LE COMÉDIEN EN TOURNÉE
C'est un coup d'œil très pittoresque de voir le grand premier rôle, le jeune premier, le père noble et les autres, en bras de chemise, procédant à l'installation du théâtre forain, pendant que l'ingénuité, la jeune première, la mère noble épluchent carottes, navets et pommes de terre, préparant le repas autour des roulottes. Dans quelques heures on les reverra costumés en roi, prince, marquis et marquise. Leurs frais ne sont pas grands; pas d'annonces dans les journaux, pas de dépenses d'affiches, un simple tambour suivi d'un artiste de la troupe, à la voix de stentor, s'arrête aux quatre coins de la commune. Trois formidables roulements se font entendre; les paisibles campagnards sortent de chez eux avec toute la marmaille. C'est alors que commence un boniment à peu près dans le genre de celui-ci :
(( Par permission de M. le Maire, joyeux habitants de cette belle et intelligente commune, les Francs nos frères, vous avez Ihonneur d'avoir dans vos murs la célèbre troupe Balochard, envoyée par M. le Ministre de i Instruction Publique et des Beaux-Arts, pour propager l'esprit de patriotisme dans votre cœur et dans celui de vos enfants. La célèbre troupe Balochard composée d'artistes ayant fait leurs preuves
sur les grrrands théâtres de France et de l'étranger, vous jouera ce soir, avec la mise en scène exacte de Paris, le grrrand succès : « Stella ou la Forteresse du Mont des Géants », grand drame à spectacle en S actes et i8 tableaux, avec le concours de toute la troupe. Le théâtre est construit sur la place du Bœuf Couronné en face de l'auberge du « Bec salé ». Cette grrrande représentation commencera à 8 heures précises. On est prié d'apporter les mouchoirs, la pièce fera couler des torrents de larmes !
Prix des places : 50 centimes pour les grandes personnes, 25 centimes pour les enfants. Les premiers arrivés seront les mieux placés.
Qu'on se le dise ! »
Un dernier roulement de tambour. Les gens rentrent chez eux, les enfants crient, les chiens aboient, les volailles et les cochons qui ont tout entendu restent indifférents.
Le soir, avant la représentation, a lieu la réclame de la dernière heure. Sur l'estrade, devant la baraque, éclairée par des lampes fumeuses, les artistes, revêtus des costumes qu'ils porteront dans la pièce, se tiennent dans des poses plastiques pendant qu'un des leurs joue du cornet à piston, qu'un autre souffle dans un trombone, que le