A M. ERNEST COQUELIN
Qui n'est le Cadet de personne.
Que ces deux portraits vous disent deux fois que je vous
aime comme quatre.
(Signé) J. Barbey d'Aurevilly.
A côté de ces deux photographies, que Coquelin garde comme un des jolis souvenirs de ses débuts, ceux qui vont le visiter chez lui peuvent en voir une autre que le nom du signataire récommande à leur attention :
A COQUELIN-PRINTEMPS Rire et bien dire.
(Signé) Léon Gambetta. En outre de l'Anglais, Coquelin cadet joua le
8 COQUEI.IN CADET
Crispin du Crispin médecin d'Hauteroche, et quelques autres rôles du même emploi, notamment celui de Figaro dans le Barbier de Sémlle. Mais il ne s'attarda pas longtemps dans ce théâtre d'essai, et dès Tannée suivante, en juin 1868, il débuta à la Comédie française.
Débuts sans éclat : des trois rôles qu'il avait choisis pour se présenter au public de la rue Richelieu, il y en eut un qui ne lui réussit aucunement, ce fut celui de Basile; les deux autres, celui de Petit-Jean dans les Plaideurs, et de Trissotin dans les Femmes sapantes, lui valurent quelques compliments, mais sans le classer au rang des artistes dont on attend beaucoup. Il était de la race de ceux qui ne deviennent forgerons qu'à force de forger. Il continua de se produire dans le vieux répertoire quand l'occasion se présentait, jouant tantôt le rôle épisodique de Thomas Diafoirus, tantôt l'énorme rôle du Scapin des Fourberies, sans parvenir à se tirer de pair. Il est juste aussi de reconnaître que son frère lui faisait tort. Ce frère était si brillant, si gotâté! Il eiàt fallu que le cadet trouvât moyen d'échapper à son ombre; mais non, il arrivait derrière lui, reprenant ses rôles, marchant dans ses souliers. Il avait beau creuser ses personnages, remplacer la
COQUELIN CADET g
physionomie par la grimace, il n'obtenait d'autre résultat que d'entendre dire autour de soi : «Ah ! ce n'est pas Coquelin ! »
La funeste guerre de 1 870 eut pour lui d'heureux effets. Il fut de ceux qui restèrent à Paris, attachés au théâtre pendant le siège et pendant la Commune. La Comédie française avait fermé le 8 septembre, comme toutes les autres scènes parisiennes; mais elle rouvrit par ordre sous la • Commune. Il fallait jouer, et jouer tous les soirs.
On avait affaire à un public bizarre : les hommes arrivaient armés de leurs fusils, qu'on avait grand peine à leur faire laisser au vestiaire : «Vous allez effrayer ces dames, leur disait-on; elles n'oseront plus rester en scène! — 'Tout pour la beauté! » Ils entraient dans la salle sans fusil, mais chamarrés de costumes extravagants; les femmes apportaient leur ouvrage. Tout ce monde bâillait à bouche close au Misanthrope ou aux Femmes sapantes; mais on n'osait rien en témoigner, par respect pour le grand art, que tous les gouvernements doivent protéger, ainsi que chacun sait.
Coquelin cadet se multiplia durant cette période : il paraît qu'il donnait tous les soirs avec une vaillance pleine d'entrain. Aussi M. Edouard Thierry, son directeur, s'était-il pris pour lui
lO COQUELIN CADET
d'une amitié vive, et il est probable qu'au rétablissement de l'ordre il l'eût lancé vite et lui eût fait rattraper le temps perdu s'il n'avait été luimême mis de côté et remplacé par M. Perrin.
