LES COMÉDIENS A TAMERLAN
Kok-Tack ; elle se trouvait autrefois dans un autre palais dont les ruines se voient à plusieurs kilomètres de la ville. Après Timour, ses successeurs venaient s'y asseoir pour prendre possession de l'empire, et le bourreau y tranchait la tête des prétendants malheureux.
Dans une des salles de ce premier palais, on montre encore aujourd'hui, au fond d'une crypte obscure, éclairée jour et nuit par un lampadaire, un tombeau bien entretenu que les gardiens vous affirment être celui du frère de Mahomet. A droite de la crypte dorée, sur un entablement en marbre blanc, se trouve un manuscrit du Coran mesurant environ deux mètres de long sur 70 à 80 centimètres de large, soigneusement recouvert d'une étoffe ancienne brodée d'or et d'argent.
Malgré l'excessive curiosité qui nous retiendrait plus longtemps au milieu de ces merveilleuses constructions de l'antiquité, nous devons revenir dans la ville européenne pour songer aux choses pratiques. Nous visitons le théâtre, construit par une société d'amateurs au milieu d'un beau jardin. L'entrée rappellerait plutôt celle d'un hangar ou d'une remise, mais l'intérieur est proprement tenu; les places y sont confortables et bien ménagées, et
la scène, assez vaste, est munie des décors suffisants à la représentation des pièces du répertoire courant. Nous sommes munis de tous les accessoires nécessaires et, cette fois, nous pouvons assez proprement présenter aux spectateurs « Nitouche » et « Le maître de forges». On nous reproche cependant de n'avoir pas d'orchestre et un spectateur nous fait ingénument observer que nous eussions mieux fait de faire accompagner nos opérettes par une musique militaire plutôt qu'à l'aide d'un simple piano ! . . . Cette observation, formulée de la façon la plus naïve, n'est pas sans nous occasionner un certain instant de gaîté que nous dissimulons le plus adroitement et le plus poliment possible. Quoi qu'il en soit, ces deux soirées ont réuni un public nombreux, comprenant parfaitement la langue française et qui a semblé se divertir à souhait.
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Deux cents milles en voiture sans ressorts
Le dimanche 7 avril, mes affiches promettaient à la ville de Tachkent la première représentation de la troupe française, et nous étions encore, le jeudi 4 à Samarkande. Il s'agissait pour 14 artistes d'arriver au jour indiqué, sans s'arrêter en route, et de parcourir 300 verstes avec tous nos bagages. On nous fit remarquer qu'à moins d'un heureux hasard, il nous serait impossible de trouver à chaque relais les 18 chevaux nécessaires à nos six tarantass. La perspective de notre arrivée à Tachkent n'était pas plus gaie que celle du voyage; surtout quand nous pûmes nous rendre compte des conditions dans lesquelles nous devions accomplir cette route. A huit heures du matin, après avoir fait charger les malles et les petits colis, qu'on nous avait fait, par prudence, recouvrir d'un feutre épais, solidement cousu et ficelé, nous prîmes place en nous divisant, par trois, non compris nos cinq chiens, [1871
dans chacun de ces instruments de torture appelés tarantass. Nous avions, au préalable, fait garnir le fond des véhicules d'une épaisse couche de foin vert, sous laquelle chacun avait entassé son vin, sa bière, et les provisions de bouche dont nous avions eu soin de nous munir. C'est ainsi que, juchés et cahotés, nous prîmes le galop vers le premier relais de poste. A une quinzaine de verstes de Samarkande, il s'agit de traverser cinq ou six bras d'une rivière appelée Sérafchane qui serpente entre deux montagnes. L'eau, à cette époque de l'année, n'était pas assez haute pour qu'on eût besoin de nous transporter sur des « arbas )) aux roues plus élevées, mais assez cependant pour voir nos malles trempées à plusieurs reprises dans le courant rapide, et nous-mêmes sur le point de ressentir la fraîcheur d'un bain de siège improvisé. Guidés par des Sartes à cheval dont les fonctions consistent à indiquer tout le jour aux cochers et aux caravanes les endroits les moins profonds de la rivière, nous arrivons, au milieu des cris des dames et des hurlements des chiens, au bout de ce passage difficile et périlleux. Quelques verstes encore, et nous sommes au premier relais, où aucune difficulté ne se présente pour le changement des chevaux, mais