‹ Comédiens et amateurs; le théatre et ses dessous. Préf. de Frédéric PelletierChapitre 26 sur 29 · DEUX CENTS MILLES EN VOITURE · texte numérisé non relu

DEUX CENTS MILLES EN VOITURE

à rester deux heures, attendant sur ses bords que 1 e vent fût calmé, et permit au bac de nous passer sur l'autre rive, sans courir le risque de briser ses amarres. Ce retard nous fit arriver à Tachkent dans la nuit, ce que je voulais à tout prix éviter, ne sachant où la troupe pourrait descendre. J'avais bien, à mon départ de Samarkande, et par mesure de précaution, lancé un télégramme à un Français tenant une espèce d'hôtel; mais aurait-il un local suffisant pour loger quatorze personnes ? Mes craintes ne tardèrent pas à se réaliser, car cet hôtel n'avait à sa disposition qu'une douzaine de chambres déjà occupées. Les artistes furent dans l'obligation de se contenter de modestes réduits qu'ils trouvèrent difficilement. Je fus moi-même, contraint de passer la nuit dans une immense salle de restaurant où l'on mit à ma disposition un lit sarte, rappelant à quelque chose près les anciens lits de sangle. Quoique mieux installé, mon sommeil fut encore troublé par le souvenir du tarantass, avec le bruit de son agaçante clochette mêlé au sifflet sourd et fatigant du Sarte excitant ses chevaux.

l$Jl$Jl$3I<}jl&l^t$JI$3t&Il$3l$3tÔ]lS>îO;>Jl^

Des jours meilleurs

Comme dans chaque ville, le lendemain fut consacré aux visites officielles. Le Gouverneur Général me promit de faire tout son possible pour assurer le succès de nos représentations. Je dois dire qu'il a tenu largement sa promesse.

Je fis, en outre, d'utiles connaissances parmi les membres de la (( Société Artistique » dont j'ai eu plusieurs fois grand besoin.

Les habitants de Tachkent aiment le théâtre et la musique. Les soirées données par des artistes amateurs sont très suivies. Cet « amour du théâtre» expliquera, bien plus que la curiosité du nouveau, la réussite des représentations françaises qui réunirent à chaque soirée un public nombreux, intelligent et connaisseur.

La ville de Tachkent, qui est beaucoup plus grande, quoique moins étendue, peut-être, que celle de Samarkande, présente une certaine analogie avec cette dernière. Les rues y sont aussi [192]

tirées au cordeau, bordées de courants d'eau ombragés par deux rangées de peupliers aux cimes élégantes et élevées; les maisons, qui n'ont qu'un rez-de-chaussée, sont toutes entourées de jardins où poussent assez facilement tous les légumes et les fruits d'Europe. Le quartier commerçant diffère cependant un peu de celui de Samarkande. Dans les magasins, qui rappellent un peu ceux d'une importante ville de province, on peut, à un prix modéré, se procurer tout ce qui est nécessaire. Dans cette partie de la ville, les habitations, d'une architecture assez prétentieuse, possèdent plusieurs étages. Les progrès de cette cité, en plein cœur de l'Asie centrale, sont dus à la remarquable administration du général Kauffmann, qui devint, après la prise de Khiva, le Gouverneur Général du Turkestan, et que la mort a ravi trop tôt à la sympathie dont il jouissait dans le pays. Son corps qui repose dans un parc planté d'ormeaux, entouré des canons et des boulets pris aux Turcomans, est l'objet d'un soin tout particulier qui fait le plus grand honneur à ceux qui ont rendu un juste hommage à sa glorieuse mémoire.

Tachkent possède quelques édifices qui méritent d'être signalés. D'abord, le Club, dont le luxe n'a