M. Perrin eut dès l'abord quelques difficultés avec Coquelin aîné, qui n'est pas toujours le plus commode des pensionnaires. Ce fut le cadet qui paya pour l'autre, à qui l'on ne pouvait trop rien dire, sa situation étant faite. M. Perrin trouva que c'étaient beaucoup de Coquelin dans une seule maison, que les Coquelin étaient encombrants, qu'il était inutile de laisser croître le second, quand déjà on avait quelque peine à venir à bout du premier. Ce serait aller trop loin que de dire qu'il le retint de parti pris dans les rôles inférieurs; il ne l'aida point à en sortir. Il resta indifférent. Mais, au théâtre, il n'y a pas loin de la neutralité à la malveillance.
J'ai là sous les yeux la liste exacte des rôles . que joua Coquelin cadet de 1871 à iSyS : ils sont nombreux, mais tous sont de second et même de troisième ordre. J'en détache trois, où le jeune artiste eut la chance de laisser voir un coin de cette originalité composite et laborieuse qu'il devait se former plus tard. Le premier est celui de Flamand, ce nigaud de valet, ce Jocrisse que
Le Sage a jeté dans son Turcaret pour en égayer quelques scènes. Mais Turcaret n'eut qu'un très petit nombre de représentations et ne fut point vu ni apprécié des Parisiens. Le second est celui d'Ulric dans le Sphinx de M. Octave Feuillet. Ulric est un pianiste sentimental et bête que Blanche de Chelles traîne à sa suite parmi ses adorateurs. C'est dans ce personnage que Coquelin a montré au public combien il a le sens du grotesque. Il avait fait de ce croque-note amoureux une caricature excellente, un peu grossie, il esl; vrai, car la finesse n'est pas sa qualité première, mais d'un trait juste et humoristique tout ensemble. Les connaisseurs hochaient la tète ; ils auraient souhaité moins de brutalité dans l'exécution. Mais la foule était prise chaque soir; elle éclatait de rire et battait des mains.
Le troisième a eu moins de succès, parce que la pièce a duré moins longtemps sur l'affiche; mais c'est, à mon avis, le plus curieux des trois. Dans le Tabarin de Paul Ferrier, il jouait le rôle d'un des compagnons de Tabarin qui était à la fois acteur et moucheur de chandelles. Il fallait voir de quel air pénétré il s'acquittait de ses fonctions; il y avait un Je suis ambitieux qu'il disait avec un mélange de résignation, de pudeur
et de fierté dont le comique était irrésistible.
Mais c'étaient là pour le jeune Coquelin de minces et passagères consolations à ses constants déboires. Il ne se sentait pas avancer, il séchait d'impatience; il songeait à quitter la Comédie française, à s'en aller tenter la fortune dans les théâtres de genre. Ses meilleurs amis le dissuadaient; son frère se cramponnait à lui pour le retenir. Une dernière mésaventure le décida à franchir le Rubicon. Il avait demandé, en même temps que son camarade Laroche, à être reçu sociétaire. Laroche fut admis, et lui ajourné. C'en était trop pour un homme déjà mécontent et nerveux; il envoya sa démission et s'en fut aux Variétés. Le Palais-Royal lui avait fait de belles propositions; il préféra les Variétés, où il comptait allier plus aisément la comédie à la farce.
Il s'imaginait que rien ne lui serait plus facile, à lui, nourri de Molière et de Regnard, que de dire du Labiche, en vertu de cet axiome que a qui peut le plus peut le moins » . Mais ce sont deux arts très différents et qui s'excluent presque. Le soir même de son début, quand Coquelin entra au foyer des acteurs, il en eut le pressentiment subit. Il jouait dans la Guigne le personnage
COQUELIN CADET . l3
d'un brave garçon à qui la guigne joue toutes sortes de mauvais tours. Il s'était habillé avec la correction de toilette que réclamait son personnage. Quand il vit entrer Baron, coiffé d'un tromblon extravagant, avec un gilet à ramages et un pantalon truculent, Léonce avec sa tournure falote et un visage cocassement grimé, il se sentit perdu. C'étaient d'autres mœurs, un autre ton; un pays excentrique où il allait, avec ses allures de comique raisonnable, faire la plus piteuse figure du monde. Lui, que l'on accusait jadis, au Théâtre-Français, de pousser ses rôles à la charge, voilà qu'il était tout à coup éteint par le voisinage de ces grotesques à outrance qui l'entouraient.
