‹ Comédies de paraventChapitre 12 sur 72 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

PLUMASSARD, 3Iadame PLUMASSARD rentre fort animée, portant sa poule dans le bras.

MADAME PLUMASSARD.

La voilà, la mâtine! Dis donc, Plumassard, le voisin...

PLUMASSARD.

Eh bien'?

MADAME PLUMASSARD.

Le voisin, ce n'est pas le voisin... c'est sa cuisinière, une espèce de Margoton... Oh! je lui en ai dit long, va! je n'ai plus rien sur le cœur .

PLUMASSARD, SUisi.

Ah! saper lotte!

MADAME PLU.MASSAUD, très-anlmée et s' exaspérant de plus en plus jusqu'à la fin.

Oui ! Elle ne voulait pas me rendre ma poule. J'ai demandé à parler à monsieur... Croirais-tu qu'elle ne voulait pas me le laisser voir? Alors, moi, je l'ai appelé par la fenêtre, son monsieur! .\h bien. oui. il est propre! Sourd comme une

pioche et quasi aveugle ! Ce n'est pas lui qui nous enverrait des assignations, le pauvre cher homme. C'est cette mijaurée qui fait tout ! Joli paj-s, il n'y a rien à dire ! Les gens y sont de vrais sauvages, des hibous, des... Ils veulent nous chasser d'ici, nous faire vendre la maison et le terrain, elle me l'a dit. Eh bien, non! je mourrai d'ennui et de colère s'il le faut, mais je garderai lamaison, la! {Elle fourre brusquement la poule dans la cage et referme la porte avec colère . i I\Iais je lui ai dit mes sentiments! Nous nous sommes quittées en nous faisant de grandes révérences. « Excusez, madame, le dérangement.» « Allez, allez, madame, emportez votre pigeon étique!... » La Blanchette, un pigeon étique! (Regardant la cage.) Pauvre belle ! va ! oh ! quand je la rattraperai... Ah! ils croient que je vais quitter le pays? Mais quand j'aurai des petitsenfants, ils naîtront ici, on les baptisera ici, nous mourrons ici, nous et notre postérité. Voilà!

(Pendant cette tirade. Plumassard a essayé plusieurs fois de placer un mot, et, n'g pouvant réussir, ilaécouté, les mains jointes, avec résignation.) PLUMASSARD, à part.

Tiens, c'est une idée! Je vais la contrarier.

{Haut.) Ça sera plus difficile que tu crois, les Vertuchon ne voudront jamais que leur demoiselle quitte la jolie maison de Lagny!

MADAME PLUMASSARD.

Eh bien, alors, au diable les Vertuchon ! on dirait qu'il n'y a qu'eux au monde !

PLUMASSARD.

Pour une simple fantaisie, Suzanne...

MADAME PLUMASSARD.

Une fantaisie ! Par exemple! 11 y va de notre dignité.

PLU.MASSARD

Oui, oui, mais il ne faudrait pas rompre à la légère avec une famille si bien apparentée, et puis, des gens riches.

MADAME PLUMASSARD.

Des gens riches ! Nous aussi, nous sommes riches. Dieu merci! et, pour la parenté, nous n'en avons pas du tout, ce qui vaut mieux que d'en avoir une vilaine.

PLUMASSARD.

Mais pense donc, Suzanne...

MADAME PLUMASSARD.

Je les déteste, tes Vertuchon!

PLUMASSARD.

Ils sont pourtant bien gentils.

MADAME PLUMASSARD.

Je les exècre, tes A'ertuchon, et je ne veux plus qu'on m'en parle, entends-tu?

PLUMASSARD.

Très-bien, Suzanne, nous n'en parlerons plus... Mais voilà ce pauvre Charles qui se trouve sans prétendue.

MADAME PLUMASSARD.

Avec ça que c'est rare, les demoiselles à marier! Il y en aura toujours plus que de garçons. Notre Charles... Tiens, où donc est-il?

Il dort dans quelque coin; la chaleur et la fatigue...

MADAME PLUMASSARD, ludoucie.

Ce pauvre garçon , c'est vrai qu'il n'y a pas d'ombre ici... mais il y en aura avec le temps.

PLUMASSARD.

Il y en aura même beacoup avec le temps. {Un petit temps.) Dis donc, Suzon, il me vient une idée. Tu veux t'établir ici de manière qu'on voie bien que c'est pour la vie? Si tu mariais Charles à une fille du pays?

MADAME PLUMASSARD.

Une fille du pays? ^lais il n'y en a pas une qui vaille quatre sous, nippes comprises !

PLUM\SSAUD.

