SCENE IV
MAURICE, BERTHE, apportant le thé sur un plateau.
BERTHE
Voici le thé, le the fait par ma blanche main !
Elle verse dans deux tasses et goûte le thé dans la sienne. Exquis!
Offrant une tasse à Maurice.
Vous disiez donc?
MAURICE
Moi ? rien !
BERTHE
Ah ! le vilain!
Il boude encor!
MAURICE, buvant son thé.
Non pas ! je savoure en silence !
BERTHE
Il savoure! Monsieur passe à l'impertinence! Et que savourez-vous?
Je savoure le thé!
Vous le faites très bien, ma chère.
LE BERCEAU i09
BERTHE
En vérité!
MAURICE
Oui, l'on croit, qu'il suffit pour faire ce breuvage De faire bouillir l'eau, de mettre le feuillage Et de sucrer le touti J'ai souvent fait cela, Mais mon thé n'a jamais égalé celui-là.
Il boit-
BERTHE
Vous avez fait du thé, vous?
MAURICE
Moi!
BERTHE
La bonne histoire 1
Et que de ce thé-là j'aurais bien voulu boire. Ahl ahl ahl je vois d'ici faisant le feu, Mais pouviez-vous d'abord l'allumer?
MAURICE
Moi ? Parbleu !
BERTHE
Q.uand vous étiez garçon ?
Depuis lors, j'imagine.
Je n'ai pas mis le pied au seuil de la cuisine!
BERTHE
Et vous faisiez du feu ?
MAURICE
Qui flambait promptementi
BERTHE
Du feu de bois?
MAURICE
Du feu de bois, certainement,
BERTHE
Mais ce feu ne se fait...
MAURICE
Qu'avec du bois, je pense.
BERTHE
Erreur !
MAURICE
Que faut-il donc?
BERTHE
Rien! delà patience!
Et vous n'en avez pas.
MAURICE, vexé, se levant.
Berthe !
BERTHE
Vous voyez bien !
Vous vous levez...
Il se rassied.
Voyons! changeons cet entretien!
Maurice! avouez-moi que je suis indiscrète
De vou. avoir gardé ce soir en tête-à-tête?
MAURICE
Non!
BERTHE, allant à lui doucement, mais avec malice. Dites-moi?
MAURICE
Quoi donc?
BERTHE
Je n'ose, en vérité!
MAURICE
Parlez !
BERTHE
C'est que j'ai peur de vous voir irrite I
Que voulez-vous me dire?
BERTHE
Oh! c'est fort difficile!
Et pour choisir mes mots je suis très inhabile,
MAURICE
C'est donc?...
BERTHE
C'est délicat!... mais je voudrais savoir!...
Se décidant.
Eh bien! étant garçon, quand vous alliez, le soir. Voir une... comment dire?... une femme à la mode! Oh ! vous n'aviez alors juré sur aucun code! Vous étiez libre!.
MAURICE
Mais...
Ne mentez pas! je veux La ve'rité! Voyons! que disiez-vous tous deux?
MAURICE
Mais jamais je n'ai...
BERTHE
Non ! Je ne saurais vous croire, D'ailleurs, pourquoi nier? — Vous vous en faisiez gloire Autrefois! — Notre siècle est fort peu timoré! Voyez! aux villes d'eaux, l'on n'est pas dénigré Lorsque quittant le bras d'une femme légère On vient l'offrir après à sa sœur, à sa mère. Cela se fait! — Le monde est superficiel! Pourvu qu'il ait pré vert, onde calme et beau ciel. Qu'importe que le pré soit vendu ! que l'orage Amène la tempête et gonfle le nuage, Le monde sur les mœurs jette un épais manteau; Le laid ne s'admet pas, on ne voit que le b^au!
MAURICE
Donc, ce que vous voulez c'est que je me confesse? Soit ! nous parlions alors de la dernière pièce. De la dernière course ou bien du dernier bal !
BERTHE
Et vous disiez?
MAURICE
Ma foi, nous en disions du mal!
BERTHE
C'était fort amusant I
MAURICE
Quelquefois, je l'avoue!
BERTHE
La conversation tombe sitôt qu'on ioue, •
L'éloge est vite faiti Le blâme est plus verbeux!
