‹ Comédiens et comédiennesChapitre 12 sur 15 · scène, — une scène extrêmement hardie · texte numérisé non relu

scène, — une scène extrêmement hardie

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demandait à être enlevée par une actrice vigoureuse.

M"'^ Rousseil l'accepta. 11 lui déplaisait, à elle qui s'était déployée sur les vastes planches de la Comédie-Française, de se sentir serrée dans l'étroite enceinte de ce théâtre minuscule; mais qu'importe la grandeur de la cage où rugit le lion de l'Atlas ? Il suffit qu'on puisse lui dire : « Bien rugi, lion! »

Le soir de la première représentation venu, M^'^ Rousseil se surpassa elle-même. Elle excelle à ces coups de force. Elle enleva la salle; ce fut un délire; on lui battit des mains, on la rappela, on l'acclama. Le lendemain, il n'était question dans le tout Paris des théâtres que de ce triomphe.

Il faut dire aussi que nous y mettions un peu de malice. M"« Rousseil venait de quitter la Comédie-Française, et l'on penchait à croire, dans notre petit monde, que peut-être n'avait-on pas eu pour elle, dans la maison de Molière, tous les égards qui semblaient être dus à son ardeur et à son talent. Nous forcions donc quelque peu la note de l'éloge pour faire une niche à M. Perrin. Ce sont là des malices, je l'avouerai tout bas, dont les journalistes sont

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coutumiers , et dont le public tout entier se fait le complice.

C'est dans les derniers jours de septembre 1874 que passa l'Idole; elle la joua toute une saison, puis la reprit à Cluny Tannée suivante, en été. C'était comme une fatalité: elle ne trouvait, pour s'y produire, que des scènes infimes; elle passait à l'état d'astre errant.

En septembre 1 875, nous la vîmes au Théâtre- Historique, dans les Muscadins de Jules Claretie; l'effet de la pièce fut médiocre, et le rôle n'ajouta rien à la réputation de l'actrice!

La destinée lui réservait encore trois belles victoires : en février 1876, elle faisait au Vaudeville Henriette Caverlet dans Madame Caverlet, d'Emile Augier; en novembre de la même année, elle paraissait dans la Déidamia de Banville, à rOdéon, sous les traits du jeune Achille, et quatre ans plus tard, en 1880^ elle jouait avec un éclat incomparable le rôle d'Hidilga dans les Noces d'Attila, de M. Henri de Bornier.

Qui ne se souvient, dans Henriette Caverlet, de l'admirable scène où les deux amants éperdus, ne voyant autour d'eux que malheurs, désespoirs et hontes, songent à la mort qui d'un seul coup les déUvrerait de tous les maux ?

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(c Veux-tu? » dit l'amant.

Et elle, se jetant dans ses bras :

(c Ensemble! »

C'est, à coup sûr, une des scènes les plus pathétiques du théâtre moderne. M^'^ Rousseil, de compte à demi avec Lafontaine, son partenaire, Tenleva d'un coup brusque de sensibilité qui fit jaillir des pleurs de tous les yeux.

Dans Déidamia, elle eut un succès rare de beauté. Jouant le rôle d'Achille déguisé en fille, elle s'était composé un visage d'éphèbe qui laissait en effet hésiter l'œil entre la jeune Iphis et le jeune Achille.

Au dernier acte, quand elle rentra, vêtue d'un costume guerrier, une épée étincelante à la main, il n'y eut qu'un cri dans la salle. Elle lança avec une extraordinaire ferveur d'enthousiasme une tirade superbe, où l'ardeur des combats bouillonne et s'échappe en brûlantes métaphores; puis, entendant Déidamia qui sanglotait près d'elle, ce fut avec un inexprimable accent de tendresse qu'elle débita ces vers charmants :

Ne pleure pas ainsi, ma Déidamia, Car il ne peut périr, l'amour qui nous lia ; Et tu vas avec toi garder plus que moi-même, Puisque tes yeux verront le doux Néoptolème,

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Cependant que j'égare au loin mes pas errants. Conserve en toi mon souffle et mes pensées, et prends Mon âme, à ce moment suprême où je t'embrasse.

Admirez pourtant la déveine qui poursuit quelques artistes ! Beaucoup d'autres se sont fait avec de moindres succès et moins souvent répétés des renommées stables et des situations certaines. Eh bien! après ces deux grandes victoires, qui datent de 1876, M"^ Rousseil se retrouva juste dans la même position qu'auparavant, et il lui fallut attendre jusqu'en 1880 pour trouver une autre occasion de se produire.

De 1876 à 1880 qu'était-elle devenue? Eh! mon Dieu! rien ou peu de chose. Elle avait repris l'Idole au Théâtre des Arts, on l'avait vue dans le Mirabeau de Clairetieaux Nations. Bref, elle était replongée dans l'oubli d'où l'avaient tirée deux coups d'éclat; et voilà qu'aujourd'hui après le grand, l'incontestable succès d'Hidilga, elle se débat encore dans le même vide ; elle frappe désespérément à la porte de la Comédie-Française, qui refuse de lui ouvrir ses portes, les autres théâtres, pour me servir d'un mot commercial, n'offrant pas à son talent des débouchés sérieux. Elle le sent, elle s'irrite, elle s'aigrit, elle s'exaspère; sa nature impétueuse se répand

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en plaintes, qui malheureusement restent sans échos.

