‹ Comédiens et amateurs; le théatre et ses dessous. Préf. de Frédéric PelletierChapitre 19 sur 29 · LE COMÉDIEN A L'ÉTRANGER · texte numérisé non relu

LE COMÉDIEN A L'ÉTRANGER

qu'il comprenait tout mais qu'il lui manquait la pratique. Sans le bouquet de je ne sais quelles fleurs blanches qu'elle tenait obstinément dans ses mains et qui répandait dans le compartiment une odeur pénétrante et peu agréable, jamais, à les voir, on n'eût deviné en eux deux nouveaux mariés.

La nuit se passe de la façon la plus calme. Voisin et voisine s'endorment. Blotti discrètement dans mon coin, je reste absorbé et tenu éveillé par les mille préoccupations de mon voyage vers l'inconnu.

A six heures et quelques minutes, je prends congé de mes deux compagnons de route et je descends à Elisabethpol où je dois préparer la première représentation de ma troupe. Le jeune prince Michel Nakachidzé, fils du gouverneur de la ville, me facilite ma tâche, avec cette amabilité si propre aux Géorgiens, et le lendemain je pars pour Bakou.

Avant mon départ de Tiflis, un guide interprète, chargé de conduire les voyageurs, m'avait bien recommandé d'arriver à Bakou pour prendre le bateau partant, disait-il, le dimanche pour Ouzoun- Ada. Or, à cette époque de l'année, il n'y a aucun départ le dimanche. Je suis donc obligé d'attendre jusqu'au lendemain matin. Je n'y perds rien, car le soir même j'ai l'occasion d'assister à un bal

costumé donné au « Nouveau Club » au profit de la Croix Rouge. Cette fête fut charmante et réussit à merveille. Les salons étaient remplis de dames costumées dans le goût le plus parfait. Une d'entre elles m'intéressa surtout en ma qualité de metteur en scène. Travestie coquettement en Jeanne d'Arc, cette charmante personne a poussé la conscience et l'exactitude de l'époque jusqu'à exécuter plusieurs contredanses, armée de la bannière de Charles VII. Après un assez bon souper, je rentrai à l'hôtel d'Europe et me couchai; mais, je l'avoue, cette nuit-là encore se passa dans l'agitation de bien naturelles préoccupations.

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En route pour TAsie Centrale

Le lendemain, à midi, je m'embarquai sur le bateau Prince Barialinsky de la compagnie « Caucase et Mercure ». Quelques officiers et civils occupaient avec moi le carré des premières. Maintenant, me disais-je, j'aurai des renseignements plus détaillés, car certainement ces messieurs connaissent ou habitent le pays où ils se rendent. Un colonel, seul, parlait assez bien la langue française; mais, lui aussi, allait pour la première fois en Transcaspienne; il arrivait de Smolensk et son service l'appelait dans un bataillon à Askabad. Je n'en fus pas moins heureux de faire sa connaissance, car il se montra d'une amabilité parfaite; mais lorsque je lui appris que j'allais préparer à Askabad et autres villes des représentations de comédie et d'opérette française, il en parut fort surpris et me laissa peu d'espoir.

La traversée est courte de Bakou à Ouzoun-Ada. Le lendemain, vers midi, nous débarquions, mon [143]

colonel et moi, dans cette station tête de ligne du chemin de fer Transcaspien. Pour un voyageur européen, ce petit port de mer n'offre aucun intérêt. Une gare, quelques agences maritimes et leurs magasins, plusieurs maisons habitées par des ingénieurs ou des ouvriers, constituent ce qu'on appelle Ouzoun-Ada.

Au point de vue théâtral, il n'y avait, me semblait-il, rien à faire dans ce désert de sable parsemé de rares maisons. Quelques personnes à la gare, apprenant mon arrivée, m'entourent, me questionnent et me demandent si vraiment je compte amener une troupe française dans ces contrées. Mais voilà que sur mon affirmation, le chef de gare, un premier lieutenant, m'engage à m'arrêter à Ouzoun-Ada, et à organiser une soirée quand la troupe débarquera. Je n'en croyais pas mes oreilles ! . . . Une représentation à Ouzoun-Ada ! Mais où était le public ? . . . pensais-je; et dans quel local jouer ? . . . En moins de temps qu'il ne m'en faut pour l'écrire, ce très aimable officier me fait promettre de donner une soirée et se charge d'arranger tout ce qui est nécessaire au spectacle. Je le quitte fort peu convaincu et, accompagné de m.on colonel, je monte à six heures dans le train qui doit nous conduire à Askabad.

