‹ Comédiens et amateurs; le théatre et ses dessous. Préf. de Frédéric PelletierChapitre 25 sur 29 · DEUX CENTS MILLES EN VOITURE · texte numérisé non relu

DEUX CENTS MILLES EN VOITURE

OÙ il nous faut prendre de nouvelles voitures. Ce supplice qui consiste à défaire son installation et toujours à la refaire, se renouvellera treize fois encore avant notre arrivée à Tachkent. Malgré l'heure matinale, chacun songe aux besoins de son estomac; mais déjà la plus grande partie du liquide a disparu. Les cahots perpétuels du tarantass ont brisé les bouteilles, et nous sommes dès à présent certains qu'après quelques verstes nous serons totalement privés de boisson. Quelques artistes, voulant se donner le courage indispensable à continuer ce trajet, qui cependant ne fait que commencer, absorbent imprudemment leurs provisions; d'autres ont la patience de tenir religieusement entre leurs mains ces bouteilles, qui leur seront certainement utiles le lendemain. C'est dans ces conditions que nous passons la première journée, sans aucun retard, et avec l'incroyable chance de trouver à chaque relais de poste les chevaux nécessaires, mais ayant pour toute nourriture des œufs et pour boisson désaltérante, du lait, souvent mélangé de celui de jument.

Chaque tarantass, bon tout au plus pour deux personnes, en contient trois; ainsi serré et meurtri, couvert d'une épaisse poussière, nul ne peut dormir,

et cependant la nuit arrive, où les moins robustes et les plus fatigués devront succomber au besoin du sommeil. Je décide qu'à tour de rôle, chacun prendra place à côté du cocher et sera remplacé par celui qui se sera reposé quelques heures; mais impossible à chacun de nous de pouvoir seulement reposer la tête, tant les cahots sont violents et répétés. C'est le roman comique de Scarron, moins sa confortable diligence et son côté plaisant, car jamais le « désert de la faim » que nous traversons ne pourra rappeler la ville du Mans, même sans ses poulardes. On dit qu'(( une mauvaise nuit est bientôt passée ». Celle-ci nous parut pourtant très longue. Le lendemain, les artistes, se souciant fort peu de l'arrivée au jour indiqué à Tachkent, et maudissant les maîtres de poste, toujours prêts à nous fournir des chevaux, menaçaient de s'arrêter dans un des relais, ne pouvant plus continuer ce voyage, que nous faisions, il est vrai, comme emportés par le vent. Quelques paroles d'encouragement et quelques bouteilles que le tarantass avait épargnées, eurent bientôt raison de cet instant bien légitime de découragement et de mauvaise humeur. Nous partîmes vers le Cyr- Daria, où un orage malencontreux nous obligea

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