Ce n'est plus aujourd'hui la Rousseil que je vous ai peinte au début, svelte et onduleuse. L'embonpoint est venu avec l'âge, il a empâté quelques-unes de ses lignes. Ce qui sauve sa personne de la vulgarité, c'est un singulier cachet d'énergie. Sous cette enveloppe fondante on sent une âme de feu, un tempérament d'une ardeur et d'une violence rares.

Les cheveux plaqués sur le front, les yeux noirs et pleins d'une flamme sombre, la bouche intelligente et sensuelle, la tête fortement posée sur un cou musculeux^ donnent à sa physionomie quelque chose de puissant et de tragique. L'allure générale du corps est superbe, bien qu'un peu lourde. Elle aurait les bras magnifiques si le grain rugueux de sa peau ne faisait vaguement songer au frissonnement d'un baigneur qui sort gelé d'une eau trop froide. Les jambes, où cet inconvénient n'est pas sensible, sont irréprochablement belles.

La voix est pleine et ronde; elle a dans le haut des notes^'d'une douceur et d'une tendresse rares. Elle est dans le bas souvent voilée et sourde; mais l'artiste sait parfois tirer de ce défaut des

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eflfets de tristesse ou de mélancolie qui charment. Cette voix a pourtant une tendance à s'érailler quand l'actrice la pousse d'un effort trop violent, pour un éclat subit.

M"^ Rousseil a le jeu d'ordinaire simple et sobre; on dirait qu'elle retient sa force, pour la lancer d'un mouvement brusque et terrible quand la situation l'exige. Elle use beaucoup de cet artifice qui consiste pour l'acteur à ne laisser percer qu'à peine un sentiment que l'on concentre en soi; le plus souvent elle lâche la bride aux passions tumultueuses et s'emporte aux extrémités de la violence. Elle excelle dans l'un et l'autre mode.

Ce qui lui manque, c'est la mesure, c'est la dignité continue, c'est la justesse toujours harmonieuse du mouvement et de la diction. Elle a le jeu déséquilibré et inquiétant.

En des temps plus heureux, quand il y avait à la Comédie-Française un orchestre d'amateurs qui maintenaient les artistes et faisaient leur éducation, il est certain qu'avec ses dons puissants, elle se serait taillé légitimement une grande place dans la maison de Molière. Elle n'a pas été assez soutenue, assez encouragée, assez formée. On n'a pas tiré d'elle, pour les amener à

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leur dernier point de perfection, toutes les qualités que la nature y avait mises.

Chose bizarre! après tant de beaux succès, après avoir poussé tant et de si heureuses tentatives en tous leâ sens, M""^ Rousseil n'est pas encore ce que Ton appelle une artiste arrivée. Elle n'est pasassise dans sa réputation. On attend toujours pour elle je ne sais quel lendemain qui la pose définitivement.

Viendra-t-il jamais? Je serais fort en peine de le dire, et ne vois pas clairement quel est le dernier chapitre qui doit un jour terminer cette biographie, que j'arrête en 1 88 1 .

Elle est sur le pavé pour le moment. « Puisque personne ne veut de moi, me disait-elle exaspérée et désespérée, il ne me reste plus qu'à m'en aller chanter dans les cours. »

Espérons que la Comédie-Française la sauvera de cette extrémité douloureuse.

imp, Jouaust.

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E père Provost, qui a été, en même temps que Fun de nos meilleurs comédiens, un des professeurs les plus éminents du Conservatoire, avait coutume de dire : « De tous mes élèves, ceux qui m'ont fait le plus d'honneur, ce sont assurément Delaunay, Got et Saint-Germain. »

Tous trois pourraient être en effet proposés comme modèles aux jeunes gens, et donnés en exemple de ce que peut, dans ce bel art du comédien, une intelligence très ouverte, très vive, soutenue d'une large instruction et d'un travail acharné. Got m'a dit plus d'une fois, et non sans une pointe d'orgueil : « Je me suis fait moi-même ce que je suis » ; et il est certain qu'il a

eu, sur beaucoup de points, à vaincre une nature réfractaire, et qu'il n'est arrivé à triompher d'elle que par une étude ardente et continue.

Saint-Germain a peut-être eu plus de mal encore à s'emparer de la scène et à conquérir le public. La nature lui avait refusé la voix, qui est le premier outil de l'acteur.

