LE COMÉDIEN EN TOUKXÉE
tambour roule un rigodon et que la plus grosse artiste de la troupe tape, à tours de bras, sur une grosse caisse et l'homme à la voix de stentor crie de tous ses poumons:
« Entrez, entrez, mesdames et messieurs, vous en aurez pour votre argent. Entrez, entrez ! »
Les braves habitants se bousculent pour monter et pénétrer à l'intérieur, les enfants tombent, braillent, cela ne fait rien. Une vieille dame, presque toujours aux cheveux poudrés et en robe de velours noir rougi par le temps, recueille tranquillement dans une boîte ornée de quelques verreries les petites pièces blanches.
L'heure de la représentation arrive; on éteint les lumières du dehors; trois coups d'un gros bâton frappés sur la scène indique que le rideau va se lever.
Il se fait alors un silence profond; la place du Bœuf Couronné est sombre et déserte, l'auberge du « Bec salé » a fermé ses volets et mis les barres. On aperçoit dans l'ombre autour de la baraque, quelques pauvres enfants qui n'avaient pas la petite pièce blanche et qui essaient de voir dans l'intérieur par les interstices des toiles de la tente. Ils sont souvent dérangés dans leur contemplation
par le fouet d'un des artistes inoccupé à ce moment, et qui, serait-il revêtu d'un costume de Roi, n'hésite pas à accomplir cette besogne.
La soirée finie, les paisibles habitants rentrent chez eux tous pleins des émotions qu'ils ont éprouvées. Ils sont heureux, ils ont beaucoup pleuré. Demain ils riront, car la direction de ces troupes nomades sait intelligemment varier son répertoire.
Si j'ai présenté d'abord ce genre de comédiens en voyage sous un aspect curieux, original et comique, je dois à la vérité de dire que ces artistes nomades ont leur utilité. Bien des gens des campagnes éloignées des villes seraient privés du plaisir d'assister à des représentations théâtrales sans ces troupes ambulantes. Ces troupes, sont presque toujours composées des membres d'une même famille auxquels se joignent souvent des artistes de mérite que la nécessité oblige à contracter ces engagements. Ils entrent dans un milieu généralement très honnête et s'ils ne font pas du grand art, ils gagnent leur vie sans trop de soucis et en bons philosophes. J'ai connu à Paris et dans les grands théâtres, des artistes arrivés à une certaine réputation et qui ne rougissaient pas d'avoir appartenu à des troupes foraines.
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Le comédien en tournée à l'étranger
Dans le chapitre précédent qui traite du « comédien en voyage » il n'a été question que de voyages bien faciles, à travers la France, si on les compare à ceux que beaucoup de comédiens ont fait dans les pays étrangers.
Je me rappelle les récits que j'ai entendus de la bouche de plusieurs de mes camarades qui sont allés, il y a une quarantaine d'années, dans les Amériques. Il était vraiment intéressant de les entendre raconter leurs séjours au Brésil, au Mexique, au Texas, et dans les endroits qu'ils traversaient et où les spectateurs payaient au théâtre le prix de leurs places avec des pépites ou de la poudre d'or. Cela se faisait encore il y a quelques années au Klondike, dans l'Amérique anglaise du Nord.
En ce qui me concerne, pendant dix ans, mes compagnons et moi avons parcouru les principales [1351
villes de Roumanie, de Serbie, de Bulgarie, de la Turquie d'Europe et d'Asie, de la Russie et presque toujours dans des conditions très difficiles. Il faut avoir subi, pour s'en rendre compte, les chaleurs de la Grèce à Athènes, au Pirée et à Patras; il faut avoir échappé dans cette dernière ville à la variole noire qui fit d'innombrables victimes, en l'année 1886; il faut avoir traversé le Danube de Roustchouk à Giurgevo sur des glaçons mouvants; avoir dormi la nuit sur des ponts de bateaux qui n'avaient pas de cabines ; avoir fait naufrage en vue de l'île de Syra et perdre tous ses bagages ; être resté des jours sans manger et des nuits sans dormir; être allé à Astrakhan en plein choléra et avoir assisté au massacre de vingt-deux docteurs accusés par le peuple de faire mourir leurs malades qui, par une élémentaire précaution, étaient transportés de leurs demeures dans des baraques installées en sanatorium. Triste fruit de l'ignorance des masses !
Il faut avoir fait un voyage à Téhéran, à dos de chameau, et éprouvé dans ce genre d'équitation, pendant neuf jours, la délicieuse sensation du mal de mer !
Si j'ajoutais bien d'autres incidents sans nombre, tout cela fournirait assurément matière à un livre
LE COMÉDIEN A l'ÉTRANGER 137
d'aventures vécues qui ne manquerait pas d'un certain attrait.
Je l'écrirai peut-être un jour, si j'en ai le temps et surtout le courage; je me bornerai, pour cette fois, au récit assez mouvementé d'un de mes voyages, alors que je dirigeais une troupe française de comédie et d'opérette en Russie et que l'idée me vint de pénétrer en Asie Centrale Jusqu'aux frontières du Thibet.
J'arrivai, il y a 30 ans, au Caucase. On m'avait dépeint Tiflis comme une ville encore trop peu civilisée pour s'intéresser au théâtre français. Je fus cependant bien récompensé de ma tentative. Aidé par de généreux auxiliaires, je fis une campagne théâtrale toute de réussite et de triomphes.
La saison de Tiflis finie, ma grande curiosité pour l'inconnu m'attirait vers ces villes de l'Asie centrale et du Turkestan que la Russie venait en quelques mois de transformer d'une façon si extraordinaire et de faire entrer, avec une rapidité prodigieuse, dans la grande voie de la civilisation. Le nombre trop élevé de mon personnel ne me permit pas, cette fois, de tenter l'entreprise et je dus remettre à plus tard l'exécution de mon projet.
Deux années s'étaient écoulées depuis cette époque quand j'eus le plaisir d'être rappelé au Caucase et dans ce théâtre de Tiflis où nous avions été si fêtés.
L'idée me revint alors d'aller en Asie Centrale. Aussi aguerri que l'on soit dans les entreprises difficiles, j'avoue que lorsque le moment fut venu de mettre mon idée à exécution, j'eus un instant d'hésitation et de crainte. Jusqu'alors des savants, des explorateurs avaient pénétré dans les provinces de laTranscaspienne etduTurkestan pour y étudier le pays au point de vue économique, géographique ou ethnographique, mais pas un imprésario n'avait encore osé entreprendre un tel voyage. Mon état de fortune ne me permettant pas de payer un voyage d'exploration ou d'agrément à mes compatriotes artistes, la difficulté consistait à faire vivre, dans ces lointaines contrées, avec le produit des recettes aléatoires des représentations de comédies et de petites opérettes, quatorze ou quinze artistes français. Je pris des renseignements. Les avis étaient partagés; les uns m'encourageaient; les gens d'affaires et les commerçants, ne voyant pour moi dans cette tournée aucun bénéfice pécuniaire, m'en détournaient; les craintifs m'effrayaient en