‹ Comédies de paraventChapitre 48 sur 72 · SCÈNE VII · texte numérisé non relu

SCÈNE VII

MÉRYEM, MARIETTE.

MARIETTE, défripant les vêtements de Mérijem.

Ne pleurez pas, madame... ou mademoiselle.

MÉRYEM, distraite.

Mademoiselle.

MARIETTE

Je m'en doutais, mademoiselle a l'air trop affligé, une dame serait plus calme; mademoiselle doit avoir laissé quelque part un jeune homme qui l'aime tendrement.

MÉRYEM, hautaine.

Qui vous permet...?

MARIETTE

Parce que le jeune homme a suivi mademoiselle... J'ai pensé tout de suite que ça ne pouvait pas être son mari.

MÉRYEM.

Vous l'avez vu? taisez-vous.

Pourquoi donc?

MÉRYEM.

Parce que vos soldats le fusilleraient.

MARIETTE

Ah! mon Dieu, ce serait bien dommage. Un si joli jeune homme, car il est joli... je l'ai vu tout à l'heure dans le ravin, avec des petites moustaches noires... Il se cache très-mal, vous savez.

MÉRYEM.

C'était pour être aperçu de moi.

MARIETTE

Il pourrait bien l'être par d'autres que par vous. Heureusement, nos sentinelles n'y songent pasi Dites-moi donc, mademoiselle, sans vous commander, pourquoi ètes-vous prisonnière?

MÉRYEM.

Les Russes veulent prendre notre pays, nous voulons rester indépendants; on s'est battu, mon père vaincu s'est enfui avec mori fiancé ! Et moi, je n'ai pas pu me sauver, mon cheval s'est abattu^ vos soldats m'ont prise.

MARIETTE

Et vous voilà en cage! Oh! soyez tranquille, on ne vous y gardera pas longtemps : on vous échangera.

MÉRYEM.

Qui vous Ta dit?

MARIETTE

Monsieur l'a écrit à madame, j'ai lu la lettre. Si mademoiselle voulait la voir...

MÉRYEM.

Écoutez^ Mariette, si vous dites à votre maîtresse que vous avez vu mon fiancé, on le tuera...

MARIETTE

Il n'y a pas de danger que je fasse fusiller un homme, mon Dieu ! Il n'y en a pas de trop sur la terre, faut croire, puisqu'il y a tant de demoiselles qui meurent vieilles filles. Soyez sans inquiétude, mademoiselle, je ne dirai rien du tout. Et puis, suffit que vous avez du chagrin, on ne voudrait pas augmenter votre peine! Mais n'approchez pas trop de la fenêtre; ce pauvre monsieur! il se ferait canarder comme un lapin pour le plaisir de vous regarder! (Elle sort.)

SCÈ^JE VIII

MÉRYEM, puis Madame VÉRA.

MÉRYEM.

Elle a raison, je n'ose le regarder, je crains de lui inspirer quelque imprudence... il est là, certainement il n'est pas seul... il a des chevaux cachés quelque part, autrement il n'aurait pu nous suivre... la liberté est de l'autre coté de ce ravin étroit, et, faute d'une corde pour descendre, faute d'une clef pour ouvrir la porte, je vais me consumer ici des jours, des mois, des années peut-être... Ah! mon bien-aimé !... (Elle pleure.) MADAME VÉRA eutre doucement.

Vous ne dormez pas, princesse?

MÉRYEM.

rs'on, madame. {Elle s'essuie les ijeux.)

MAD.VME VÉRA.

Du chagrin? C'est un enfantillage, puisque je vous ai assuré que vous ne courez aucun danger! Je crois même pouvoir vous promettre que votre captivité ne sera pas de très-longue durée. Voyons, soyez raisonnable!

MKRYE.M.

Vous ne savez pas tout ce que je souffre.

MADAME VÉRA

Eh! mon Dieu, c'est toujours la même chose! Vous n'allez pas me dire que vous regrettez beaucoup votre harem, — et votre mari, — et les autres femmes de votre mari...

MICRYEM.

Je ne suis pas mariée.

MADAME VÉRA

Un fiancé, alors? Votre chagrin est plus excusable, car vous ne connaissez pas les désillusions...

Les désillusions? Ah! madame, ne me parlez: pas de cela, n'ôtez pas à celle qui ne peut plus voir son fiancé, la joie d'espérer qu'elle en sera toujours aimée. Ne faites pas mon àme prisonnière! N'est-ce pas assez de mon corps?

MAD.\ME VÉRA

Pauvre petite! Ah! quand elle sera mariée à un général qui partira pour des expéditions, sans vouloir l'emmener, et qui l'embrassera dans le parafe au bas de sa lettre!... Enfin, ne l'attristons pas avant le temps.

MÉRYEM s'npprochant doucement.

Vous aimez?

MADAME VÉRA

Oui, mon mari.

MÉRYEM.

Il vous aime?

MADAME VÉRA

J'espère bien !

MÉRYEM.

Si l'on vous séparait de lui, sans espoir de le revoir, que feriez-vous?

MAD.\iME VÉRA.

Je n'en sais rien, mais je plains ceux à qui j'aurais aiïaire.

Ayez pitié de ceux qui aiment !...

MADAME VÉRA

Ah! certes! les malheureux!

MÉRYEM .

Et soyez-leur compatissante...

MADAME VÉRA

Mais je ne demande pas mieux! Voyons, puisje quelque chose pour vous?

MÉRYEM.

Vous pouvez tout. Si j'étais seulement au pied de cette muraille, je serais sauvée! Je

connais les chemins... je trouverais peut-être dans la foret quelqu'un de nos serviteurs qui m'aurait suivie...

MADAME VÉRA

C'est-à-dire que vous êtes sûre d'y trouver une escorte. Mais, chère princesse, c'est tout bonnement impossible, ce que vous me demandez.

MÉRYEM.

Puisque c'est vous qui commandez ici, m'at-on dit'?

MADAME VÉRA

Vous oubliez que j'y remplace mon mari, et qu'il vous a confiée à moi. Je réponds de vous.

Quel bien cela peut-il faire à votre gouvernement que je soutfre et que je pleure ici?...

MADAJIE VÉRA.

Oh! pas ici. On vous enverra à Pétersbourg, soyez-en sûre.

MÉRYEM.

C'est cent fois pis encore! 3Iadame, je vous en supplie, rendez-moi la liberté!

MADAME VÉRA

Vous m'affligez ! c'est impossible.

MÉRYE.M, irritée.

Je sauterai par cette fenêtre, plutôt que de...

MADAME VÉRA

Vous m'obligerez à mettre une sentinelle au pied de la muraille, car je ne pourrais me consoler de voir un accident arriver à une si belle personne.

MÉRYEM, se tordant les mains.

Impitoyable f

MADAME YERA.

Chère princesse, votre peu de raison gâte tout le plaisir que je m'étais promis de votre séjour ici. Nous aurions pu nous amuser, vous m'auriez appris une quantité de choses intéressantes, et voilà que vous m'obligez à une sévérité que je déplore, — et qui m'ennuie! Je préfère vous laisser seule un instant, jusqu'à ce que vous soyez revenue à des sentiments plus pratiques. Mais de peur de quelque folie de votre part, je commets ma femme de chambre à votre garde, afin que vous ne tentiez plus de vous envoler par cette fenêtre comme un oiseau.

(Elle sort. Mariette entre à sa place.)

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