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Comme confort, les plus grandes compagnies de chemins de fer européens peuvent prendre modèle sur celui du Transcaspien. Les wagons sont larges, aérés, spacieux; les sièges y sont commodes et soigneusement rembourrés; en outre, un wagon-restaurant, mis à la disposition des voyageurs, permet d'y passer le temps sans trop s'apercevoir de la longueur de la route. Mon colonel est un bon vivant qui fait avec moi, bonne figure devant un dîner excellent arrosé de quelques bouteilles de vin blanc de Samarcande.

D'Ouzoun-Ada à Kizil-Arvat, la route n'offre rien d'intéressant. La voie ferrée est bien entretenue et les stations, distantes de 20 à 25 verstes, sont d'un aspect assez coquet; elles possèdent toutes uniformément quelques petits massifs de verdure et un bassin circulaire orné d'un jet d'eau qui jaillit au passage des trains. C'est dans ces vasques que les mahométans, profitant des quelques minutes d'arrêt, se livrent, sans respect humain, à leurs ablutions de tout genre. Une fois les prescriptions du Coran scrupuleusement observées, calmes, et avec tout le flegme oriental, ils remplissent leurs aiguières de cette même eau avec laquelle ils se désaltéreront quelques instants après.

Nous arrivons à 4 h. 25 du matin à Kizil-Arvat, où le train reste un quart d'heure. Il est trop tôt pour que je puisse juger de l'importance de cette petite ville. La gare me paraît cependant avoir, même à cette heure matinale, une certaine animation. En réalité, c'est la première ville que l'on rencontre en entrant en Transcaspienne. Nous nous arrêtons vingt minutes à Guéok-Tépé, juste le temps nécessaire pour visiter le fameux camp retranché dans lequel 60,000 Turkomans, abrités derrière de hautes murailles de terre, furent défaits par 9,000 soldats russes commandés par le vaillant général Skobeleff.

Huit heures après, nous sommes à Askabad. A m.on grand étonnement, le quai de la gare offre l'aspect d'un boulevard de province dans un jour de fête. Des dames et des jeunes filles gentiment habillées s'entre-croisent, regardent avec curiosité les voyageurs, demandent à leurs connaissances descendues du train : Quels sont ceux-ci ? où vont ceux-là ? . . . Un grand nombre d'officiers de toute arme, à la tenue fort correcte, se serrent la main, échangent entre eux un bonjour, et que sais-je encore ? Tout le monde a un air animé, je dirais même joyeux. J'en aperçois plusieurs qui pénètrent

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dans le wagon-restaurant où ils vont retrouver des amis qui arrivent, ou d'autres qui ne font que passer. Cette petite fête locale se renouvelle à l'arrivée de chaque train-poste. La gare est un lieu de rendez-vous et de promenade pour le « tout-Askabad ».

Malgré mon désir d'aller le plus vite possible dans la ville, à la recherche d'une chambre dans laquelle je pourrais faire un bout de toilette, je suis entraîné par mon colonel et forcé de faire comme tout le monde, c'est-à-dire d'entrer dans le restaurant du train où l'on vide gaiement les verres de cognac et les bouteilles de bière. L'accueil qui m'est fait est plus que cordial et si franchement sympathique qu'un quart d'heure après j'aurais pu me croire habitant le pays depuis longtemps, et prendre mes amphitryons pour des amis de vieille date.

Après les politesses et les remerciements d'usage, j'allais me retirer lorsque je fus tout surpris en apercevant dans le salon du buffet de la gare une table que l'on venait de faire dresser à mon intention et à laquelle on me pria de bien vouloir prendre place en compagnie de plusieurs autres convives, heureux, me disaient-ils, de passer quelques heures avec un Français. Ce déjeuner fut charmant, et

l'amabilité toute spontanée avec laquelle on m'avait reçu me sembla de bon augure pour le succès de mon entreprise.

M. A. Rodziewitch, correspondant de l'Agence du Nord, dont j'aurai l'occasion de reparler dans le cours de mon récit, m'ayant offert fort gracieusement son logement, nous nous rendîmes ensemble dans la ville, aussitôt le déjeuner terminé.