Il entra en scène : ce n'est pas assez dire qu'il était pâle sous son maquillage ; non, il était livide. Plus de voix, le regard terne, le jeu incolore ; ce fut un désastre. L'ouvrage n'était pas bon, et il tomba. Mais, si cruelle qu'en ait été la chute, elle le fut moins encore que celle du malheureux artiste fourvoyé dans ce milieu exotique.
Le destin sembla prendre plaisir à lui refuser une revanche. Il joua l'Athanase des Trois Épiciers, cette farce classique, et il y fut terne; il eut encore le Dada de Gondinet tué sous lui.
C'étaient trop de tuiles lui tombant l'une après l'autre sur la tête. Il en était accablé, étourdi. Il comprit alors l'étendue de la faute qu'il avait commise en quittant la Comédie française. Comment s'y faire admettre de nouveau? La Comédie française ressemble à cette île dont parle notre vieux Boileau :
On n'y peut plus rentrer quand on en est dehors.
Il fallut en refaire patiemment le siège. Il avait, par bonheur, des intelligences dans la place. M. Perrin se laissa fléchir, et l'enfant prodigue eut permission de revenir au logis déserté. II rentra par VAmi Friti, et dans le succès général de l'œuvre il se tailla un fort joli succès particulier : c'était des pieds à la tête un brave Alsacien, pesamment gai et s'épanouissant à l'odeur des grasses victuailles et des vins généreux de l'ami Fritz.
L'Ami Friti date de décembre 1876. Depuis lors, Coquelin cadet a recommencé, non sans un certain dépit, à tourner cette incessante manivelle qui l'avait si fort exaspéré jadis et qui avait déterminé sa fugue. On ne joue plus guère de vieux répertoire, et les quelques pièces qui reviennent perpétuellement sur l'affiche le ramènent toujours
COQUELIN CADET l5
aux mêmes rôles : Basile, Dubois, Scapin... Les pièces nouvelles ou les reprises, qui sont rares, lui en apportent de tout petits : M. Tout-à-bas dans le Joueur, Guillaume dans le Chandelier^ un notaire quelconque dans le Petit Hôtel. Il n'a eu, dans cet intervalle, qu'une fortune heureuse : c'est d'avoir recueilli dans le Testament de César Girodot le rôle d'Isidor, si plaisamment créé par Kirn. Coquelin y était plus turbulent et plus grimacier que son prédécesseur; mais, bien que son comique fût un peu voulu et laborieux, il n'en arrivait pas moins à faire rire aux éclats toute la salle. Son action sur le public est incontestable etvacroissanttous les jours. Le 3o décembre 1878 il a été, pour ses étrennes, promu au titre de sociétaire. Cette nomination Fa flatté, mais il voudrait bien qu'elle lui ouvrît l'accès à des rôles plus nombreux et plus importants.
Personne ne souffre plus que lui de la stagnation du répertoire tant ancien que moderne à la Comédie française. Il sait de son métier tout ce qu'on en peut savoir; il est jeune, il a de l'intelligence, il est ardent, passionné pour la gloire : tout cela reste inutile. Aussi a-t-il cherché à porter sur d'autres points l'activité de son esprit.