Eh bien I le voulez-vous f — Disons du mal tous deux
De qui? De quoi? n'importe! Au moins je serai sûre
En vous gardant ce soir de voir votre figure
S'illuminer soudain d'un éclair de gaîté,
Quand nous chanterons l'hymne à la méchanceté!
MAURICE
Vous raillez?
BERTHE
Moi! non pas! La critique est aisée!
L'esprit qui prend feu, part, ainsi qu'une fuse'e. L'heure passe! on a mis à mort quelques amis. Mais on va voir après s'ils vont bien... c'est admis!
MAURICE, se levant fâché.
Ah! mais vous raillez trop! suis-je donc ridicule?
BERTHE, sérieuse.
Non ! mais vous regardez trop souvent la pendule!
Maurice.
Ne puis-je donc ?
BERTHE, l'interrompant.
Si fait! Si, vous pouvez partir!
Je ne veux nullement ce soir vous retenir.
MAURICE
J'avais promis, au club.
BEBTHE.
Si le club vous réclame Allez-y! C'est plus gai qu'ici^ chez votre femme!
MAURICE
Oh!
BERTHE
Que faites-vous là pour me quitter ainsi Tous les soirs? Et si, moi, je m'absentais aussi !
Mouvement de Maurice.
Oh! je sais! votre absence à vous est innocente, Vous fumez! Vous parlez de la pièce récente, Vous jouez! L'on vous dit la chronique du jour, Les duelsj les décès, les scandales d'amour! Vous savez tous les noms des dames de théâtre Et de leurs protecteurs. — Je reste auprès de l'âtre Pendant ce temps; mon cœur toujours rempli de vous N'eut jamais une fois un sentiment jaloux! Je sais qu'un homme doit être avant tout du monde, Mais s'il est le premier, sa femme est la seconde Dans la vie. En deux parts, il doit donc la plier : L'une est au monde, soit! mais l'autre est au foyer! Si l'une absorbe l'autre, adieu tout équilibre! Car la femme est esclave, alors que l'homme est libre!
Berthe s'assied pleurant à moitié, tout à coup, elle tend l'oreille.
MAURICE
Berthe !
BERTHE, se levant.
Ecoutez!
MAURICE
Voyons!
LE BERCEÂf 115
BERTHE
Ecoutez donc?
MAURICE
Mais quoi? BERTHE, allant au berceau.
Elle a tousse !
MAURICE, la suivant.
Mais non !
BERTHE
J'ai bien entendu, moi!
Elle dort! son sommeil est fiévreux! chère fille!
Prenant une mantille sur un fauteuil.
Couvrons ses petits bras avec cette mantille! Ces langes sont trop lourds! Regardez-la, voyez? Elle tourne vers nous ses grands yeux étonnes, Elle sourit! Et puis elle reprend son rêve. Son sommeil est plus calme et son sein se soulève Doucement! Cher amour! chère fille! cher cœur! O mon trésor aimé! mon unique bonheur!
MAURICE, avec reproche.
Unique!
Il s'éloigne du berceau.
BERTHE
Ah ! VOUS voilà jaloux de votre fille ! MAURICE, doucement.
Non, mais vous oubliez le chef de la famille.
BERTHE
Le chef de la famille est méchant quelquefois. Mes désirs ne sont rien, les vôtres sont des lois!
MAURICE
Voyons! ne grondez plus, et laissez-moi vous dire
Tout ce que ce berceau d'enfant aimé m'inspire.
Cet enfant! C'est nous deux, Berthe, c'est notre amour,
Qui s'est fait fille et qui deviendra femme un jour.
C'est le rêve fait chair! C'est l'idée indécise
Qui prend à notre insu sa forme décisive,
C'est le lien ! L'enfant, c'est notre maître à nous!
Nous sommes constamment à ses petits genoux!
Il est pur! Il n'a point comme nous de chimères,
Et ses doubles baisers apaisent nos colères [
BERÏHE.
Ah! Je vous aime ainsi^ Maurice, c'est très bien! Et moi! moi qui croyais que vous ne sentiez rien!
MAURICE
Comment.