J'ignore si Saint-Germain a toujours eu cet organe embrumé d'un perpétuel enrouement que nous lui connaissons aujourd'hui. Il est possible que l'âge ou la maladie aient contribué à le détériorer encore. Ce qu'il y a de certain, c'est que la voix a toujours été faible et voilée. Mais j'ai plus d'une fois entendu dire à M. Régnier, qui avait ses raisons pour soutenir cette thèse, qu'une voix trop éclatante, comme est celle de Coquelin aîné, loin d'être un secours pour l'acteur, nuisait plutôt au développement de son talent. L'artiste ■ pourvu de ce riche don s'y fiait trop volontiers et ne sentait plus le besoin de travailler. Il comptait si bien sur l'effet de la trompette mise dans son gosier par la nature qu'il négligeait d'acquérir ces intonations variées, ces nuances délicates, qui donnent tant de coloris à la diction. Il citait l'exemple de Monvel, qui, avec un physique désavantageux , une voix ingrate , trouvait

moyen, à force d'intelligence et d'étude, de faire fondre une salle en larmes.

A cela je répondrais volontiers avec Molière :

Cette ve'rité veut quelque adoucissement.

Il est probable que Paganini eût arraché des sons merveilleux à un crincrin de village : il n'en jouait que mieux sur son Stradivarius. L'artiste intelligent et habile se sert de l'instrument qu'il a, et en sait tirer parti. Tant mieux pourtant si cet instrument sort de chez un luthier de Crémone.

Saint-Germain, hélas ! s'était levé trop tard le jour de la distribution des voix. Il ne lui était resté que le rebut; et il fallut bien qu'il s'en contentât. Et cependant si vive est la lumière de l'intelligence qu'à son premier concours, lorsque Saint-Germain, tout jeune encore, se présenta pour entrer au Conservatoire, il enleva tous les suffrages avec une scène du Dépit amoureux. Il fut admis d'emblée, et quelques mois après il obtenait la pension, qui n'est donnée qu'aux élèves sur qui l'on fonde de grandes espérances.

Comment lui était venue la vocation de l'art dramatique, je ne saurais trop le dire. Mais il ne paraît pas que sa famille y ait mis la moindre opposition.

Saint-Germain (François- Victor-Arthur-Gilles de) était né le 12 janvier i833 d'un père qui, de sa profession, était architecte vérificateur, mais qui avait le goût des lettres. Il avait collaboré à l'ancien Figaro, et composé, dans sa jeunesse, quelques pièces de théâtre, qu'il avait soumises à l'appréciation de son parent Michel Masson. L'enfant avait donc bien souvent dû entendre dans sa famille parler, de théâtre, et peut-être est-ce à la suite de cette première éducation que commença de poindre chez lui comme un vague désir de se produire à la scène.

Ses premières études se firent dans une des bonnes institutions de Paris. Une maladie grave de son père ayant réduit de beaucoup les ressources dont on disposait à la maison, il les acheva tant bien que mal à l'école Turgot. La position de la famille devint très précaire en 1848. Saint-Germain fut forcé pour vivre de prendre un métier de comptable chez un marchand de châles allemand, qui ne tarda pas à • faire faillite. Il entra dans une librairie importante en qualité de courtier; mais déjà il était tourmenté tout bas du démon du théâtre. Il avait rencontré des acteurs chez son oncle, M. Michel Masson, et leur conversation avait échauffé sa

jeune et ardente imagination. Aussitôt que ses fonctions lui donnaient un moment de liberté, il grimpait lestement à un magasin isolé et désert, et là il s'en donnait à cœur joie de déclamer pour lui-même des tirades de vers classiques.

11 n'y tint plus; il se présenta au Conservatoire, y fut admis d'emblée, et dès la première année il remporta un premier accessit. L'année suivante, le 5 août i852, il méritait le premier prix de comédie. Il s'était fait entendre dans le Carlin du Distrait. Un biographe raconte que son professeur Provost demanda et obtint la permission de le garder une année de plus au Conservatoire. Ce serait là une dérogation fort extraordinaire à la règle qui veut que tout élève, après un premier prix, quitte l'école, où il est censé n'avoir plus rien à apprendre. Aussi ai-je quelque doute sur la vérité du fait.

11 est certain qu'il n'entra à l'Odéon qu'en i853, où il débuta le 17 septembre. Dans l'année qui s'écoula entre son prix du Conservatoire et ses débuts, je vois qu'il fit ce que j'appellerais ses caravanes., soit en qualité d'élève^ si en effet il était resté à l'école, soit comme acteur libre. ' C'est ainsi qu'il fit une tournée à Dieppe, en compagnie de Samson et de Provost. Il joua.

chez M"!^ Allan, le Cercle, ou la Soirée à la mode, de Poinsinet. Il rendit avec tant de vérité le personnage de l'abbé que Jules Janin, qui assistait à la représentation, le complimenta en lui promettant son appui. Il est juste d'ajouter que, six mois après, Jules Janin, qui était le caprice en personne, critiquait son protégé de la façon la' plus verte.

C'est dans le rôle de Pasquin, des Jeux de V amour et du hasard, que débuta Saint-Germain. Il paraît qu'il y réussit beaucoup. Il créa ensuite avec non moins de succès Tourny, de Mauprat; Antoine, de la Conquête de ma femme; Alexandre, de Que dira le monde ; Crispin, du Dernier Crispin. Je n'ai pas de renseignements particuliers sur ces premières années de lutte. J'ai déjà fait remarquer au cours de ces biographies qu'il n'y a rien de plus malaisé que de savoir au vrai l'histoire contemporaine. Elle est partout, et l'on ne peut la saisir nulle part. Il faut se résigner à ne connaître parfaitement que ce que l'on a vu de ses yeux. Cela remonte pour moi à l'année i85g, où je suis entré dans la critique théâtrale.