d'égal qu'en ceux des plus grandes capitales. Construit en forme de théâtre, sur un des plus jolis boulevards de la ville, ce cercle est le rendez-vous habituel des familles composant la société de Tachkent. La salle des fêtes, dans laquelle se trouve une scène large et profonde, est vraiment grandiose et richement décorée. Elle peut facilement contenir, avec sa galerie circulaire, plus d'un millier de personnes confortablement assises. Le théâtre étant assez éloigné de la ville, c'est dans ce local que se donnent, la plupart du temps, les spectacles extraordinaires, mais un règlement du cercle n'autorise pas un prix d'entrée dépassant un rouble. Remarquable aussi la nouvelle cathédrale, du plus beau style moscovite, qui s'élève sur une des plus grandes places de la ville, et dont la construction est due à la générosité publique. Ensuite le palais du grand-duc Constantin-Constantinovitch, dont l'architecture rappelle un peu trop celle d'une coquette gare de chemin de fer; la maison du Gouverneur Général, plus modeste, mais présentant, avec son gracieux portique en bois découpé, une certaine originalité dans sa simplicité. Parmi les grands magasins, je citerai ceux de Zako et de Keller, qui clôturent cette trop courte nomenclature.

Nous nous trouvons à Tachkent juste à l'époque du Ramadan ou Ramazan, c'est-à-dire à l'époque où les musulmans observent, tout le jour, un jeûne strict et sévère et se livrent au coucher du soleil à toutes les extravagances d'une noce orientale ! ! On nous invite à assister à ce spectacle très intéressant et très curieux. Ayant habité Constantinople, j'ai eu l'occasion d'assister aux soirées du Ramazan dans les quartiers turcs, mais je dois dire que le coup d'œil ici est tout autre, et présente une certaine différence en faveur de la ville sarte. Nous nous y rendons en compagnie du général Lébédiefî, qui veut bien nous faire l'honneur de nous conduire. Nos phaétons sont précédés chacun d'un djiguit, — agent de la police indigène, — qui nous fait faire, place au milieu de la cohue compacte qui obstrue les rues de cette vieille cité. Sur tout notre parcours, nous sommes l'objet des marques du plus grand respect de la part des Sartes, qui s'inclinent profondément à notre approche. Les quatre phaétons qui nous conduisent, d'un train assez rapide, au milieu de la populace refoulée par la police, produisent une impression facile à percevoir sur les physionomies de ces silencieux musulmans, un peu surpris de nos costumes européens, et encore plus

étonnés à l'approche des dames françaises en toilettes tapageuses. Nous prenons place dans un restaurant en plein air, où, avec force révérences, on nous invite à nous asseoir sur des chaises qu'on a apportées à notre intention, ce meuble étant, pour les orientaux, un objet absolument inutile ! ! !

Nous sommes, me dit-on, dans un établissement renommé pour son habileté à préparer l'inévitable « pilau )) — riz au gras avec du poivre rouge — que l'on nous sert à profusion, avec des nougats, des pistaches, des sucreries de toutes sortes; le tout aux accents d'une musique, qui, je le crois, ne deviendra jamais celle de l'avenir.

En un instant, le devant de ce restaurant est rempli d'une foule d'hommes et d'enfants dont nous excitons la vive curiosité; toute cette foule se meut au milieu d'un calme et d'un silence interrompu seulement par le chant monotone des cailles, oiseaux favoris des Sartes qui les élèvent dans des cages, avec un soin tout particulier, pour les destiner ensuite à ces combats qui rappellent ceux des coqs en Angleterre. Les Sartes ont en haute estime cette sorte d'amusement. Une dizaine de gamins de Paris feraient à eux seuls plus de bruit

que les milliers de Sartes qui passent et repassent dans un ordre parfait.

Nous nous rendons ensuite sous une tente, rappelant absolument une de nos baraques de foire, qu'on nous dit être le théâtre sarte. Notre entrée dans ce local, occupé déjà par un nombreux public, produit un certain mouvement parmi les placides spectateurs qui se lèvent et s'inclinent en apercevant l'uniforme du général Lébédieff. Les places les meilleures nous sont offertes et le commencement de la représentation ne se fait pas attendre. C'est d'abord « guignol » dans son état le plus primitif, avec son bon et mauvais génie, et ses traditionnels coups de bâton. Un vieillard, à l'organe aigu et fatigant, explique, avec des intonations étranges, imitant le crescendo d'un accordéon, le sujet de la pantomime. Chaque mot de son discours, est souligné par le bruit d'un tambour sans timbre, sur lequel il frappe avec un acharnement comique. Cette représentation, qui dure bien en tout quinze minutes, se termine par l'exhibition d'un arabe, qui s'introduit dans la bouche une quantité énorme de charbons allumés, dont il fait sortir les étincelles, par la bouche et les narines, en pluie d'artifice. Cet artiste, dans son genre.

paraît avoir satisfait le public qui accompagne sa sortie de hourras et d'applaudissements frénétiques, auxquels, du reste, nous nous associons de bon cœur. C'est avec peine que nous faisons accepter au directeur le montant du prix de nos places. J'ai pensé plus tard que sa générosité était due, sans doute, à la politesse qu'il voulait me faire en ma qualité de « confrère ».