Tu crois? Alors n'en parlons plus. Tu sais que je fais tout ce que tu veux. Causons d'autre chose. (Ils s'asseyent.) Tu ne savais pas que Louise jouait très-bien du piano?

MADAME PLUMASSARD, Stupé faite.

Comment, elle joue du piano ? Et elle sait faire la cuisine? Et elle raccommode les bas... Ce n'est pas possible! qui te l'a dit?

PLUMASSARD.

Tout le monde. Sais-tu qu'elle est la fille d'un musicien distingué?

Fille d'un musicien, je le savais; — distingué, je ne le savais pas. (Un temps.) Pourquoi n'astu pas dit ça? Ça va être gênant d'avoir à son service une personne très-bien élevée, qui joue du piano, moi qui n'ai jamais pu apprendre seulement à jouer Au clair de la lune.

PLUMASSARD.

Naturellement : aussi, je me suis dit que cette personne si distinguée nepouvaitplusétre ouvrière chez de simples bourgeois enrichis.

MADAME PLUMASSARD.

Eh bien, voilà une idée! Est-ce que nous ne

valons pas tout le monde? Nous avons honnêtement gagné notre argent, Dieu merci !

PLUMASSARD.

C'est que tu disais que cela te gênait... j'avais pensé qu'il était bien simple de ne plus lui donner d'ouvrage, voilà tout!

MADAME PLUMASSARD.

Ne plus l'employer ? Mais, Plumassard, quelle mouche te pique? Qu'est-ce que je ferais sans Louise? C'est mon bras droit: elle coud, raccommode, repasse, arrange tout ce qu'il y a de linge fin dans la maison... Je n'ai plus les yeux à cela, moi, et quand Charles n'est pas là, à nous deux, c'est un peu triste. J'aime bien à l'avoir à table entre nous; elle ne parle pas beaucoup, mais elle est très comme il faut, Louise; elle n'a pas du tout l'air d'une ouvrière. PLUMASSARD, mijsterieax .

Oui, ma bonne, c'est précisément pour cela qu'à ta place, je ne tiendrais pas à la garder ici.

MADAME PLUMASSARD .

Décidément, tu la trouves trop bonne pour nous?

PLUMASSARD.

Non pas. mais elle est très-jolie, avec cela. J'ai peur que Charles ne la trouve assez bonne

pour lui! et, tu comprends, une ouvrière... Notre fils ne peut pas épouser une ouvrière... Ce serait une mésalliance !

MADAME PLUMASSARD.

Et qu'est-ce que j'étais quand nous nous sommes mariés? Ne travaillions-nous pas encore il y a six mois, avant que ce pauvre Quivel eût la malheureuse idée de venir se tuer de fatigue dans notre magasin? Louise est une ouvrière, c'est vrai; mais si Charles l'aimait... Bah ! Tiens, tu as la tête à l'envers aujourd'hui, et tu me fais dire un tas de hêtises... Oîi as-tu pris l'idée qu'elle plaisait à notre fds, cette jeune fille?

PLUMASSARD.

C'est lui qui est venu me le dire tantôt.

MADAME PLUMASSARD, IIU peil émue.

Comment, déjà? Et que lui as-tu répondu?

PLUMASSARD.

Mais la seule réponse raisonnahle... qu'il n'était qu'un étourneau, et que jamais nous ne consentirions à ce mariage.

MADA.ME PLUMASSARD.

Nous? parle pour toi, si tu veux! Tu m'en fais dire de belles ! Comment, notre Charles aime une jolie enfant, — car elle n'est pas comme ta petite Vertuchon, celle-là! honnête,

instruite, adroite de ses mains comme une petite fée, et tu vas lui dire... Vrai, je ne sais pas ce que tu as, mais tuas l'esprit joliment mal bâti! Charles ! Charles !

CHARLES, au loin.

Maman I

MADAME PLUMASSARD.

Viens ici, tout de suite. (A Phimassard.) S'il l'aime et s'il veut l'épouser, j'espère bien que tu auras assez d'esprit et d'amitié pour ton fds pour ne pas le rendre malheureux par amour-propre. Dis?

PLU.MASSARD, résigné.

Fais ce que tu voudras, Suzanne, tu sais que je ne te contrarie jamais.

MADAME PLUMASSARD, frappée.

Ah! mais... il y a deux petites sœurs... qui les nourrira?

PLUMASSARD.

Dame, oui... deux petites sœurs... ça coûte à nourrir... Une idée!... si on les mettait en apprentissage, cela ne coûterait pas bien cher.

MAD.VME PLUMASSARD.

Et cela leur serait très-utile. Ce serait un gagne-pain pour l'avenir. C'est ça !

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