LE COMEDIEN A L'ÉTRANGER
me parlant du climat, des fièvres, des déserts à traverser, des dangers à courir, etc., etc. N'écoutant que mon inspiration, je résolus, quoi qu'il pût advenir, d'entreprendre ce voyage qui m'intéressait, au plus haut point.
Si les éléments artistiques dont je disposais n'étaient pas tous de première marque, ils n'étaient pas non plus très onéreux, et c'était, seulement, à cette condition que l'affaire était possible. Ce ne fut pas sans peine que je parvins à grouper autour de moi une quinzaine d'artistes qui pouvaient représenter dignement l'art théâtral français en Asie centrale. Il fut décidé que l'on partirait aussitôt que la saison de Tiflis serait terminée. Pour restreindre le nombre de mon personnel, je résolus de jouer moi-même dans les différentes pièces. Sans vouloir exagérer le moins du monde les difficultés de ma tentative, on comprend qu'il me fallut quelque courage pour ajouter à la responsabilité de la direction de l'entreprise, les obligations quotidiennes qui incombent à un acteur. Qu'importe ! Que Ion soit directeur ou artiste, c'est si beau d'être premier !. . . Quel étonnement éprouveront ceux qui apprendront l'aventure ! rne disaisje; quels incidents de voyage à raconter !. . . enfin,
quelle réclame !. . . Au fond, ce sont là, les vrais mobiles qui, dans notre métier, chatouillent notre amour-propre et nous font souvent agir. Ceux d'entre nous qui ne l'avouent pas tout haut le pensent tout bas. Et puis il n'y a pas que les artistes qui sont ainsi.
C'était en l'année 1 891, que muni des permissions nécessaires, je partis seul, dans la nuit du 28 février au ler mars. Le voyage est court jusqu'à Elisabethpol, première étape où je devais m'arrêter. Je fis en sorte de choisir un des wagons où il y avait le moins de monde et où je pourrais dormir à l'aise. A la queue du train se trouvait un petit compartiment vide et sans lumière; je me disposais à m'y prélasser, lorsque le conducteur m'apprit qu'il était réservé. Tout aussitôt, en effet, je vis monter, au milieu des mouchoirs qui s'agitaient sur le quai de la gare, deux jeunes mariés qui se rendaient à Bakou. Me voyant ainsi expulsé, la jeune femme me fît gracieusement observer que je ne les dérangerais nullement et me pria de garder la place que j'occupais. Arménienne de naissance, elle parlait assez couramment le français. Le mari, ingénieur à Bakou, s'abstint de prendre part à la conversation, sous prétexte, me dit sa femme,