RUE SAINT-HONORÉ, 338 M DCCC LXXIX
o QUEL IN (Alexandre-Honoré-Ernest) est né le i5 mai 1848 à Boulogne-sur- Mer. Au théâtre, on ne le connaît plus guère que sous le nom de Coquelin cadet, et plus familièrement de Cadet tout court, qu'il a pris pour se distinguer de son frère. Lui-même il signe Cadet, et il semble que Coquelin ne soit plus pour lui qu'un prénom.
J'ai déjà dit, en contant la biographie de Coquelin aîné, que le père était boulanger, qu'il avait l'orgueil de sa profession, que sa joie eût été de laisser son fonds à l'un de ses enfants, de fonder une dynastie de Coquelins, boulangers de père en fils. 11 n'avait pas vu sans douleur l'aîné
renoncer aux gloires du pétrin pour celles du tripot comique.
« Mais enfin, disait-il en soupirant, celui-là, je lui pardonne, parce qu'il primera dans son art comme moi dans le mien. »
Il comptait que le cadet au moins réparerait le tort qu'avait fait à la boulangerie et au nom des Coquelin la défection de l'aîné. Hélas! il comptait sans son hôte. Le déplorable exemple du premier devait perdre le second. Il était écrit là-haut que le père Coquelin serait à la fois et le premier boulanger de Boulogne-sur-Mer et le dernier boulanger de sa race : que sert de lutter contre le destin ?
Dès son enfance, Coquelin cadet avait été piqué de la même tarentule qui mettait son grand frère en danse. Était-ce goût naturel chez lui? Était-ce instinct d'imitation? On n'en pouvait trop rien savoir à cet âge. Ce qu'il y a de certain, c'est que les natifs de Boulogne regardaient avec étonnement passer, vers cinq heures du soir, à travers les rues de la ville, un scandaleux petit pâtissier, faisant de grands bras et lançant de terribles éclats de voix, sans égard pour les précieuses tourtes qu'il portait en équilibre sur sa tête : c'était Coquelin cadet qui répétait les tirades de son frère.
Il s'était déjà émancipé^ ce frère de génie ; il avait joué la comédie de société à Boulogne et dans les environs. On l'appelait dans le pays : le Comédien ! 11 y avait dans cette épithète beaucoup d'admiration avec une nuance de mépris bourgeois. « Et moi aussi, se disait tout bas le cadet, et moi aussi je suis peintre ! » Mais le père trouvait qu'il y avait déjà assez d'un comédien dans la famille ; il ne permettait pas que son second fils montât sur les planches. Le pauvre garçon s'en consolait en s'essayant aux chansonnettes, qu'il chantait à huis clos, entre camarades.
Il n'avait pas encore seize ans qu'il, dénonça à son malheureux père l'intention formelle où il était de ne jamais apprendre à fabriquer les tourtes qu'il avait portées en ville.
« Soit, lui dit son père; mais tu ne seras pas acteur. Prends une profession plus relevée. Faistoi professeur, par exemple.
— Je ne sais rien.
— Tu sais le français; va-t'en l'enseigner aux Anglais, qui seront enchantés de l'apprendre. »
Boulogne-sur-Mer est, comme vous savez, une ville à demi anglaise; les relations avec l'Angleterre sont donc nombreuses. Coquelin trouva aisément à Londres, dans un boarding-
school, un poste de professeur de français. Trois mois après, il était pris d'un ennui si intense, d'un si effroyable spleen, qu'il donnait sa démission et revenait au nid paternel.
On lui trouva un emploi au chemin de fer du Nord : soixante francs par mois!... «Enfin, disait le père ravi, le voilà casé! Il avancera, il deviendra un jour chef de gare. » Chef de gare! quel rêve ! Le futur chef de gare avait un grave tort : c'est qu'aux heures de service il rassemblait autour de lui ses camarades pour leur réciter le monologue de Figaro ou leur jouer la grande scène de Scapin. C'était un employé par trop fantaisiste : on le pria de choisir une autre carrière. Le voilà encore une fois sur le pavé; pour comble de malheur, son père venait de mourir (avril 1864). Mais l'aîné avait déjà surmonté les premières difficultés du début. Il était dans une belle passe.
