LES AMATEURS
longue carrière et durant mes nombreux voyages, je n'ai pas rencontré ailleurs un goût aussi développé pour la musique, le chant et la déclamation, comme dans ce pays. Ce m'est un grand plaisir de le constater, surtout parmi les Canadiens français.
Les sociétés d'art lyrique, les cercles dramatiques, les académies de musique, les conservatoires, les cours de solfège et de diction qui existent par tout le Canada, nous donnent une preuve réconfortante que le goût des arts ne s'est pas laissé contaminer outre mesure, par la fièvre de ce qu'il est convenu d'appeler l'indispensable mercantilisme, et, qu'ici, on trouve de plus des protecteurs et des bienfaiteurs qui se plaisent à encourager tous ceux qui travaillent utilement au développement du progrès artistique.
A Montréal, Québec, Ottawa, Toronto, et même dans des villes de moindre importance, il y a des sociétés d'amateurs dont certaines ont obtenu de réels succès lors des stimulants concours annuels organisés par Lord Grey, ce grand et regretté vulgarisateur de l'art dramatique au Canada. Cet habile diplomate avait compris combien le bilinguisme était nécessaire et obligatoire; il s'intéres-
sait plus à la langue française qu'à la langue anglaise, et il en a donné des preuves indéniables. C'est lui qui, à sa manière, disait un soir dans une école, et devant un public composé de beaucoup d'anglais : « Tout le monde aime la musique, tout le monde devrait parler la langue française, c'est la plus belle musique que je connaisse. »
Si je ne craignais de blesser la modestie des uns ou la susceptibilité des autres, je pourrais parler aussi plus longuement de certains élèves qui n'étaient, après tout, que des amateurs stylés et qui ont fait bonne figure dans l'interprétation de plusieurs chefs-d'œuvre de Racine et de Molière.
On se souvient encore de ces soirées où l'on jouait Athalie, les Précieuses ridicules, le Médecin malgré lui et l'Avare qui précédèrent les non moins intéressantes représentations du Maître de la Mort d'Allotte de la Fûye, une tragédie religieuse pour laquelle Frédéric Pelletier écrivit une si savante et remarquable musique; de Notre-Dame Guesclin, drame en vers de Théodore Botrel et du Drapeau de Carillon, l'œuvre historique et si patriotique du sénateur L.-O. David, notre distingué historien.
Plus tard Sainte Clotilde, drame en vers de l'abbé Le Meunier et plus récemment, les représen-
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tations de Britanniens de Racine, données avec maîtrise par d'autres élèves amateurs, attirèrent un public choisi à Montréal, Québec et Ottawa.
Je ne serais pas pardonnable d'oublier, dans ce chapitre, ce groupe d'intellectuels qui, bien avant, avait eu l'heureuse idée de fonder au Monument National, les inoubliables «Soirées de famille».
Ces modernes « Enfants sans-souci )) s'étaient choisis eux-mêmes parmi une jeunesse brillante, érudite et toute pleine du feu sacré de l'Art; ils avaient un beau champ littéraire et artistique à cultiver, ils étaient eux-mêmes du terroir et devaient en connaître les goûts.
Si un si beau commencement devait avoir une fin, elle aurait dû se faire attendre plus longtemps.. Encore quelque chose de disparu dont il ne reste plus qu'un bon souvenir que le temps, hélas ! effacera.
Pourquoi ne parlerais-je pas de ces autres soirées d'amateurs données par des jeunes gens ou des jeunes filles dans les écoles et pensionnats ? Ces sortes d'auditions présentent un certain côté qui ne manque pas d'intérêt : presque toujours, elles sont préparées et dirigées par un professeur ou une institutrice de la maison qui apportent dans ce travail
une patience à toute épreuve et un dévouement sans borne. Régisseurs et interprètes ignorent certainement les subtilités et les artifices de l'art théâtral, mais c'est en cela que je les trouve intéressants. Il se dégage de ces inoffensives récréations un je ne sais quoi de charmant qui vous fait oublier momentanément les spectacles vulgaires et leurs déplorables conséquences.
Ce qui différencie l'amateur du comédien professionnel c'est que celui-ci doit faire des études spéciales, qu'il a plus de pratique que l'autre et qu'il s'occupe exclusivement de son art dans lequel il peut chaque jour se perfectionner davantage.
On constate évidemment chez l'amateur une inexpérience scénique qui, à mon avis, ne lui est pas tellement défavorable; il est moins conventionnel que le comédien ordinaire et partant souvent plus naturel et s'il ne connaît pas les « trucs » du métier, il n'y perd pas grand'chose.
Pour plusieurs sociétés d'amateurs, il se présente certaines difficultés que les comédiens n'éprouvent pas, ou du moins éprouvent plus rarement. Ces sociétés ne trouvent pas, sur les scènes où elles jouent, les décors, le mobilier et les accessoires qui