Le i^"" juillet 1854, Saint-Germain devint pensionnaire de la Comédie-Française.

Les circonstances étaient pour lui, comme

pour tous les jeunes gens, des plus favorables en ce temps-là. M. Arsène Houssaye gouvernait alors la Comédie-Française. On sait qu'il avait été nommé à ce poste en 1849 grâce à l'influence de M"^ Rachel, qui espérait être directrice sous son nom. Sa nomination avait été vivement combattue par les sociétaires. Ces messieurs avaient poussé la rébellion jusques à refuser, par la voix de leur doyen, Samson, de reconnaître Télu du ministre en qualité d'administrateur. La résistance avait été, bien entendu, brisée; mais M. Arsène Houssaye s'en était souvenu, et le roi de France n'avait point pardonné l'injure faite au duc d'Orléans.

Le nouveau directeur, outre qu'il était par la nature de son esprit porté à aimer, à encourager la jeunesse, y trouvait un plaisir de vengeance à satisfaire : il écartait ainsi les anciens, ceux qui lui avaient fait opposition.

Samson, Provost, Régnier, Geffroy, d'autres encore, furent systématiquement négligés. Il ne restait pour jouer les valets que Got et Monrose, sociétaires tous deux et jeunes alors. Mais, comme ils ne voulaient, ni l'un ni l'autre, jouer côte à côte, dans une même pièce, un rôle de valeur inégale, c'était toujours Saint-Germain,

le nouveau venu, qui jouait les seconds rôles : le Mascarille du Dépit amoureux, le Lucas du Médecin malgré lui, le Purgon du Malade imaginaire, le Dubois du Alisanthrope, le Loyal du Tartuffe, etc. A cette époque, où l'on jouait beaucoup plus de répertoire qu'aujourd'hui , Saint- Germain reparaissait presque tous les soirs devant le public, et, grâce à cet exercice assidu, il apprenait rapidement son métier.

Il avait eu la chance (chance bien rare au Théâtre-Français) de créer cinq rôles en dix-huit mois : Oscar, des Ennemis de la maison; Peters, de Misanthropie et repentir{tradact\on de Gérard de Nerval); Mathieu, des Jeunes Gens de Laya ; le frère de lait du roi^ dans le Gâteau des reines; Soleil, dans la Joconde.

Ma position, m'écrit-il lui-même dans une note, s'annonçait à ce moment-là vraiment superbe. Aimé, apprécié, applaudi, j'étais en passe d'être promu bientôt au sociétariat ; mon avenir semblait fixé, lorsque la fée Guignon, qui n'a que trop souvent influé sur ma destinée, voulut que M. Empis succédât à M. Arsène Houssaye (i856).

Ce fut comme un changement à vue : M. Arsène Houssaye aimait la jeunesse; M. Empis, vieux lui-même et refrogné, exécrait tout ce qui était jeune. Les vieux comédiens, que l'on avait écartés, furent restitués par lui dans leurs antiques prérogatives. Les Samson et les Régnier reprirent les premiers comiques; Got et Monrose passèrent aux secondes places, et moi, je n'eus plus guère d'autre occupation que de tourner mes pouces.

Grâce à Got pourtant, qui, plus jeune que les autres et de

beaucoup, aurait pu me regarder comme un rival, et qui se conduisit envers moi comme le plus généreux des camarades, grâce à Got, dis-je, je pus jouer quelques rôles qu'il me laissa : John, du Jeune Mari; Pierrot, du Festin de Pierre; Lubin, des Fausses Confidences ; et je puis même dire que dans ces deux derniers rôles j'obtins un véritable succès, qui fut célébré par toute la presse. Mais je ne pouvais profiter qu'à demi du bon vouloir de Got, car la plupart des rôles qu'il me laissait étaient interceptés au passage par Monrose, qui était mon ancien, et exerçait sans pudeur son droit de prélibation.

Las de ne rien faire, agacé de me voir chassé peu à peu du répertoire, ne voyant plus venir que de rares créations, comme le Belleau de la Calomnie refaite par Scribe, et un Oscar quelconque des Rêves d'amour, je songeai à m'échapper enfin de cette ingrate maison, où je n'avais trouvé qu'ennuis et dégoûts.

Un des plus sensibles que j'eusse éprouvés, c'est le refus opposé par M. Empis à MM. Augier et Poussier de me prêter au Vaudeville pour y créer le rôle de Bordognon, qu'ils avaient écrit pour moi dans les Lionnes pauvres. Ne pas me donner de rôles dans mon théâtre, et m'empècherd'en jouer ailleurs, c'était trop. Mon engagement finissait le 3o juin 18Ô9. J'envoyai ma démission le i" février.