Nous avions donné la veille notre troisième et dernier spectacle, car la sixième semaine du Carême était arrivée; les représentations en toutes langues sont interdites à cette époque dans tous les théâtres de l'Empire russe. Nous voulions profiter de ce laps de temps pour nous reposer d'abord quelques jours, puis reprendre notre chemin vers Samarkande, où nous étions attendus pour les fêtes de Pâques. J'avais compté sans l'entraînement du public de Tachkent, qui me demanda de rester pour les fêtes; je devais apparemment faire de meilleures affaires que dans les autres villes de moindre importance. Ne prévoyant pas les contre-temps qui devaient surgir, je résolus de rester à Tachkent, où déjà nous avions pris nos habitudes et où chacun de nous se plaisait beaucoup. D'un autre côté, ce repos forcé était indispensable aux

artistes et à moi-même, car dans des conditions difficiles, nous venions de parcourir depuis notre départ de Tiflis, et cela en 30 jours d'un voyage fatigant, plus de 3,000 kilomètres, en donnant quinze représentations.

Nous passons cette semaine de relâche de la façon la plus agréable; invités chaque jour dans des familles qui nous reçoivent comme des amis de la maison, et sans jamais nous mettre à contribution de chansonnettes ou de monologues, ce dont je ne saurais trop les remercier.

Vers la fin de la semaine, arrive un télégramme annonçant la mort de S. A. le grand-duc Nicolas et prescrivant un deuil de trois mois à l'armée. Cette nouvelle n'est pas sans me laisser de grandes préoccupations sur la possibilité de donner mes spectacles pour les fêtes de Pâques. Eloignés comme nous le sommes, il n'est pas facile de se procurer les renseignements exacts sur les ordonnances impériales ayant trait à la question des théâtres et à la fermeture qu'ils devront subir. Je me rends immédiatement à la chancellerie du gouvernement, pensant y trouver les détails explicatifs et nécessaires en pareil cas; mais la dépêche de Pétersbourg est muette au sujet des spectacles.

Le Maître de la ville, malgré son amabilité et son désir de m' être agréable, était obligé de suspendre les représentations jusqu'à ce qu'il eût reçu du ministre un télégramme plus explicite.

Six jours après, seulement, je recevais l'autorisation de pouvoir rouvrir le théâtre.

Nous passons, pendant ce temps, les soirées les plus charmantes, et dans un milieu où la langue française, parlée dans sa plus grande pureté, fait les frais de la conversation.

Le samedi 20 avril, la famille Carali, qui nous a souvent reçus chez elle de la façon la plus aimable, nous invite à assister à la cérémonie qui précède, dans la nuit, la fête du dimanche de Pâques. La petite cathédrale de Tachkent, étoilée de mille lumières, remplie d'officiers, de fonctionnaires en grand uniforme, et d'une foule de fidèles, portant tous un cierge allumé, offre un coup d'œil vraiment admirable. Derrière l'évêque officiant, vieillard aux longs cheveux blancs, qui a assisté, me dit-on, à la prise de Tachkent et dont les habits sacerdotaux sont ornés de nombreuses décorations pour le mérite et le courage, sont rangés dans l'ordre hiérarchique les plus hauts dignitaires de la ville. Cette cérémonie se passe au milieu d'un profond

DES JOUfiS MEILLEURS 201

silence religieux que dominent seuls les tintements bruyants d'un joyeux carillon et le grondement sourd du canon qui tonne sur la citadelle. Cette fête religieuse, dans la nuit, au milieu de ce monde lumineux qui remplit l'intérieur de la cathédrale et d'autres prosternés sur la place qui l'environne, est un des plus imposants spectacles qu'il m'ait été donné de contempler.

