SCENE II
BERTHE, MAURICE, le pardessus sur le bras et le chapeau à la main, il va embrasser Berthe.
MAURICE
Bonsoir, Berthe!
BERTHE
C'est vous, Maurice! — Ah! vous sortez?
MAURICE
Je vais au club.
BERTHE
Au club! quoi vraiment vous partez?
Vous oubliez ce bal...
MAURICE
Quel bal?
BERTHE
De rambassade Anglaise!
MAURICE
C'est ce soir? — Je me dirai malade Ou bien je trouverai quelque autre excuse, mais Nous n'y pouvons aller.
BERTHE
Pourquoi donc?
MAURICE
Oh ! je vais Vous le dire! — Je suis, vous le savez, ma chère, De petite fortune. — On le sait, je n'ai guère Que vingt-cinq mille francs de rentCj — c'est fort peu, Votre dot est d'autant. — Voici tout notre enjeu. Que faire avec cela?
BERTHE
Mais on peut, j'imagine.
Avec cette fortune-là, payer de mine.
MAURICE
De mine, j'en conviens, mais certe on ne peut pas Payer tous vos bijoux et tous vos falbalas! Oh! ne re'criez pas! Le luxe est à la mode Bien plus, c'est un faux dieu... car il a sa pagode. Le bal! vous ne pouvez, ma chère, décemment Utiliser deux fois le plus simple ornement.
La robe avec laquelle un soir on vous a vue Ne peut plus vous servir, elle est déjà connue 1 Vos bijoux sont compris dans le même interdit. Il faut toujours avoir un modèle inédit. Et bien que vos cheveux soient à vous, on l'ignore! — Or, si la mode veut qu'un jour on les colore. Madame, il vous faudra colorer vos cheveux! Ils sont si beaux ainsi !
BERTHF, avec mutinerie.
Rouges ils seraient mieux !
MAURICE
Ce n'est pas tout! Le luxe est comme un engrenage Quand la robe s'y prend...
BERTHE, l'interrompant avec raillerie.
Vraiment, il est dommage Que vous n'ayez pas mis un froc de capucin ! Sonnez-vous sur le luxe assez bien le tocsin ! Fulminez-vous assez sur nos robes de gazes Et broyez-vous assez nos bijoux sous vos phrases! Tenez! je me suis crue un instant au Sénat : Le procureur Dupin avec beaucoup d'éclat Tonnait ainsi que vous sur nos folles toilettes. Les fleurs ne devaient plus jamais parer les têtes, La perle retournait à l'huître au fond des mers. Le rubis éclatant, l'émeraude aux yeux verts Et le saphir d'azur, et la topaze blonde Devaient s'en retourner dans le centre du monde. Le diamant lui-même était proscrit, et l'or. Hormis en notre bourse était proscrit encor ! Non, jamais je ne vis une telle colère! Or, me trouvant au bal, le soir, au ministère.
Le procureur Dupin, qui n'était pas un sot,
Nous dit : — Rassurez-vous, je n'en crois pas un mot!
J'aime, tout comme vous, le luxe et son scandale,
Mais il faut bien parfois faire de la morale.
Or, la morale- est faite : et s'il vous est égal.
Je me retire et vais m'apprêter pour le bal!
MAURICE
Berthe! nous n'irons pas!
BERTHE
Cependant...
Mais.
J'ai bien plaidé ma cause
MAURICE
BRRTHE.
Alors, vous cachez quelque chose!
MAURICE
Berthe! chaque désir de vous m'est une loi! Pourquoi donc n'avoir pas de confiance en moi. Le bal ! — Eh bien ! le bal avec sa poésie M'effraie et me remplit le cœur de jalousie! Vous n'êtes plus à moi pendant ces heures-là. On vous fête, on vous loue, on vous flatte! voilà Ce qui me fait trembler, je suis comme l'avare Oui montrant son trésor craint qu'on ne s'en empare!
BERTHE, émue.
Pardon ! mais le trésor ne veut pas se donner! Et vous ai-je laissé le droit de soupçonner Votre femme?
Avec émotion.
Est-ce vous? Est-ce bien vous, Maurice!
Qui me parlez ainsi? Pourquoi cette injustice? Qu'ai-je fait? qu'ai-Je dit? ai-je démérité? Parlez! Expliquez- vous avec sincérité!
MAURICE
Mo" refus! Je voudrais vous le faire comprendre,
Mais comment? — A la femme il suffit de défendre
Une chose, — n'importe laquelle, — à l'instant
La chose défendue est un désir ardent.
Parbleu! je sais qu'un ba! séduit toujours les femmes!
Les journaux, ces bavards, en parlent; les re'clames
Pleuvent, chacun décrit toilettes et bijoux.
Le public vous connaît bien vite, mieux que nous.
Et le long des vitraux des marchands de gravures
Auprès des criminels s'étalent vos figures!
BERTHE
Maurice! nous étions invités à ce bal
Et jV comptais aller, en quoi pensais-je mal?
Ce désir, après tout, n'est-il pas de mon âge?
Et vous ne comptez pas, je crois, me mettre en cage.
MAURICE, brusquement.
Je suis un Bartholo, n'est-ce pas, un jaloux?
BERTHE, tendrement.
Vous êtes mon meilleur ami, — mon cher époux! Ce que vous demandez, je le fais; vos caprices Sont pour moi des plaisirs et non des sacrifices. Je vous aime! Je suis à vous de tout mon cœur!
MAURICE, s'inclinant, avec raillerie.
Oh! madame!
BERTHE
Voyons! ne soyez pas moqueur,
Vous faites de la peine à celle qui vous aime. Cela ne vous va pas! vous n'êtes pas vous-même! Vous êtes bon!... Voyons, tournez vers moi vos yeux, Riez... voyons, boudeur! souriez, je le veux! Et soyez satisfait! ce bal, je l'abandonne! Je n'en veux plus!
MAURICE
Merci !
BERTHE
Voyez si Je suis bonne!
Mais si de ce plaisir je vous fais l'abandon^ Que me donnerez-vous en échange?
MAURICE
Pardon, Vous faites un écKange et non un sacrifice.
BERTHE
Je fais votre désir! — Je n'y mets pas malice.
Ce que j'attends de vous, vous coûtera bien peu.
Je vais vous le dicter : restez près de mon feu !
Nous causerons! — Jadis, quand j'étais jeune fille,
Vous ne détestiez pas la veillée en famille,
Quand nous parlions tout bas lorsqu'on parlait tout haut!
MAURICE, à part.
Mais il faut que je sorte ce soir, il le faut!
BERTHE, prenant les robes.
Tenez, je veux de suite ôter de votre vue
Ces chiffons odieux dont j'eusse été vêtue.
Et je vais commander le thé; — dans un instant
Je suis à vous.
Elle s'éloigne. — Revenant. '
Eh bien ! Maurice, es-tu content?
Elle sort.