M. Empis avait pour habitude de regarder comme non avenues les lettres, même ofiicielles, qui ne lui plaisaient pas. C'est ainsi qu'à une demande, faite par moi, d'être nommé sociétaire, il ne répondit que par un silence si obstiné que je ne sais pas même encore aujourd'hui s'il l'a jamais reçue. Il en fut de même de ma démission. Je l'avais envoyée le 1=' février, et au 3o juin j'ignorais encore si on l'avait acceptée, si j'étais libre de contracter avec un autre théâtre. Le seul indice qui pût m'incliner à croire qu'on était tout disposé à me rendre ma liberté, c'est qu'on venait d'engager le (ils Provost pour jouer mes rôles.

Je m'adressai au ministre, M. Fould, qui, avec une bonté charmante, me laissa le choix ou d'annuler ma démission et de rentrer à la Comédie- Française, ou de partir définitivement, si j'y trouvais mon avantage.

Je réfléchis. Il n'y avait plus Bouffé, et je pouvais jouer des rôles où l'attendrissement se mêle à une gaieté douce ; Achard avait disparu du théâtre, et je chantais alors assez joliment. Levassor courait la province, et j'étais capable de jouer des

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rôles à travestissements. Numa, Arnal, Ravel, se faisaient vieux, et semblaient n'avoir point de successeurs. Un admirable avenir s'ouvrait à mes yeux éblouis dans les théâtres de genre. Le sort en était jeté : je signai avec le Vaudeville.

C'est ici que je puis commencer à parler de Saint-Germain en ne consultant que mes souvenirs personnels. Je n'ai plus besoin de ses confidences. Aussi bien sont-elles plus moroses et plus noires que n'a été pour lui la réalité. Saint- Germain est un de ces artistes qui sont travaillés, tourmentés de ce seniiment qu'ils n'ont pas rempli leur destinée et ne sont pas allés jusqu'au bout de leur talent. Si grands qu'aient été leurs succès, ils en rêvaient de plus éclatants encore, et il leur reste de cette déception quotidienne comme une aigreur de ressentiment contre la vie et contre l'art. Ils comptent pour peu les beaux jours qu'il sont traversés, et marquent un penchant secret à ne se souvenir que des semaines sombres, où ces jours luisent épars comme ces fameux clous d'or de Bossuet, qui, réunis au creux de la main, forment un petit tas de si mince apparence.

Il faut avouer aussi qu'en vérité il n'a pas eu de chance. Je ne dirai pas, comme il se plaît à le répéter, qu'il a raté sa vie. Il est certain cependant que la fortune ne lui a offert que sur le tard

et à de rares intervalles les occasions de se tirer de pair, de mettre au plein vent d'un grand succès les admirables qualités dont l'avait doué la nature, et que l'étude avait chez lui portées à leur plus haut point de perfection.

Et tout d'abord il tomba sur un théâtre en décadence. Il entra au Vaudeville. Le Vaudeville (c'était le Vaudeville de la place de la Bourse) avait beau en ce temps là compter dans sa troupe d'excellents acteurs, donner beaucoup de pièces nouvelles, dont quelques-unes étaient charmantes, le public ne voulait pas y aller. Il avait désappris le chemin du théâtre, rien n'était capable de l'y ramener.

Ne me demandez pas la raison de ce caprice. Je l'ai toujours ignorée; je la cherche encore. Il n'y en a pas, puisque c'était un caprice. Pourquoi le public n'aurait-il pas ses caprices comme une jolie femme? CasimirDelavigne l'a dit, en parlant d'une allée du Luxembourg qui était délicieuse et qu'on laissait pourtant déserte :

Si personne n'y va, c'est qu'on n'y voit personne.

C'est là résoudre la question par la question. Mais la mode est sa raison suffisante à elle même. Le Vaudeville n'était donc point à la mode.

Je vois encore Saint-Germain dans le Tiburce des Petits Oiseaux, de Labiche. Ah ! ces Petits Oiseaux, quel aimable chef-d'œuvre, tout plein de bonne humeur, de sensibilité douce et de grâce exquise ! Ce fut un incontestable succès de première représentation. Toute la critique s'unit pour chanter les louanges de la pièce nouvelle ; nous pressâmes, nous suppliâmes le public de l'aller voir. Peines perdues ! Objurgations ni prières, rien n'y fit.

Et cependant la pièce était jouée par Numa, ce merveilleux comédien; par Parade, excellent dans ces rôles de pères attendris, et enfin par Saint-Germain, qui avait composé avec un art infini la physionomie de Tiburce. Tiburce est un bon garçon, trop étroitement tenu par un père de principes rigides; il l'aime beaucoup, mais il le craint encore plus, et sent, en dépit de cette peur, frétiller en lui des instincts d'indépendance et de plaisir. Saint-Germain avait rendu avec une finesse extrême cette figure composite : il avait l'air à la fois d'un écolier pris en faute et qui boude et d'un apprenti viveur qui se dissimule.