Les quelques jours qui nous séparent de celui qui nous permettra de reprendre nos représentations se suivent et se ressemblent. Le soir de la fête de Madame la générale Lébédieff, il nous est offert d'assister à une représentation de « la Mascotte », par des enfants dont le plus âgé n'a certainement pas atteint sa quinzième année. C'est vraiment charmant de voir avec quel sérieux et quel entrain ces petits amateurs remplissent leurs rôles; il me faudrait les nommer tous pour rendre justice à leurs jeunes talents. Cette soirée s'est terminée par des chœurs russes dont je suis très amateur et qui ont le don de faire naître toujours en moi une impression agréable, et étrange, à la fois.

Après ces relâches funestes à nos intérêts, le moment approchait enfin de reprendre nos représentations. La chaleur devenant trop intense.

le Maître de la ville voulut bien mettre à ma disposition le théâtre ouvert, qui avait été construit l'année précédente, dans le grand jardin de la ville, à l'occasion de l'exposition régionale de Tachkent. C'était le moment de réparer les pertes assez sensibles éprouvées à la suite de ce trop grand repos. Je prépare alors, avec tous les éléments dont je peux disposer, une représentation dont une partie de la recette sera versée dans la caisse des pauvres. Je promettais sur mon affiche, à la fin de la soirée, une brillante fête de nuit avec illuminations, flammes de bengale, feu d'artifice, etc., etc.; malheureusement, le matin même, une pluie torrentielle emporta avec elle les préparatifs de la fête, et ne permit pas d'ouvrir le jardin. Le public y perdit l'occasion d'un spectacle en plein air, les pauvres la part que je leur destinais, et moi, une recette qui s'annonçait fort belle.

Tous ces contre-temps répétés m'indiquent que l'heure du départ a sonné; le feu de paille a brûlé. Sur ses cendres, on n'élèvera certainement pas un monument à notre mémoire, mais nous y avons laissé, je crois, un bon souvenir de notre passage.

i<^i2îii;>jii>ji:<^i<;>ii<;>îi$ji<:;^i$^i$i^^

Encore des misères

Le 2 mai, et, cette fois, mieux installés, nous reprenons l'interminable route de Samarkande dans les târantass qui nous semblent moins cruels, sans doute affaire d'habitude. Arrivés au bord du majestueux Cyr-Daria, le dieu des vents se montre plus clément que la première fois; nous pouvons le traverser sans retard, mais au milieu de chevaux, de chameaux, de voitures de toutes sortes, d'hommes, de femmes et d'enfants qui grouillent pêle-mêle sur le plancher du bac, qui, s'il n'était d'une solidité à toute épreuve, pourrait bien nous envoyer faire, en nombreuse compagnie, dans les flots jaunâtres du fleuve, un dernier voyage vers la mer d'Aral. Après cette traversée, parmi cette foule puante, nous ne tardons pas à revoir la « steppe de la faim )) dont le terrain plat est recouvert, cette fois, de quelques touffes de verdure blanchâtre semblable à des choux pommés poussés de place en place. Il est environ [203]

midi, et le soleil, dont on aperçoit le disque à travers un épais nuage de poussière, a de la peine à nous envoyer ses rayons. Nous arrivons vers le soir, à Djisak, où le «starosta» — maître de poste — nous annonce que nous serons dans l'obligation d'attendre des chevaux. La perspective de passer une nuit dans cette station n'a rien de gai pour nous tous. Tant bien que mal, nous nous préparons au sommeil sur les larges bancs en pierre ou en brique, recouverts d'une simple toile cirée, chacun de nous rêvant de scorpions ou d'araignées, dont la piqûre est assez dangereuse, et qui pourront bien venir nous visiter dans la nuit. La chance veut que nous n'ayons pas longtemps à attendre. A notre grande satisfaction, nous entendons bientôt les clochettes de nos tarantass que les cochers préparent pour notre départ. Nous passons la nuit dans les mêmes conditions qu'à notre premier voyage; un peu moins fatigués, peut-être, grâce au dur apprentissage que nous avons fait de ce véhicule sans ressorts. La journée se passe de la façon la plus calme, mais cette fois avec les provisions nécessaires que nous avions su conserver et que nous dévorons à belles dents. Un jour entier sans incident, c'était trop

Page 1