Askabad est à environ deu.x verstes de la gare. Nous faisons ce trajet dans un excellent phaéton attelé de deux bons chevaux. Je remarque en route que toutes les voitures que nous croisons sont neuves et bien tenues. Les costumes des Sartes qui les conduisent offrent seuls un contraste désagréable, car la plupart d'entre eux sont fort mal habillés et des plus sales. En quelques minutes de galop et au milieu d'une affreuse poussière, nous arrivons dans la rue dite « du Bazar ». Rodziewitch me demande si je ne désire pas m' arrêter à la « confiserie française ». Enchanté de trouver à Askabad un magasin français, j'accède volontiers à son offre. Nous entrons, et je vois une boutique fort bien installée, avec boulangerie, confiserie, ■ pâtisserie et même un petit salon spécial où l'on peut se faire servir toute espèce de boissons fraîches. Là,

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je fais connaissance avec la maîtresse de la maison, une bonne française, Mme Guitart, qui ne sait assez me combler de politesses, tant elle est heureuse à la nouvelle de l'arrivée de compatriotes. Elle me raconte qu'elle est venue dans le pays en 1885 avec les bataillons du chemin de fer qui devaient, sous la direction du général Annenkoff, et après la bataille de Koursk, poursuivre le prolongement de la voie ferrée jusqu'à l'Amou-Daria. Mme Guitart était à cette époque gouvernante dans une famille russe. Elle ne put s'y plaire et reprit sa liberté. La voilà donc, à cinquante ans et sans grandes ressources, dans ce bourg d'Askabad qui n'était pas alors la ville d'aujourd'hui, Elle s'adressa au général Annenkoff qui, déjà à cette époque, commençait sa grande mission; il lui concéda une modeste bicoque où elle eut l'idée d'installer un petit commerce de boulangerie, le pain que l'on faisait alors dans le pays n'étant pas mangeable. Elle débuta avec un «poud» (trente-deux livres) de farine: en six ans, la bicoque était devenue un magasin bien assorti; la gouvernante française, douée d'une rare énergie, d'une activité sans pareille, était à cette épaque une des premières commerçantes d'Askabad, vivant

seule et paisible, en compagnie d'une douzaine de chiens et de chats, sa seule et respectable passion. Elle s'est depuis retirée des affaires, et peut bien remercier le général Annenkoff et bénir la Transcaspienne.

Askabad est un centre où l'on peut se procurer tout ce qui est nécessaire à la vie. La ville, aux larges avenues, d'une grande étendue, est bâtie en plaine; de chaque côté des avenues et des rues, des canaux fournissent l'eau aux habitants. Excepté dans la rue « du Bazar » et dans le « Bazar » lui-même, les maisons n'ayant qu'un rez-de-chaussée sont très espacées et entourées de petits jardins trop récemment plantés pour offrir un ombrage suffisant contre les rigueurs d'un soleil tropical. Une vieille forteresse turkomane, en terre sèche, qui se dresse au milieu de la cité et la domine, a été transformée en prison militaire. Sur deux grandes places de la ville, s'élèvent deux colonnes sans style, flanquées de canons, tous de fabrication anglaise, pris aux Turkomans et aux Afghans dans les différents combats qui leur ont été livrés par les Russes. Les seules constructions qui attirent l'attention sont d'abord le palais du Gouverneur Général, puis les casernes, aménagées avec un

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soin d'hygiène et de salubrité tout particulier, enfin le club militaire et celui du commerce, qui l'un et l'autre possèdent une coquette salle de spectacle. La ville n'avait alors qu'une seule petite église, la seconde, plus vaste, n'était pas encore achevée.

A ce moment de l'année, la température est déjà très élevée à Askabad; aux mois de juin et juillet, la chaleur atteint celle du Sénégal. Comme dans nos colonies, les habitants souffrent des fièvres, mais elles sont peu dangereuses, n'ayant aucun caractère paludéen; elles ne proviennent que du grand écart de la température du jour et de la nuit, dont les variations parfois sont de 30 degrés Réaumur.

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Les premières misères

En sortant de la confiserie Guitart, Rodziewitch me conduit chez lui et me montre la chambre que je. dois occuper : elle est spacieuse, propre et garnie d'un joli tapis de Merv; une table pour écrire, une autre sur laquelle trône l'inévitable samovar, quatre chaises, et un fauteuil de style asiatique, un canapé en bois recouvert d'un morceau de toile de Perse, en composent l'ameublement. Quant au lit, mon œil inquiet le cherche vainement. Mon hôte me met bientôt au courant de la situation en me demandant de la façon la plus simple du monde si j'ai mon matelas, mes draps, ma couverture, mon oreiller. Je fais triste mine et je lui déclare que j'ai compté acheter tous ces articles de voyage à Askabad. En homme pratique, il me fait observer qu'ils me coûteront beaucoup plus cher qu'à Tifîis, mais il m'accompagnera pour faire ces différentes emplettes. Et nous voilà parcourant les magasins à la recherche des fameux accessoires indispensa- [152 1

bles à quiconque voyageant en Transcaspienne ne veut pas courir le risque de coucher sur la planche. Enfin je suis muni d'un équipement complet et artistiquement arrangé par un soldat au service de mon aimable ami. Je passe une excellente nuit de repos et me réveille le lendemain tout frais et dispos pour lancer l'affaire théâtrale française dans cette première ville importante qui va être pendant quelques jours mon quartier général.