Il excelle, grâce à la mobilité de sa physionomie, à la finesse de son regard, à la prodigieuse

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souplesse de sa voix, une voix que la nature avait faite si mauvaise, et qu'il a su forcer à rendre les nuances les plus variées de la moquerie ou du sentiment, il excelle à traduire ces personnages ondoyants et divers chez qui des qualités contraires se sont donné rendez- vous. Vous le rappelez-vous dans le Mariage d'Olympe? Il jouait Baudel en ce temps-là. Y avait-il rien de plus comique que ce piteux lovelace qui cassait les vitres en baissant le nez? Nous l'avons plus tard, dans ce même Mariage d'Olympe, vu jouer le rôle d'Adolphe, ce cabotin de petit théâtre sorti de la quincaillerie. Il n'y était pas moins bon ; il sentait la rue Saint-Denis tout ensemble et le Petit Lazari.

Ai-je besoin de dire que la reprise du Mariage d'Olympe n'attira pas plus la foule au Vaudeville que n'avaient fait les Petits Oiseaux, et que Saint- Germain fut comblé d'éloges par la critique sans voir son nom se répandre dans la foule ?

Quel plaisir il fit encore aux amateurs dans la reprise de la Chercheuse d'esprit, de Favart ! On avait remonté cette vieille pièce, une comédie à ariettes du temps passé, pour les débuts d'une jeune artiste, M"^ Laurence, qui était charmante, et qui depuis, sous le nom de M'"'^ Grivot, a

fait un assez beau chemin au théâtre. Elle avait une agréable voix; on rétablit pour elle les jolis airs de Favart. Mais il fallait quelqu'un pour lui donner la réplique : Saint-Germain était là, car Saint-Germain est de tous écots. II fallait de la voix pour chanter des duos et répondre aux couplets par des couplets : il en eut. Je vous assure qu'il chanta avec beaucoup de justesse et de goût; et comme il joua ce rôle de paysan enrubanné! Ce fut un spectacle vraiment délicieux. Bien entendu que personne ne se dérangea pour l'aller voir : c'était au Vaudeville !

C'est un travail curieux et triste de suivre mois par mois, durant cette époque néfaste, la liste des personnages que créa Saint- Germain, sans succès pour lui, sans résultat pour les auteurs. On dirait une promenade à travers un cimetière ; on ne lit sur les tombes que des noms , ou tout à fait inconnus ou à demi oubliés.

Sardou était le seul homme qui fût capable de désenguignonner le Vaudeville. Le i3 mai i865, il apporta cette fameuse Famille Benoiton dont le retentissement fut immense. Saint-Germain s'y tailla sa petite part de gloire. Je dis petite, car le rôle n'était pas considérable. C'était celui du fils Formichel, vous savez bien, le fils au père For-

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michel, ce grand entrepreneur de bâtiments. Ce jeune héritier des Formichel a visité l'Espagne et ritalie sans admirer ni un site, ni un tableau, ni un monument, ni un costume. Il trouve que Venise est une infection, qu'il faudrait combler le grand canal, que tous ces gens-là sont des paresseux dont les maisons sont mal construites, dont la literie est déplorable. Mais parlez-lui des Anglais. Voilà qui nous enfonce ! A Birmingham, il a vu pour vingt millions de savon dans les docks. Jamais il n'a mieux compris la grandeur de l'homme qu'en face de ces montagnes de savon. C'est lui qui dit à son beau-père, en parlant des espérances que lui apporte sa future : « Oh ! vous n'en avez plus guère que pour quinze ans ! ... » C'est lui qui propose à son père, le vénérable Formichel, un petit échange de maisons, le dupe sur le prix, et quand l'autre, s'en apercevant, se récrie et le prend de haut :

« Mais naturellement, papa, s'écrie l'aimable jeune homme; comme auteur de mes jours je te vénère, mais comme acheteur je te mets dedans. » Saint-Germain n'avait peut-être pas donné au rôle l'air retors et dur que l'on peut supposer à ce jeune brasseur d'affaires. Le fils Formichel, c'est un oiseau de proie qui essaye ses ailes et fourbit

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son bec. Mais qu'il était comique en sa perversité inconsciente et naïve! Il trouvait moyen, avec ces mots aigus et féroces, de faire rire.

Ce fut une éclaircie dans le ciel toujours brouillé de sa vie dramatique. Il reprit mélancoliquement la série des mauvais rôles dans les mauvaises pièces. Il y en eut cependant dans le nombre qui lui firent grand honneur près des critiques. Mais que voulez-vous? quand l'œuvre tombe, elle ensevelit sous ses ruines même ses interprètes.

Ainsi les Don Juans de village, de M"""^ Sand. Jamais chute ne fut plus authentique. Et cependant quel rôle y avait Saint-Germain, et comme il l'a joué ! Personne, non, pas même Coquelin, n'est au-dessus de lui dans les paysans, et Cadet Planchon est un des paysans les mieux venus qu'ait crayonnés M™^ Sand.

Ce Cadet Planchon est un bon garçon, de, nature faible et irrésolue, qui s'est laissé séduire à l'attrait de son camarade, le don Juan de village, et qui est devenu mauvais sujet à sa suite, par esprit d'imitation. Il a pour son maître le respect tendre et bête des cœurs subalternes pour les âmes plus fortes.

« J'aime Dubosc, moi », disait Choppart dans le Courrier de Lyon.