BERTHE
Non! je croyais que notre chère fille Ne comptait pas encor pour vous dans la famille. Vous n'avez entendu que ses cris, vous n'avez En passant, par hasard, vu que ses bras levés. Mais bientôt, mon ami, qu'elle vous sera chère Lorsque vous entendrez son premier mot : mon père!
MAURICE
Père !
BERTHE
Ce mot vous choque! Il est pourtant bien doux !
Il ne me choque pas ! mais il me rend jaloux,
Jaloux de ses baisers, jaloux de ses caresses.
De vos soins incessants comme de vos tendresses.
Un peu de vous, s'en va vers elle, n'est-ce pas?
BERTHE
Quoi ! vous êtes jaloux de ces deux petits bras Q.ui viennent se blottir dans le sein d'une mère?
MAURICE
Non!
BERTHE
Quoi, vous redoutez son amour?
MAURICE
Au contraire!
BERTHE
Que voulez- vous donc dire?
MAURICE
Eh! bien... je le dirai.
BERTHE
C'est sérieux?...
Très sérieux !
BERTHE
Alors j'écouterai!
MAURICE
Eh bieni Berthe, voici ce que je veux vous dire. Avant ce cher trésor, je possédais l'empire, J'ordonnais, je parlais et j'étais ob2i, Chaque désir était devancé, non suivi.
Depuis que vous avez pris le titre de mère,
L'empire est devenu par trop parlementaire,
Vous discutez... très bien! certes! je suis d'accord
Que lorsque j'ai raison, vous, vous n'avez pas tort.
Mais vous me retirez toute initiative,
A vos moindres désirs il faut que je souscrive,
Ou bien vous megrondez^ ou vous boudez, ou bien...
BERTHE
... J'obéis...!
MAURICE
C'est bien pis, quand vous ne dites rien! Vous prenez aussitôt les airs d'une victime Et l'on dirait vraiment que j'ai commis un crime !
BERTHE
Puis-je répondre?
MAURICE
Certe!
BERTHE
Et le bal de ce soir?
L'ai-je sacrifié?
MAURICE
Vous le faites valoir, Ce sacrifice! mais la mère de famille Doit se priver d'un bal pour surveiller sa fille.
BERTHE
Cruel!
MAURICE
Mais non; mon Dieu! vous l'aimez, j'en suis sûr. Comment ne pas aimer cet œil doux ! ce front pur I
Ces membres délicats et ces boucles de soie! Pourquoi donc au dehors aller chercher sa joie? Les plaisirs ont leur temps, ainsi que les saisons : Au printemps de la vie où tous les horizons Ne sont bornés par rien^ comme la mer immense, C'est là le temps du rire et le temps de la danse! La jeune fille, ainsi que l'oiseau, ne voit pas L'orage dans le ciel, le piège sous ses pas... De mirages dorés son âme est toujours pleine. .. Chère aveugle! Son cœur ou l'égaré ou la mène! Puis vient l'été. — L'été c est moi ! c'est le mari! Et puis c'est cette enfant, c'est cet être chéri ! Ah! qu'importe le bal! qu'importe la toilette! Préparons le berceau... terminons la layette, Fredonnons aussitôt la chanson qui l'endort. Agitons son hochet et puis... que sais-je encor?... Evitons que le mal ne la tienne asservie.. Faisons-la vivre enfin et vivons de sa vie! Oui, voici les plaisirs ardents de notre été. Notre automne, lui-même a sa félicité : L'enfant est femme, elle est comme autrefois sa mère A son printemps : Elle aime! Elle hésite! Elle espère Et tout notre bonheur est d'assurer le sien! Enfin! dans notre hiver elle est notre soutien. Le printemps est passé, pour vous l'été commence Et vous ne devez plus vous occuper de danse. Vous m'avez bien compris, Berthe?
BERTHE
Oh! très bien!
MAURICE, prenant son pardessus et son chapeau,
Bonsoir!
BERTHE
Vous sortez?
MAURICE
Je sors ; j'ai quelqu'un que Je dois voir Au cercle! un ami qui me demande un service. Vous ne m'embrassez pas?...
BERTHE, l'embrassant.
Si fait! Bonsoir, Maurice!
MAURICE, à part, en sortant.
Ce n'était pas facile! Enfin, j'ai réussi! Bah! ma tête est ailleurs, mais mon cœur est ici!
Il envoie un baiser et sort.