Arrive l'heure des visites que j'ai à faire; j'endosse l'habit noir de cérémonie et, coiffé du chapeau haut de forme, je me rends chez le Gouverneur Général. Mais hélas ! cet habit tout flambant neuf et le chapeau sont bien vite couverts d'une épaisse poussière blanche. Heureusement, dans ce pays-là, tout est admirablement prévu. Dès mon entrée dans le vestibule du Gouverneur Général, deux soldats de planton s'arment de leurs brosses et, en quelques instants, avec tous les égards qu'ils ont pour un étranger, ils rendent la couleur première à mon costume de cérémonie; ils poussent le zèle jusqu'à faire disparaître de mes chaussures le moindre atome de poussière. Introduit tout aussitôt chez le Général-Lieutenant Kourapatkine qui m'accueillit de la façon la plus bien-

veillante et la plus courtoise, je recevais de lui r autorisation nécessaire pour mes représentations, tout en me faisant observer, de la façon la plus délicate, que le temps du Carême était peut-être un moment mal choisi pour jouer des « Niniche » et des « Femme à papa ». D'ailleurs il me souhaita toute la réussite possible et je pris congé de lui en emportant un excellent souvenir de sa réception. Pendant deux jours et sans quitter l'habit noir, je continuai mes visites ! Vous tous qui voulez bien me lire, vous savez, n'est-ce pas, par expérience, ce qu'est pénible une série de visites à rendre en frac ou en uniforme ! Et vous me plaindrez certainement quand je vous dirai qu'en trois mois de voyage, aller et retour, j'ai fait ou rendu deux cent quatre-vingt-une visites, chiffre invraisemblable, mais pourtant exact. Je n'ai pas eu à les regretter, car l'accueil que j'ai reçu a été toujours et partout aussi cordial qu'il m'était permis de l'espérer.

D'Askabad, où j'attendais la troupe qui devait partir de Tiflis huit ou dix jours après, je devais préparer moi-même toute la tournée, car je n'avais aucun secrétaire. J'envoyai affiches et billets dans toutes les villes où je comptais donner des

spectacles et je m'adressai à toutes les personnes dont l'appui et le bon vouloir m'étaient nécessaires. Le difficile était de fixer la date des représentations. C'était là, au point de vue d'une affaire théâtrale, le véritable tour de force à exécuter, car un événement quelconque pouvait retarder un des premiers spectacles dans une ville et occasionner le même retard dans toutes les suivantes. Grâce à Dieu, tout se passa bien; au bout de quelques jours, il n'était question dans toute la Transcaspienne et le Turkestan que de l'arrivée de la troupe française. Dans chaque train, montant ou descendant, les affiches s'étalaient flamboyantes sur les panneaux du wagon-restaurant. Déjà, de Tachkent, un télégramme m'apprenait que toutes les places étaient retenues pour trois représentations; me voilà donc assuré du résultat possible dans les grandes villes; quant aux petites, je l'étais moins, et je ne me suis pas trompé dans mes prévisions. La troupe, composée de 1 4 personnes, partit sous la conduite de mon régisseur, le 9 mars, de Tiflis pour Elisabethpol où elle donna deux représentations. De là elle se rendit à Bakou d'où elle s'embarqua sur le vapeur « Massis », mis gracieusement à notre disposition par M. Isaïe Pitoïeff,

dont la bienveillance et la générosité sont proverbiales parmi tous les artistes qui ont eu la bonne fortune de le connaître.

Le 14, je recevais par dépêche avis du départ de la troupe pour Ouzoun-Ada, et je publiai aussitôt ce télégramme dans toutes les villes (!) de la Transcaspienne. Un certain nombre de personnes d'Askabad, désireuses de faire une ovation à la troupe à son arrivée, eurent l'idée d'envoyer une ou deux musiques militaires recevoir les artistes aux accents de l'hynine national français. Le projet, sans doute mal présenté, ne réussit pas, et, par ordre supérieur, la manifestation musicale fut interdite.