Et de même Cadet Planchon :

« Toi, dit-il à son chef de iilc, tu es un vaurien, tu n'as pas de cœur pour deux sous, tu es un païen de première classe: mais je t'aime. »

Il endure tout, comme un chien, de cette main qui ne le ménage guère; il a parfois, quand l'autre va trop loin, des moments de révolte, où il s'échappe d'un air à la fois résolu et piteux qui est le plus plaisant du monde. Il finit par devenir, lui aussi, amoureux d'une chaste jeune fille, et, repassant sa conduite, il se voit tout à fait indigne d'elle. Il fait sa confession d'un air désolé.

«Que voulez-vous? dit -il d'un visage penaud et d'une voix contrite, je suis un gueux, un rien du tout, un homme à bonnes fortunes !

— A bonnes fortunes ? interroge la jeune fille étonnée.

— Oui, ce qu'on appelle un homme hardi avec les filles. »

Et sa contenance est si triste, si humiliée, que la salle tout entière éclate de rire. Saint-Germain était impayable dans ce rôle. M'"^ Sand lui en fit tous ses compliments; nous le louâmes de tout notre cœur. Mais le lendemain, et ce lende-

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main ne tarda pas, car la pièce ne dura guère sur l'affiche, il recommença à tourner la fâcheuse roue des insuccès.

De 1866 à 1870, il créa, si toutefois ma liste est complète, vingt et un rôles, dont pas un n'accrut sa réputation.

Vint l'année terrible. Saint-Germain demeura à Paris, comme tant d'autres artistes, se prodiguant dans les soirées ou matinées à bénéfice que l'on organisait de toutes parts. On ne pouvait guère jouer de vraies pièces, n'ayant plus de théâtre régulier. On récitait des morceaux de poésie; Saint-Germain ne s'y épargnait pas. Il possède un talent incomparable de lecteur, et je lui ai entendu débiter quelques-unes des poésies patriotiques de Banville avec une science de diction qui n'a point d'égale.

Saint-Germain a depuis cultivé ce talent de monologuiste que les caprices de la mode ont mis en vogue dans ces dernières années. Parmi les monologues qu'il a créés, il faut tirer de pair le Monsieur en habit noir, une spirituelle fantaisie d'Abraham Dreyfus .Le croirait-on ? Ce Monsieur en habit noir a été un des grands succès de la carrière dramatique de Saint-Germain. Il l'a dit partout, et toujours on l'a écouté avec plaisir.

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Mais avouons qu'il est cruel d'en être réduit à louer un comédien de premier ordre des triomphes minuscules remportés dans cet art rétréci du monologue.

De 1870 à 1876, la déveine recommença à s'acharner sur lui, une déveine noire, impitoyable. Je repasse avec je ne sais quelle mélancolie amère les personnages créés par lui durant ces cinq années. A chaque fois c'étaient dans toute la presse des compliments nouveaux; pas un rôle qui ait marqué. Les pièces où il jouait tombaient comme des capucins de cartes; ou, si par hasard quelqu'une d'entre elles réussissait, il se trouvait n'y avoir qu'un rôle à côté, un de ces rôles dont le directeur dit, après avoir pris connaissance de l'œuvre :

« Ah! ce rôle-là; difficile! très difficile! ne rendant rien! et il faut qu'il soit tenu ! Nous le donnerons à Saint-Germain. Il n'y a que lui qui puisse le sauver. »

Saint-Germain le terre-neuve des mauvais rôles ! A ce métier on gagne beaucoup de considération morale, peu de réputation effective. 11 ne pouvait s'empêcher de tourner un regard de regret vers cette Comédie-Française qu'il avait imprudemment quittée. Il y voyait éclater la

jeune et croissante renommée de Coquelin, et il se disait tout bas : «Et moi aussi, je suis peintre ! » Ces rôles, ces beaux rôles où triomphait Coquelin, c'étaient ses rôles à lui. Il les avait tous joués. Sans doute il n'avait pas dans le gosier la trompette du Figaro de la Comédie-Française ; mais ne remplaçait-il pas cette qualité absente par une variété d'intonations plus riches ?

Ce qui rendait plus aigus les regrets de Saint- Germain, c'est qu'il est un lettré, et même un délicat. II n'a pas seulement l'instinct du théâtre; il le connaît à fond, il en a étudié l'histoire, il en sait les traditions. Il s'escrime lui-même assez joliment de la plume, et il y a des chansons de lui qui sont de jolis bijoux, surtout quand il veut bien les dire. Sa place était donc marquée dans cette illustre maison de Molière, où les Samson, les Régnier, les Got, les Delaunay et • tant d'autres ne se sont pas contentés d'être d'excellents comédiens, mais se sont piqués d'être des hommes d'esprit, amoureux de littérature, gardant avec un soin jaloux le culte du grand art sous toutes ses formes.

En 1876 Saint-Germain passa au Gymnase, où venait de l'engager M . Montigny , qui sentait le besoin de renforcer sa troupe. Dès l'année

suivante, il avait la chance de tomber sur le rôle de Pétiilon, dans le Bébé, de MM. Hennequin et deNajac. Ce fut de toute sa carrière dramatique le premier succès vraiment populaire.

