‹ Comédies de châteauChapitre 36 sur 72 · SCÈNE UNIQUE · texte numérisé non relu

SCÈNE UNIQUE

PIERROT entrant etVaré, une bûche à la main; il tourne sur lui-même et tombe assis sur la table; il pose sa bûche.

Vlan! çà y esti — Je suis un joli garçon maintenant! — Oh! mais je dois être d'un pâle à rendre des points à une statue en plâtre,.. (ll se retourne et se trouve devant son portrait.) Qu'est-ce que je disais?... Non, ce n'est pas une glace, c'est mon portrait. — Ah I bien ! si je m'attendais à ça ce matin!... Enfin, ça y est! — Qu'est-ce que je vais faire maintenant? — Rien! plus rien, pas même des chaussons de lisière, puisque je

SUIS sûr Cl être... (Touchant son cou comme s'il était pendu.) Rrrrr ! — Quoi ? — Ah! c'est juste! vous ne savez pas!

— Oh ! j'ai le temps, je vas tout vous dire, (il va chercher la chaise au mur et s'assied à la droite de la table.) J'avais crédit chez mon restaurateur... du temps où j'avais le sac! — Car j'ai eu le sac! — Pas un fort sac, mais un sac ordinaire! Du reste, comme je l'ai mangé, ce saclà, ii vaut mieux n'en pas parler! Parlons du restaurateur! — Au temps de mon sac, il me faisait crédit. — Quand j'ai eu vidé le sac, il n'a plus voulu... par reconnaissance! — C'est bête, mais c'est comme ça! — Et alors, il a bien fallu faire mes repas moi-même. J'ai acheté un petit fourneau, et, le matin pour déjeûner, je me procure du pain, du vin, des œufs et je me fais une omelette. — L'omelette, c'est bon, c'est sain! — Si vous ne l'aimez pas, il y a aussi les œufs sur le plat !

— C'est bon aussi, et sain aussi... et puis ça change!

— C'est bien des œufs tout de même, mais ils sont autrement. — Vous m'écoutez? — Bon! — Parce que, dans ma position, vous pourriez bien... Mais au fait vous ne la connaissez pas ma position! — J'y arrive!

— Je fais donc mon déjeuner moi-même! — Seulement, ce matin, il me manquait du charbon. — Pour le veau froid il n'y en a pas besoin, ça s'achète tout fait. Mais pour les œufs... c'est une autre histoire, ça ne se mange pas cru... quoique les œufs durs... et encore! — En bas, j'ai ma charbonnière, qui vend aussi des légumes: des carottes, des pommes de terre... Pauvre femme!... - - Malgré ça, je dois dire qu'elle a une manie, — comme toutes les charbonnières du reste! — Elle a la figure noire! — (se levant et allant à la rampe.) Moi je l'ai blanche! — Mais elle, elle a la fi-

gure noire, — c'est dans le métier! — Elle est jolie tout de mêmel — Comme négresse, ce serait une beauté, mais elle est née à Saint-Flour!... — Plaît-il? — Ah! mon histoire! M'y voici! — J'avais donc besoin de charbon, je lui en demande; elle médit : Tout de suite! — Je pose mon panier, (il feint de le poser.) Elle se baisse pour m'en donner pour quatre sous, (il se baisse.. Q.u'est-ce que je vois? — Non! c'est invraisemblable! — Mais cette femme noire, qui affecte même d'être noire! — comme son charbon, — avait un cou d'une blancheur... oh! mais d'une blancheur... d'autant plus grande que sa figure était noire!... Je vous Tai déjà dit! — Et c'était près de la nuque, (u se frappe sur la nuque.) Impossible de résister! (il recule en levant la jambe en arrière.) Qui eût résisté? — Personne! Certainement! (Revenant en levant la jambe gauche.) Le blanc m'attire! (Encore un pas en levant la droite.) Moi, j'aime le blanc! Chacun sa couleur! D'ailleurs c'était bien innocent et sans autre pensée!... — Bref, je me penche (ii se penche) et, dans ce petit coin blanc... (m'indique comme si la charbonnière était en scène.j Dame ! que voulez- vous! (Bruit de baiser.) Je l'embrasse! Ça la surprend, je le comprends... le manque d'habitude... Oui! mais paf! (ii claque dans ses mains et tourne sur lui-même comme dans les pantomimes.) Je reçois une gifle! Oh! mais une gi... Oh! c'en était une... sur l'œil! en plein! — Moi, je n'ai jamais pu me faire à ça! Les coups de pied passe encore! (lien lance un et fait le geste de le recevoir.) On ne les voit pas. Ça n'humilie pas! Mais la gifle! Oh! alors, la colère me saisit malgré moi! Tout d'un coup je ramasse une bûche et... [Il prend celle qui est sur la table et frappe trois