Depuis tantôt une dizaine d'années, la mode
l6 COQUELIN CADET
s'est établie à Paris d'ajouter aux romances, aux morceaux d'opéras, aux sonates de piano et aux chansonnettes comiques, qui faisaient jadis le fond des divertissements dans les soirées de la bonne compagnie, des pièces de vers ou des morceaux de prose récités par nos premiers comédiens ou par des amateurs connus. Coquelin aîné est, je crois, un de ceux qui ont le plus contribué à cette vogue. Il est doué d'une mémoire imperturbable ; il dit avec beaucoup de verve et de gaieté; il sait au besoin mettre de la grâce dans son débit. Il avait tout un répertoire de morceaux charmants, aisés à comprendre, qui ne fatiguaient point l'esprit et se dégustaient comme des sorbets au marasquin. Il était toujours prêt, car il a des poumons infatigables. Son succès en ce genre a été dès l'abord très vif et croît tous les jours. Il faut lui rendre cette justice aussi qu'il a eu plus d'une fois le courage de mettre son talent et son autorité au service de jeunes gens inconnus, qu'il les a aidés à se produire, à faire leur chemin, et que dans ces honorables tentatives il a presque toujours eu la main heureuse.
Coquelin cadet vit dans ce goût du public parisien pour les monologues, saynètes, morceaux de prose et de vers, un moyen de répandre son
COQUKLIN CADET I7
nom tout ensemble et de gagner de l'argent; il le saisit avec empressement. Mais, au lieu que son frère allait d'un genre à l'autre, mêlant les Prunes de Daudet aux invectives enflammées des Châtiments de Victor Hugo, une chanson de Nadaud à une poésie de Sully-Prudhomme ou de Leconte de Lisle, Coquelin cadet se cantonnait dans le monologue comique ; il y portait ce sens du grotesque que nous avons déjà remarqué chez lui au théâtre. Son truc (car c'est un véritable truc) , c'est de débiter les fantaisies les plus burlesques, les plus abracadabrantes, avec le sang-froid d'un pince-sans-rire, étonné lui-même de l'effet qu'il produit.
Ainsi, il arrive au bord de la scène, l'air indifférent ou même grognon; il regarde longtemps l'assemblée de ses deux yeux fixes, sans prononcer un seul mot. On attend, un peu étonné, impatient même. Tout à coup, sans qu'on sache pourquoi, il jette d'un mouvement brusque la tête à gauche, en lâchant d'une voix précipitée le titre de son morceau : la Situation. L'effet est d'un imprévu de comique irrésistible. La salle tout entière tressaille et part de rire; et alors il va d'un train rapide, poussant les phrases les unes par-dessus les autres, sans grande variété
l8 COQUELIN CADET
d'inflexions, mais avec une grosse bonne humeur émaillée degrimaces drolatiques. Cela n est ni fin ni distingué ; mais il n'y a pas à dire, et l'on aurait beau s'en défendre, on est emporté dans un torrent de rire.
Coquelin a une douzaine de ces monologues qui sont d'une fantaisie impayable. L'Obsession est, à l'heure où j'écris, connue de tous les Parisiens. Nous raffolons de ce genre, qui passera sans doute comme ont passé les chansonnettes de Levassor et les romances de Géraldy. Coquelin cadet s'en est fait une spécialité pour la province et l'exportation; il a des succès énormes dans les départements et à l'étranger, et il est vrai aussi que dans ce très petit coin d'un art inférieur il est original.
11 ne demanderait pas mieux que de l'être aussi dans le grand ; mais il attend des rôles et répète mélancoliquement la célèbre phrase : « Anne,, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir? »
C'est par lui que nous terminerons la série des artistes de la Comédie française. Nous avons hésité longtemps si nous ne joindrions pas aux sociétaires peints dans cette galerie quelques portraits de pensionnaires. Il y en avait de bien jolis
COQUELIN CADET ig
à essayer! Mais le difficile, une fois entré dans cette voie, eût été de saisir le momertt juste où il eût été convenable de s'arrêter et de mettre un point. Les dames et les jeunes gens qui forment la réserve de la Comédie française, l'espoir de l'avenir, n'ont qu a prendre patience. Leur tour viendra. En attendant, qu'ils répètent la fameuse phrase que jadis Rachel lançait d'une voix si vibrante :
Nous entrerons dans la carrière Quand nos aînés nV seront plus.
Et maintenant nous allons passer aux théâtres de genre, et nous prions le public de nous suivre dans cette nouvelle excursion avec la même fidélité et la même sympathie.