Est-il besoin de rappeler le fou rire qui saisissait la salle tous les soirs quand on le voyait entrer avec sa perruque noire, collée à plat sur des cheveux gris dont les mèches passaient, avec sa mine de vieux pion décati, ses habits râpés, ses souliers larges comme des bateaux, ses grosses lunettes d'argent, sous lesquelles s'allumaient deux yeux libidineux, au récit de quelque fredaine de jeunesse, tandis qu'un sourire papelard courait sur ses lèvres ?

Ah ! le bon type de répétiteur de droit au quartier Latin ! et quelle mesure exquise Saint- Germain gardait dans ce personnage, qu'il eût été si facile de tourner à la charge! Qui de vous a oublié la fameuse scène du Code mis en chanson?

Ce que c'est qu'un bon rôle! Saint-Germain en avait créé plus de cent, où il avait déployé un talent rare sans décrocher la timbale de la gloire. Il fait Pétiilon, et tous les yeux sont fixés sur lui.

Le voilà passé étoile.

L'étoile luit, malheureusement pour elle, sur un théâtre délaissé. Saint-Germain était entré jadis au Vaudeville, quand le Vaudeville penchait sur son déclin; il est engagé au Gymnase, juste à l'heure où Montigny, devenu vieux, éprouvait durement la vérité de l'antique adage : la fortune n'aime pas les vieillards.

Bébé avait interrompu une longue série d'insuccès qui reprit ensuite avec une fâcheuse intensité. Il faut courir jusqu'aux derniers jours de décembre pour rencontrer une pièce qui ait réussi : l'Age ingrat, de Pailleron.

Je retrouve dans mon feuilleton du lundi suivant l'écho fidèle de l'impression du public :

Il faut citer en première ligne Saint-Germain dans le rôle de Fondreton. On n'est pas plus fin, plus spirituel, ni plus gai. Voilà, depuis quelques années, trois ou quatre créations qui tirent Saint-Germain hors de pair, et qui font de lui un des premiers comédiens que nous possédions. Je ne crois pas que depuis Arnal nous ayons jamais admiré au théâtre un plus parfait diseur. Arnal avait de plus que lui la voix; mais Saint-Germain se sert si habilement du peu qu'il en a! Il nuance son débit d'inflexions si variées et si fines ! Comme il nous a amusés dans ce rôle de savant en rupture d'in-folios, jeté comme un hanneton à travers un monde qu'il connaît mal et se cognant en hurluberlu à tous les angles qu'il rencontre ! Le personnage prête ù la charge, tenant quelque peu de la caricature. Jamais Saint-Germain n'y tombe. Il garde au milieu des plus plaisants excès une réserve pleine de bon goût. On sent toujours chez lui l'homme qui a pris dans la maison de Molière ses premières leçons de diction et de tenue.

Depuis lors nous ne l'avons plus vu que dans le capitaine Marius, de l'Amiral, comédie en trois actes de M. Jacques Normand, et dans Champignac, lors de la reprise de la Papillonne, de Victorien Sardou. Ces rôles, et ceux qu'il a pu créer encore dans des pièces moins importantes, n'ont rien ajouté à sa réputation, qui est fortement établie dans l'.esprit du public.

Il est du petit nombre des comédiens dont on attend la venue, et qui font rire même avant qu'ils aient ouvert la bouche. Il a enfin conquis ce privilège où les meilleurs artistes n'atteignent qu'à la fin de leur carrière, et qui s'appelle l'autorité.

Savez-vous ce que'je rêve pour lui, et qui serait le digne couronnement d'une vie toujours utile, souvent glorieuse? Je voudrais qu'il fût nommé professeur de déclamation au Conservatoire. Personne n'est plus digne que lui de transmettre aux jeunes générations les secrets de la belle et ingénieuse diction, qu'il a si bien pratiquée pour son compte. J'ai eu plus d'une fois occasion de causer avec les élèves formés par lui dans un cours particulier. Tous se louaient de ses leçons; tous sortaient de chez lui animés d'une foi vive et d'un ardent amour pour le grand art.

Je n'ai rien à dire de la vie privée de Saint- Germain; il la dérobe aux regards du public, et nous ne nous reconnaissons pas le droit d'y pénétrer. Tout ce que je puis apprendre à nos lecteurs, sans choquer aucune bienséance, c'est que Saint-Germain est grand amateur de livres rares et de belles reliures. Il possède une bibliothèque dramatique considérable et vraiment précieuse. Sa mémoire est une bibliothèque plus riche encore et au service de ses amis.

Il aurait tout pour vivre heureux (car en ces derniers temps il s'est marié à une femme de son choix), si Ton pouvait l'être en ce monde lorsque, au lieu de jouir des biens que l'on possède, on se ronge le cœur en songeant à ceux que l'on n'a pu obtenir, lorsqu'on se croit au-dessus de la position que l'on occupe.

Le temps que l'on emploie à maudire la fortune est du temps perdu pour le bonheur.

Imp. Jouaust.

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ACTEURS ET ACTRICES

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