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fois dans le vide.) Pif, paf^ pan! je cogne! — Elle ne bouge plus! Et me voilà! Est-ce assez idiot! — Je Pai tuée, parbleu! (ll tombe anéanti sur la chaise.) Eh bien, me voilà frais, maintenant! (Se levant brusquement, faisant tourner sa chaise et s'asseyant à cheval.) C'est que je ne Suis pas du tout préparée ça!... Vous savez: on part en voyage, on fait ses malles; on va au bain, on prend son savon; on va au bal, on met ses gants. (Dans sa préoccupation 11 fait comme s'il enfilait une botte.) Mais quand on vous pince pour aller en prison, on n'est pas précautionné! (Remettant la chaise derrière la table.) Après tout, j'ai peut-être encore le temps! (il cherche sa montre dans sa poche et en tire un oignon.) Non, ce n'est pas cet oignon-là, c'est l'autre, (ii tire sa montre.) Il est dix heures!... Maintenant, impossible d'aller à mon bureau chez monsieur Cassandre. — Je n'aurai pas signé la feuille, donc, déjà je suis à l'amende, et d'une! Et puis nous sommes le 27 du mois, on ne touche que le 3o. (Retournant ses deux poches complètement.) Je n'ai pas le sou! C'est ça qui est dur, en prison! Je ne pourrai pas aller à la cantine me procurer ces douceurs qui sont si nécessaires au prisonnier: du tabac, un peu de vin, un cervelas, des plumes, des pommes cuites ou un pot de confitures.

Il se lèche le doigt.

(Traversant la scène de gauche à droite et se cognant dans le manteau d'arlequin.) Oui! je sens que je tombe dans une grande mélancolie. Oh! (idem de droite à gauche.) J'éprouve une tristesse formidable! J'ai envie de faire des vers! — Comme tous les prisonniers, parbleu! Voyez Lacenaire! Au moins Lacenaire avait le courage de son opinion. — Tandis que moi je ne l'ai pas! Je n'ai pas

l'air assassin du touti quoique ma pâleur... Mais j'ai toujours été ainsi... On croyait qu'on ne m'élèverait pas ! (Allant à la chaise et s'asseyant.) Des vers ! ... des vers ! . . . (Se prenant le front à deux mains.) Voyons donc !

Il compose en hésitant.

Quand j'étais tout petit... j'étais pâle, mais pâle, Que ma mère... croyait... qu'on ne m'élèverait pas.

(Comptant sur ses doigts.) 1,2,3,4,5,6,7,8,9,10,11,12, l3... pieds, il y en a un de trop... (Regardant au ciel, avec une larme dans la voix.) C'est pour ma mèrel

Elle m'enveloppait le soir dans un vieux châle.

Pâle, châle... Poêle... Non! laissons châle.

Et je ne m'endormais jamais que dans ses bras!

Et pendant ce temps-là j'entendais les éclats de rire...

(il compte.) 1 5 ! retirons les 3 de « de rire » et mettonsles à la ligne.

De rire... de la bûche rouge au fond du poêle...

La bûche, déjà! J'aurais dû m'en douter.

Il se lève et arpente la scène.

Quand j'étais tout petit, j'étais pâle, mais pâle. Que ma mère croyait qu'on ne m'élèverait pas.

(Il dit très vite la seconde moitié du vers.)

Elle m'enveloppait le soir dans un vieux châle. Et je ne m'endormais jamais que dans ses bras ! Et pendant ce temps-là j'entendais les éclats De rire...

A la ligne —

... de la bûche rouge au fond du poêle.

(S'arrêtant.) Mais ces vers! ce sont des vers! — C'està-dire du talent, de la gloire... Mais il manque quelque chose. . . la signature. (Allant à la table et signant fiévreusement...) Là... Pierrot!!! — Les journaux vont parler de moi! Eh! eh! Je n'ai jamais vu mon nom imprimé. La célébrité! — Je vais être célèbre! On me montrera au doigt! On dira : (Petit à petit il se dresse les pieds appuyés sur le bâton de devant de sa chaise.) Voyezvous ce grand pâle? c'est l'assassin de la charbonnière ! — On répondra : « Il en a bien l'air! Quel brigand! » Voyez-vous comme je grandis ! (ii dégringole.) Mais non, j'aime mieux pas!

