DES LARMES AU RIRE
menaçaient de plonger public et artistes dans la plus complète obscurité, sans la présence d'esprit du chef de station qui fît apporter plusieurs disques du chemin de fer, qu'en un instant on accrocha aux montants des coulisses. C'est à l'aide de ce nouveau genre d'éclairage que la soirée se termina. Tout le monde avait ri de bon cœur, se prêtant amicalement à la situation difficile de ce théâtre improvisé.
Un souper, offert à la troupe par les spectateurs, réunissait à minuit, dans le buffet de la gare, les artistes qui furent l'objet d'une longue manifestation sympathique, seulement interrompue à deux heures de la nuit par le départ du train.
Un wagon spécial, mis complaisamment à notre disposition, nous conduisit à Kizil-Arvat, où nous arrivâmes à 6 heures du matin.
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Comédiens sans gîte
Cette petite ville présente peu d'intérêt et de curiosité; il n'y a à visiter que les vastes et élégants ateliers de construction du chemin de fer, éclairés à l'électricité et qui occupent un grand emplacement en face de la gare.
La société de Kizil-Arvat se compose exclusivement d'officiers et d'ingénieurs civils ou militaires, qui vivent tous en bonne intelligence, formant en quelque sorte une famille entièrement séparée des marchands persans et arméniens.
Les dames y sont en très petit nombre, mais toutes sont jolies, spirituelles et distinguées. Le club où nous devons jouer est un lieu de rendezvous général. Cette fois, nous y trouvons un théâtre mieux installé. Nous jouons le soir même devant un public comprenant assez bien la langue française. Un incident vint jeter une note comique; au milieu du second acte de (( Mlle Nitouche )), un orage suivi d'une pluie torrentielle éclate [164]
COMÉDIENS SAKS GÎTE 165
avec une telle violence, qu'il enlève la toiture. Nous sommes littéralement inondés, et nous devons, pour un moment, suspendre la représentation.
J'avais annoncé un seul spectacle à Kizil-Arvat, mais avant la fin de la soirée, le public me fit promettre de rester le lendemain pour en donner un second. Devant ce désir, formulé de la façon la plus aimable, nous décidâmes de rester un jour de plus. Cette soirée se termina par un souper qui se prolongea très avant dans la nuit. Lorsque chacun se disposait à rejoindre le wagon qui nous avait amenés le matin et qui devait rester en gare pour nous héberger, on nous apprit que, par une erreur involontaire, le wagon n'avait pas été décroché et avait continué sa route avec le train. Inutile de dépeindre le désappointement de chacun de nous. Les artistes après une pénible traversée et deux jours de fatigue, éprouvaient le besoin de goûter un repos qu'ils avaient bien gagné.
La ville de Kizil-Arvat ne possède pas d'hôtel; le club ne pouvant offrir en guise de lits que ses billards ou ses tables à manger; la troupe était donc menacée de camper sur la scène ou dans la gare. Pendant ce temps, la plupart des spectateurs étaient partis. Les artistes restés presque
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seuls, se lamentaient et commençaient à me lancer leurs plus violentes malédictions; mais comme on dit dans la « Petite Mariée » : « Tout s'arrange, tout s'apaise » : quelques, officiers retardataires, s'apercevant de l'embarras de chacun de nous, offrent gracieusement à celui-ci un canapé, à celuilà une chambre où il pourra, tout au moins, passer la nuit. Deux ou trois artistes s'étaient déjà installés sur les billards du club. On les retrouva le lendemain, profondément endormis, sans souci du peu de confortable de leur lit de repos. Enfin, après un long moment de discussion, chacun de nous parvint à se trouver un gîte quelconque. J'étais le plus commodément installé, grâce à la toute charmante hospitalité du capitaine Rodzievitch. La seule voiture qui existe pour le service des officiers du bataillon du chemin de fer, fut mise à la disposition des dames. Les hommes, portant leurs paquets de théâtre et piétinant au milieu de la nuit, dans une boue épaisse, à la recherche de leur logement, offraient un coup d'œil qui ne manquait pas d'une certaine originalité.
Le lendemain, c'était à qui raconterait de quelle façon charmante il avait été reçu ; car ces messieurs les officiers ne s'étaient pas contentés de donner