Imp. Jouaust.
PREMIERE SERIE. — LA COMEDIE-FRANÇAISE
SEIZE LIVRAISONS
La Maison de Molière
MM
Bressant.
Coquelin.
Febvre.
Got.
Régnier.
Dclaunay.
Maubant.
Mounet-SuUy, Laroche.
A rnould-Plessy.
Sarah Bernhardt.
Madeleine Brohan.
Sophie Croii^ette.
Maria Favart.
Clémentine Jouassain.
Reichemberg, Barretta, Broisat.
Prix de i.a livraison 2 5o
Sur pap. de Hollande (5o exempl.), épreuves des grav. avant la lettre. 5 fr.
Sur papier Whatman (20 exempl.), doubles épreuves des gravures. 7 5o
Prix de la série 40 fr.
Sur papier de Hollande 80 fr.
Sur papier Whatman 120 fr.
DEUXIÈME SERIE. — THEATRES DIVERS
En vente : Worms, Dinah Félix et Jeanne Samary, Barré, Coquelin cadet. Sous presse : A/"es Pierson, Jane Essler.
Nota. — Nous avons fait tirer quelques épreuves d'artiste des portraits AVANT TOUTE LETTRE, format in-4'' soleil (sur papier de Hollande ou sur papier de Chine appliqué). Chacune de ces épreuves est vendue 10 fr. sur papier de Hollande, et 12 fr. sur papier de Chine.
Dans le même format BIBLIOTHÈQUE MUSICALE
DU
THÉÂTRE DE L'OPÉRA
Catalogue historique, chronologique et anecdotique, publié par Th. de Lajarte, sous les auspices du Ministère de l'Instruction publique, et orné de portraits de musiciens gravés à l'cau-forte par Le Rat.
Huit livraisons, ou deux volumes 40 fr.
Sur papier de Hollande (100 exemplaires) 60 fr.
Sur papier Whatman (25 exemplaires) 80 fr.
Juin 1S79.
6702 — Imp. Jouaust,
DEUXIÈME SÉRIE
DE
THÉÂTRES DIVERS
NOTICES BIOGRAPHIQUES PAR FRANCISQUE SARCEY
PORTRAITS GRAVÉS A l' EAU-FORTE
PAR LÉON GAUCHEREL ET ADOLPHE LALAUZE
Cinquième Livraison : Jane Essler
Prix : 2 fr. 5o
PARIS
LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES
H DCCC LXXIX
àaos les BoaincMessiciirs de Bois-Doré
'est ici le premier pas que nous faisons ensemble hors de la Comédie française.
Nous ne sentirons plus l'ombre solennelle de cette majestueuse maison se projeter sur ces études. Nous pourrons donner un cours plus libre à notre fantaisie, et nous parlerons un peu plus à Taise des artistes qui vont désormais poser devant nous.
Cependant nous ne nous écarterons point des règles de circonspection que nous nous sommes imposées jusqu'ici. Nous ne prendrons de la vie privée des comédiens et des comédiennes que ce qui est tombé dans le domaine public, que ce qui peut servir à mieux faire comprendre leur genre de talent, à l'expliquer, à ï illustrer, comme
disaient nos pères, à le mettre en lumière, comme nous disons aujourd'hui.
Nous n'avons pas adopté d'ordre bien précis pour cette nouvelle série de portraits. Nous prendrons les noms comme ils nous viendront en mémoire, les cueillant un peu au hasard. Il ne faut voir dans la façon dont ils seront rangés aucune intention de marquer des places. Nous eussions volontiers choisi l'ordre alphabétique, si des raisons de métier n'y avaient fait obstacle ; mais enfin nous souhaitons que les intéressés, non plus que le public, n'aillent pas imaginer qu'il y ait dans notre classification aucune idée de prééminence accordée à certains artistes, ou de subordination imposée à d'autres.