Ne se tenant pas pour battus, les organisateurs résolurent alors de la faire sous une autre forme. Je fus inquiet de la tournure que pouvaient prendre les choses, et je me décidai à faire venir la troupe par le train du matin, pour éviter ainsi les suites peutêtre fâcheuses qui auraient pu résulter d'un excès de sympathie pour les artistes français. Je gardai donc secrets le jour et l'heure d'arrivée et je partis pour Ouzoun-Ada en compagnie de Rodziewitch, qui, dès ce moment, ne me quitta plus et me rendit, avec le plus désintéressé dévouement, tous les ser-

vices dont j'eus besoin dans cette Transcaspienne qu'il connaissait à fond. Après être restés quelques heures à Kizil-Arvat pour terminer les préparatifs de la représentation qui devait avoir lieu le lendemain dans cette ville, nous arrivâmes le i6 au matin à Ouzoun-Ada et nous nous rendîmes aussitôt sur le bateau « Massis » qui était arrivé dans la nuit.

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Des larmes au rire

Malgré l'heure matinale, toute la troupe était debout, mais dans un état déplorable. C'est que, pendant la traversée, le « Massis )) avait été assailli par une tempête qui faillit coijter la perte du navire et la vie de mes braves artistes. Si j'arrivais à leur rencontre avec de bonnes nouvelles, ils n'en avaient, eux, que de mauvaises à m'apprendre. A Bakou, on avait volé à une artiste tous ses bijoux renfermés dans un petit sac à main. Elle n'avait sauvé que le bracelet et la montre qu'elle portait sur elle. Les recherches les plus actives furent opérées mais sans résultat; on fut obligé de partir en laissant au voleur impuni le produit de son larcin. Grâce à cette heureuse insouciance qui est le propre des artistes en général, au bout d'un instant, il ne fut plus question ni du mal de mer, ni du vol, ni des dangers que la troupe avait courus : il s'agissait de songer à la représentation du soir, et une grave difficulté allait se présenter. Le chef [ 158 1

DES LARMES AU RIRE loi

de la station, organisateur cle la soirée, avait compté sur le piano du bateau-poste de la Compagnie Caucase et Mercure attendu dans la matinée et qui, à son grand désespoir, n'était pas encore signalé. Le mauvais temps qu'il faisait au large nous laissait peu d'espoir de voir arriver le jour même ce vapeur. Comment représenter « Mlle Nitouche » sans musique ? Il y avait cependant à Ouzoun-Ada un piano à queue appartenant à une famille juive; peut-être voudrait-on nous le prêter. Bien vite nous nous mettons en campagne au milieu d'une plaine de sable où les pieds s'enfoncent jusqu'aux chevilles. Nous trouvons la propriétaire du piano qui nous répond poliment, qu'ayant eu toutes les peines du monde à le faire monter et introduire dans la chambre du premier étage, où il est placé, elle craignait qu'il n'arrivât malheur à ce vieil instrument auquel elle tenait beaucoup ! De plus, la maison est en bois, dit-elle, et la galerie par laquelle on devra le descendre, étant très peu solide, pourra entraîner avec elle la maison tout entière ! Ne désirant pas être cause, sur les bords de la Caspienne, de la destruction de ce temple d'Israël, nous n'insistons pas davantage et nous revenons à la gare assez décontenancés, réfléchis-

sant au parti que nous avions à prendre. Nous décidâmes d'abord que la représentation pourrait être remise au lendemain, mais, quelques spectateurs, devant partir le soir même, faisaient triste mine et semblaient très ennuyés de ce contretemps. En outre, le chef de la station nous fît remarquer que si la représentation n'avait pas lieu le soir même, nous perdrions ces messieurs complétant le nombre des 40 spectateurs qui avaient tenu à s'associer pécuniairement à cette première représentation en Transcaspienne. La situation était critique et la soirée semblait gravement compromise. C'était un triste début qui, malgré son côté comique, pouvait nous être préjudiciable pour plus loin. Il fallait cependant prendre une détermination. Comme dans toutes les pièces de théâtre, surgit tout à coup le fameux deus ex machina, sous la forme d'un agent maritime qui nous avoua timidement posséder un petit harmonium qu'il mettait à notre disposition. La représentation était sauvée ! Le public consulté dans la journée voulut bien se contenter de cet instrument plus apte à accompagner des chants sacrés qu'à prêter son clavier aux couplets entraînants de la partition d'Hervé; mais, enfin, (( à la guerre comme à la

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