On est bien long à m'arrêter! C'est agaçant! Parbleu! je ne résisterai pas! Si je courais! (Assis et faisant aller ses pieds comme s'il courait.) Un homme qui COUrt, on l'arrête toujours ! Non, on croirait que je veux me sauver et je ne veux pas! — On est peut-être allé chercher le commissaire.'' — 11 ne plaisante pas, le commissaire! Votre nom? Pierrot! Votre âge? Votre profession? Etes-vous vacciné? etc., etc. Je ne connais pas celui du quartier! S'il est décoré, ça m'intimidera! Et les juges? — Oh! les juges! s'ils voulaient me croire sur parole, là, comme je vous ai raconté ça tout à l'heure? Ah bien oui! Ils voudront que j'aie des complices. C'est stupide ! Il faut qu'ils connaissent bien peu les hommes pour croire qu'on ne peut pas commettre un petit crime à soi tout seul. Le juge d'instruction surtout... Oh! celui-là, il est terrible. Il n'a pas de toque, ni de robe, celui-là, mais il a un oeil... et un greffier! Oh! il faut faire attention à soi! — Les autres, sur trois, à Taudience (imitant chaque juge.) il y en a un

qui dort et l'autre qui dessine... Il fait la charge du gendarme!

Il bâille.

Je crève de faim! Je n'ai pas pu faire mon déjeuner et mon heure est passée! C'est drôle! Ça ne m'a pas coupé l'appétit! Moi je suis comme ça, je mangerais jusque sous la potence! (En gesticulant il fait tomber la bûche à terre.) Hein! la potence! (il se lève et aperçoit la bûche.) Imbécile ! c'est ma bûche qui est tombée ! — Fautil que je le sois... bûche! Pitié ! je fais des mots maintenant! J'en suis là! (U se baisse, ramasse sa bûche et s'effraie en voyant son ombre.) Hein! Qu'est-ce que c'est? une forme noire! — Noire! C'est la charbonnière qui revient pour me tourmenter! (il se sauve.) Non, je ne veux pas! (il se retourne et fuit encore.) Elle me suit! Non! Madame Gastreloupe, non! Ça me fait peur! Allez- vous en ! J'ai bien du regret ! Je ne le ferai plus, je vous le promets! Ce n'est pas ma faute! C'est votre cou, votre cou blanc... votre joli petit cou blanc... (il s'agenouille et joint les mains en l'air.) qui m'a fait faire l'autre!... Encore un mot!... et il est mauvais! (s'apercevant de sa méprise et riant.) Ah ! ah ! ah ! que je suis SOt ! C'est mon ombre! Ce n'est pas la charbonnière. (Après avoir tâté par terre et se dressant tout à coup.) C'est mon ombre! J'avais peur de mon ombre! fRiant aux éclats.) Ah! ah! ah! Bon! je ris maintenant! Un rire amer, verdâtre, livide... idiot... Si on l'entendait, ce serait une circonstance aggravante!... Ce rire-là, c'est la préméditation!... Ce rire... Oh! ça n'est pas drôle pourtant!... Pauvre femme! elle avait un mari^ des enfants, elle aurait même pu en avoir d'autres... Voilà une existence perdue... comme la mienne... (S'atten-

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drissant.) Moi aussi, j'aurais pu connaître les joies de la famille... avoir des enfants... des petits Pierrot... (Tombant sur la chaise et parlant à la bûche qu'il a dressée sur la table.) Et toi! stupide morceau de bois! Tu ne pouvais donc pas rester sur ton arbre? dis? Là tu aurais été heureux! Tu aurais produit des branches qui auraient donné de belles feuilles vertes, et des fleurs au printemps, et des fruits à l'automne, hein! Mais réponds donc? Tu aurais servi d'abri aux petits oiseaux ! Tandis que maintenant tu n'es qu'une misérable pièce de conviction. (ll la prend et la fait rouler d'une main dans l'autre.) Tu vas rouler de greffe en greffe jusqu'au grand jour du jugement! Après quoi, tu serviras à rougir le poêle des juges! (ii k repose avec dédain.) Ce que c'est que de nous!

Avec tout cela, on ne vient pas m'arréter! A quoi pense-t-on? Je pourrais m'échapper! Décidément la police est bien mal faite! (il se lève.) Au fait, si je m'échappais! (il descend à l'avant- scène de droite.) Oui, mais je ne puis passer que par là! (il désigne la porte.) Il va falloir enjamber le corps de cette malheureuse charbonnière que j'ai assommée! — Je n'oserai jamais! — Et puis m'cchapper! Où irais-je, sans ressources? Je serais bien vite pincé! — Oui, mais la prison! Oh! la prison! Horrible!... Fuyons! Ayonsie couragede fuir! Allons, en route! du courage! (n va à la porte en faisant de grandes enjambées, au moment de la franchir il recule peu à peu en enjambant en arrière, sa figure exprime un immense étonnement.) Oh! oh! oh! qu'est-ce que c'est? Je n'ai pas la berlue! Je ne me trompe pas! C'est impossible! (il revient à la porte.) Oui, c'est elle! c'est bien elle! Elle n'est pas morte ! — Elle rit ! — Elle n'est pas blessée. Mais alors !

Pourtant j'ai bien cogné! Voyons donc!... Elle me parle... C'est qu'elle n'est pas morte! Que dit-elle?

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