Les différences que nous pourrons établir entre eux résulteront, pour le lecteur, du jugement porté sur leur talent.
On nous demandera peut-être pourquoi nous avons commencé par M'"^ Jane Essler. Nous répondrons à cela en demandant nous -même pourquoi nous aurions commencé par une autre.
Qui sait ? c'est peut-être tout bonnement parce que son portrait, celui que vous verrez en tête de cette livraison, est le premier que nous ait livré le graveur chargé du travail.
Finissons-en avec ces questions préjudicielles, et, comme l'Intimé de Racine, venons à notre fait.
Vous est-il arrivé, en cet heureux temps de votre jeunesse où vous habitiez, simple étudiant, les environs de la vieille Sorbonne, vous est-il arrivé de traverser l'étroite et humide rue MoufFetard ? Sur le pas des portes , et jusque dans les ruisseaux, jouaient, criaient, se bousculaient de pâles et chétives petites créatures, filles et garçons, les vêtements déguenillés et sales, les cheveux en broussailles, et tout au travers des yeux ardents, une physionomie futée et maligne : les vrais gamins de Paris.
C'est là, dans ce milieu, qu'a poussé celle qui devait rendre célèbre le nom de Jane Essler, et qui n'était alors que la petite Jane : courte, maigre, les cheveux roux et plantés trop bas sur le front, point jolie, mais agaçante ; l'œil, un grand œil mélancolique, s'éclairait par intervalles et pétillait d'intelligence. On l'envoya à l'école; elle y récita une pièce de vers avec succès à la distribution des prix, et déclara à sa mère qu'elle voulait être comédienne. Beaucoup de vocations n'ont pas d'autre origine. Être comédienne ! c'est le
rêve de toutes les jeunes filles qui dorment dans une soupente.
C'est parfois aussi le rêve de leurs mères. On conduisit Jane à M. Samson. L'illustre professeur trouva sans doute qu'elle ne payait pas de mine, objecta d'abord qu'elle était trop jeune, et finit, six mois après , par l'admettre à ses cours . Au bout de trois semaines, l'enfant en avait assez. De grandes affiches lui avaient appris que M"^ Georges donnait des leçons de déclamation tragique. Le nom de ^1"*= Georges, qui commence à tomber dans l'oubli, rayonnait alors de tout son éclat. La petite Jane alla chez elle, et je tiens de la bouche même de la grande tragédienne qu'elle ne vit jamais de dispositions plus brillantes.
« Mais quoi ! ajoutait-elle en soupirant, elle est née rue Mouffetard !
— C'est la lisière du faubourg Saint-Germain, fis-je observer avec un sourire,
— Oui, mais elle a vécu trop longtemps de l'autre côté pour être jamais une reine de tragédie. »
Alexandre Dumas père, qui eut occasion de l'entendre chez son professeur, fut très frappé de son heureux naturel, et l'engagea séance tenante au Théâtre-Historique. Trois jours après, le Théâtre-
Historique était fermé. C'est alors que commencèrent pour elle ces tribulations et ces ennuis par où tous les artistes ont débuté dans la carrière.
Du Théâtre-Historique elle passa à la Gaîté, de là au Vaudeville, toujours en quête d'un rôle qui fuyait devant elle. Elle fit ainsi trois théâtres sans avoir joué une seule fois. C'est l'Ambigu- Comique qui lui donna son premier rôle dans une pièce oubliée aujourd'hui, le Vampire. Elle avait alors quinze ans.
D'appointements, il n'en était pas question en ce temps-là : son directeur la payait en compliments et en bonnes paroles. Elle s'en retournait à pied tous les soirs chez sa mère, qui habitait du côté de Montrouge, l'omnibus étant une dépense qu'elle ne pouvait se payer que dans les grands jours ; gaie à travers tout cela et rêvant la gloire.
Un accident pensa l'arrêter net au seuil de ses espérances.
