questions ‘les plus délicates d'économie, de morale et de législation, ont, durant huit jours, captivé l'attention des auditeurs. On a pu voir, sur les bancs de cette école nouvelle, une foule de prêtres, avides de savoir. L'année précédente, c'était à Dijon, auparavant à Orléans ; cette année ce sera dans quelque autre ville épiscopale. L’œuvre a reçu la haute approbation de plusieurs évêques, et non des moindres, celle en particulier de Mgr Dadolle, évèque de Dijon, qui fit, en 1906, à l’ouverture de la « Semaine » tenue dans celte ville, un discours très significatif par sa hardiesse. Tout récemment, elle trouvait un puissant encouragement dans la lettre que Pie X adressait au cardinal Mañffi, à l’occasion de la « Semaine sociale de Pistoïa », où, par la bouche du savant professeur Toniolo et
d’autres personnages, renommés pour leur science, furent enseignées des doctrines chuérerment conformes à celles des catholiques français.
Pour que les jeunes prêtres puissent aborder utilement ces réunions, si graves par leur objet, ne faut-il pas qu'ils y soient préparés ? IL y a quarante ans, le grand évêque de Poitiers, celui qui devait être le cardinal Pie, écrivait pour ses prêtres ces admirables « Instructions synodales sur les erreurs du temps présent » qui forment à mes yeux l'exposé de doctrine sociale le plus fort, le plus lumineux, dont se puissent pénétrer les hommes destinés à la vie porn prêtres ou laïques.
Je voudrais qu'en chaque diocèse un enseignement analogue, développé suivant les besoins nouveaux et les récentes Encycliques, apportât au clergé, dans la confusion des passions illégitimes et des justes revendications, des résistances nécessaires et des aveugles répugnances, la lumière de la vérité et la précision de la justice.
Mais ce n'est pas à ce point de vue doctrinal, quelle qu'en soit l'importance, que doit se limiter, dans ma pensée, ce que j'ai appelé la formation sociale du clergé.
Elle doit tendre surtout à le disposer à l’action, c’està-dire au goût, à la connaissance des œuvres populaires. |
Le disposer, comment? Est-ce en instituant des cours où lui serait enseignée la pratique des œuvres ? Le temps pourrait faire défaut à une telle entreprise, et peut-être serait-elle déplacée au milieu des études
ecclésiastiques.
Mais quelle salutaire distraction, aux heures de détente, que certaines lectures où l'exemple des curés, qui ont fondé dans leur paroisse des œuvres populaires, est raconté avec l’entrain dont s'accompagne toujours le récit de’ces campagnes sociales, fécondes en incidents, en surprises, en émotions ! Ce ne serait pas seulement de l’histoire contemporaine : le vieux clergé de France apparaîtrait ici avec l’auréole d’une gloire imprévue.
Crédit rural et enseignement agricole, ateliers de chômage et initiatives industrielles, ces curés d’ autrefois ont tout connu, tout entrepris.
L'un, dans son village d'Auvergne, s’improvise ingénieur pour ouvrir aux voitures un chemin praticable ; l’autre, dans le Bas-Calaisis, apprend à ses paroissiens à fumer les champs et à employer la paille pour nourrir les animaux ; celui-ci monte un atelier de tissage, celui-là introduit dans sa paroisse l’industrie de la
toile d’ortie et le lissage de la laine.
Un Jésuite célèbre, le P. de Clorivière, écriten 1570 un pelit livre intitulé : Modèle des pasteurs ou Précis de la vie de M. Sernin, curé d’un village dans le diocèse de T.…, qui est un programme complet d'action sociale.
Quant aux règles spéciales d'organisation des patro. nages ou des cercles, aux connaissances légales ou administratives nécessaires à la création des mutualités, des syndicats, des caisses rurales, c’est une science qui sera, dans les paroisses, à la portée de tous les curés. Les HOME pratiques abondent 1; les comptes
1. Je tiens à signaler en particulier l'excellent Manuel pratique d'économie sociale de M. Léon de Seilhac et les publications si intéressantes de l'Action populaire de Reims.
rendus des congrès offrent à tous les exemples et les leçons de l’expérience, et c’est, dans les œuvres comme en toutes choses, en travaillant qu’on devient artisan.
Mais ce qu'il importe, par-dessus tout, de donner aux jeunes prêtres, c'est l'amour des œuvres, avec le sentiment de leur nécessité. Je voudrais que, sans retenir à :- l’excès leurs esprits sur les spéculations théoriques, sans les encourager aux vagues discussions sur les mérites ou les périls de la démocratie, on les mît bien en face de la réalité ; en face de ce peuple d’où ils sortent, et qui va, presque partout, passer à côté d'eux, indifférent à leur mission apostolique, ignorant de leur âme, leur dérobant la sienne, souvent hostile et résolu à la méfiance, quelquefois à la haine : en face de leur église, librement ouverte devant eux, au moins pour un temps, mais froide et vide, où quelques femmes viennent encore prier, d’où les hommes, sauf peut-être à certains jours solennels, s’éloignent comme d’une demeure étrangère ou suspecte; en face de ces ouvriers, de ces paysans qu'ils vont coudoyer sans les connaître, et qui souffrent, non pas seulement de la pauvreté, mais aussi du tourment dont l'incertitude du lendemain leur inflige l'oppression ; en face de ces 73 humbles qui ont des peines cachées, peines'de famille, peines d'argent, dont ils cherchent l'oubli au cabaret, de justes intérêts souvent dédaignés de ceux qui pour- raient les servir, des droits méconnus et des besoins légitimes exploités par les politiciens.
Je voudrais qu’on leur montrât celte foule, tumullueuse ou inerte, agilée par des passions irraisonnées
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ou butée contre son étroit horizon, séparée de son Dieu, détournée de ses conseillers naturels, livrée sans guide et sans frein aux suggestions des flatteurs, et chargée, dans cette faiblesse, du fardeau redoutable d’une souveraineté absolue ! Cette foule, c’est elle qui décidera si la France gardera son vieux culte, ses églises et ses prêtres, si elle restera Ro ou si elle retombera dans le paganisme!
Voilà l’enjeu offert à leur courage, le prix proposé à leur zèle : quoi de plus puissant pour émouvoir ces âmes, toutes remplies des ardeurs premières du sacerdoce ?
Conquérir le peuple, c’est gagner cet enjeu, le gagner
pour le rendre à Dieu.