« Ne t'inquiète pas du petit, dit-il à la mère ; c'est moi qui me charge de lui. »
Il le fît venir à Paris, et le présenta aux examens d'admission qui se font tous les ans au Conservatoire. Les jeunes gens sont si peu dans le secret de leurs aptitudes que Coquelin cadet avait choisi, pour se faire entendre et juger, une
scène du rôle de Clitandre, dans les Femmes savantes; et ce qu'il y a de plus étonnant, c'est que le jury l'agréa non point pour sa diction, qui devait être bonne, puisque c'était son frère qui lui avait appris le morceau, mais parce qu'il avait la distinction d'un gentleman.
« Ce jeune homme a tout à fait l'air d'un Anglais! » dit un des juges.
Et, sur ce mot, on l'admit au Conservatoire.
Il y resta trois ans, dans la classe de Régnier, joignant aux leçons de l'éminent professeur les conseils de son frère et la fréquentation assidue de la Comédie française. Il n'avait pas le travail facile. La nature, qui avait prodigué ses dons à l'aîné (un visage merveilleusement comique, une voix superbe, une mémoire prodigieuse, et surtout une extraordinaire souplesse de talent), s'était montrée plus avare pour le cadet. Le visage était lourd et morose, la voix attristée et sans inflexion, la mémoire rebelle, le talent sans agilité; mais il avait deux qualités à l'aide desquelles on arrive bien haut dans tous les arts : il était très intelligent et très tenace; l'œil était large, grand ouvert et bien vivant; les épaules carrées, la vigoureuse encolure, marquaient un solide gaillard
qui marcherait à la réputation d'un pas pesant peut-être, mais sûr.
Il eut au Conservatoire un premier accessit d'abord, puis un premier prix dans une scène d'Amphitryon, où il faisait Sosie. Le succès du jeunelauréat avait été extrêmement vif devant l'auditoire particulier de ces concours, et le jury fut unanime à lui décerner cette récompense, qui devait lui ouvrir, à son choix, les portes d'un de nos deux grands théâtres subventionnés. Il préféra l'Odéon, ou peut-être le préféra-t-on pour lui.
Il y entra en 1867, et débuta par l'Anglais, ou le Fou raisonnable. Il plut dans ce rôle, grâce à son air légèrement britannique. Il eut même la joie de trouver le lendemain dans une feuille très lue en ce temps-là des Parisiens, le Nain jaune, un article flamboyant du flamboyant critique qui avait nom Jules Barbey d'Aurevilly :
En France, disait Barbey d'Aurevilly, le défaut des acteurs qui jouent les Anglais, depuis Perlet jusqu'à Potier, depuis Potierjusqu'à Levassor, est d'exagérer l'Anglais, de le pousser jusqu'à la caricature. On dirait que nous mettons à cela des revanches de Waterloo... Ce n'est pas ainsi que Coquelin cadet a ce soir réalisé son Anglais. Il a joué avec une sobriété qui a donné à son personnage une netteté de lignes et de relief incomparable. L'accent y est, un accent guttural qui ajoute aux moindres mots une expression si étonnante; mais
il n'y est pas trop, il y est dans le nuancé juste d'un art consommé. C'est bien cela!
Avec ses bottes à revers et sa tenue d'Anglais du siècle dernier, on aurait cru voir en scène un type de Fielding, de Walter Scott ou d'Hogarth lui-même, — le grand Hogarth, qui se serait essayé de ses airs sinistres, et qui n'aurait gardé de sa saisissante physionomie que la bonhomie dans le sangfroid et le comique dans la profondeur.
Et, comme Ernest Coquelin était allé remercier son critique de ce chaleureux éloge, le lendemain il recevait deux photographies de Técrivain, avec cette dédicace à l'encre rouge :