Un soir, à minuit, en sortant du théâtre, elle trouva le pavé couvert d'une épaisse couche de neige; on y enfonçait jusqu'aux genoux. Plus d'omnibus, plus de voitures. Il fallait pourtant rentrer. Jamais chemin ne lui parut plus
long et plus cruel. Elle arriva trempée, gelée, à demi morte. Elle se mit au lit et ne s'en releva que six mois après, maigre, souffreteuse, et sur le visage je ne sais quel tour de mélancolie ardente qu'elle ne devait plus jamais perdre.
Tout était à recommencer. Elle s'en alla trouver Mouriez, le directeur des Folies-Dramatiques, qui l'engagea pour jouer Fille de l'air, et de là, au bout de six mois, roulant de chute en chute, elle tomba aux Délassements-Comiques. Mais elle ne désespérait point : cette frêle et chétive nature portait en elle une force indomptable de résistance.
Dans un à-propos patriotique et guerrier, elle avait quelques couplets à dire, et tous les soirs elle excitait des transports d'enthousiasme. C'est là qu'un critique de grand format, Fiorentino, la découvrit. Cette physionomie singulière, où la gaminerie se voilait d'une ombre de tristesse, cette voix nette et vibrante, ces jolies petites grâces félines d'enfant mutin, tout le séduisit en elle. Il parla de sa trouvaille au directeur de l'Odéon, qui était alors M. Royer.
Son jour était proche. Il y a, sur la façon dont elle se fit engager au second Théâtre-Français, une histoire qui court le monde, une légende plutôt.
car elle n'a rien d'authentique. Mais, si les légendes ne donnent pas des faits exacts, elles traduisent assez fidèlement l'idée qu'on se forme des personnes qui en sont l'objet.
M"^ Essler était liée aux Délassements-Comiques par un engagement de plusieurs années. On avait de part et d'autre stipulé dix mille francs de dédit. Son directeur les exigeait, et M. Royer s'armait de ce prétexte pour ne pas charger d'une nouvelle recrue sa troupe, qui n'en avait aucun besoin.
« Et si j'arrivais à vous, lui dit-elle, libre de tout engagement antérieur, vous me prendriez, bien vrai ?
— Bien vrai, » répondit M. Royer, qui se croyait sûr de son affaire.
Elle court au ministère de qui les théâtres dépendaient alors ; elle arrive dans l'antichambre, où se trouvaient déjà de nombreux solliciteurs, et, s'adressant délibérément à l'huissier :
« Allez dire à Son Excellence que M"^ Essler veut lui parler sur-le-champ.
— Eh quoi ! s'écrie le ministre surpris, Fanny Elssler à Paris, et je n'en savais rien ! Mais faites entrer, faites entrer tout de suite. »
La porte s'ouvre; il voit paraître une toute
petite jeune fille, l'air avenant, spirituel et hardi, qui lui montrait, dans une révérence et un sourire, les plus belles dents du monde. Le quiproquo s'explique, on rit...
« Prenez donc la peine de vous asseoir. »
El voilà noire gamin de Paris plaidant sa cause, et remontrant le tort qu'on lui fait, à elle, et à l'art dramatique, et à la tragédie. Elle débite sa petite affaire d'une voix si insinuante et si tendre, et avec des gestes si appropriés, que le ministre se rend : il promet ses bons offices.
« J'aimerais mieux que la chose se fît à l'instant, » dit la joHe solliciteuse.
Comment refuser? Le lendemain, elle se présentait chez le directeur de l'Odéon, triomphante, et son exeat à la main.
(( En vingt-quatre heures ! s'écria M. Royer stupéfait.
— Il ne m'en a pas fallu davantage.
— Et comment diable vous y êtes-vous prise ?
— Oh! mon Dieu, c'est bien simple. Je suis allée chez le ministre. Il m'a dit de m'asseoir. Je me suis assise comme ça... je me suis mise à lui parler... comme ça... »
Et elle refit son plaidoyer d'un bout à l'autre. « Tout s'explique, » dit l'honorable directeur,