SCÈNE IX MÉRYEM, MARIETTE
MARIETTE, après lui temps.
Eh bien, mademoiselle, vous n'avez pas été sage? (Méryem fait un mouvement de colère qu'elle réprime.) Vous avez voulu attendrir madame? Ah! si vous m'aviez demandé mon avis, je vous l'aurais bien déconseillé! Elle a du caractère, madame! Son mari dit que c'est de l'entêtement... il doit s'y connaître, il a fait des études; mais madame appelle ça du caractère.
MÉRYEM, subitement.
Mariette, voulez-vous m'aider à fuir? Je vous donnerai tout ce que vous voudrez; j'ai des bijoux, mon fiancé a de l'or... vous retournerez en France...
MARIETTE
Ah! fi donc, mademoiselle la princesse! Pensez-vous que je trahirais ma maîtresse pour de l'argent? Par amitié, je ne dis pas... si c'était possible...
PROVERBE EN UN ACTE. loi
MÉRYEM.
Eh bien, Mariette, par amitié! Je t'aurai une éternelle reconnaissance! Je me souviendrai de toi à tout moment! Quand je serai mariée avec mon mari, nous songerons à toi à toute heure, et nous dirons : Cette bonne Mariette, nous lui devons le bonheur!
MARIETTE
Ce serait bien gentil, et fa me ferait bien plaisir... mais il ny a pas à y songer, voyezvous! Madame a du caractère, je vous l'ai dit: elle en a assez pour me faire fusiller... ah! mais oui, très-bien, elle en serait fâchée après, mais moi j'en serais fâchée avant. Elle ne ferait pas de mal à une mouche, en temps ordinaire; mais depuis qu'elle se figure être le commandant de la forteresse, elle est, sur la discipline, d'une sévérité ! . . .
MPiRYEM.
J"en mourrai de chagrin.
MARIETTE
Eh! mon Dieu, c'est toujours ce mot-là qu'on dit d'abord, et puis on s'y fait. Bien sur, ce fiancélà, c'est votre premier?
MÉRYEM.
Mon premier fiancé? Certes, et. s'il plaît à
Dieu, il sera le seul homme qui ait vu mon visage!
MARIETTE
Ah ! oui, chez vous autres mahométans, c'est vrai, on ne montre pas sa figure, c'est dommage, car enfin... mais c'est votre premier amoureux, toujours, ce joli monsieur-là... Ne regardez pas par la fenêtre; je lui ai fait signe tout à l'heure de s'en aller, il a très-hien compris...
MÉRYEM.
Il est parti?
MARIETTE
Non, il est resté; et maintenant qu'avec votre idée d'attendrir madame, vous lui avez donné des soupçons, on ne sait pas ce qu'elle peut se mettre dans la tète en fait de devoir militaire...
MÉRYEM.
Vous me faites tremhler!
MARIETTE
Alors, ne regardez pas par la fenêtre, et écoutez-moi. Mon premier amoureux, à moi, c'était quand j'avais quinze ans; il me disait de si jolies choses, derrière le pressoir, que je serais hien restée toute la journée à l'entendre. Mais
ma mère était sévère et ne m'en laissait pas le temps , Dieu merci ! Une clame de l'endroit m'a emmenée à Paris, et quand j'ai parlé de partir, si vous l'aviez vu pleurer, le gueux! Il pleurait comme une pomme d'arrosoir! Et « ma petite Mariette, je t'épouserai quand tu reviendras », et « ma petite Mariette, je t'aime tant, embrasse-moi un petit peu avant de t'en aller ». — Enfin, maman veillait et nous empêchait de causer... Quand je revins, dix. mois après, qu'estce que vous croyez que je trouvai?
MÉRYE.M.
Il était marié?
Il était père! Père d'un gros garçon et marié aussi, d'ailleurs. Si je l'avais écouté : « Ma petite 3Iariette, je t'épouserai... » Enfin, c'est loin, mais ai-je pleuré! Ai-je assez pleuré, comme une bète que j'étais... Voilà mon premier fiancé à moi, mademoiselle, — il n'était pas prince, c'est vrai, mais je crois bien... Enfin, je me suis dit que les hommes. — ça n'est pas la peine de se faire du chagrin pour eux, et voilà! On vous emmènera à Pétersbourg, vous y rencontrerez un bel officier de la garde, vous l'épouserez, vous deviendrez coquette, vous montrerez au
bal votre joli visage, et vos épaules, et vos bras, et un beau morceau de votre dos, et vous trouverez que la vie a encore du bon.
MÉRYEM.
Jamais !
MARIETTE
Nous verrons bien ! Telle que vous me voyez, j'ai pris mon parti de l'existence : si je mets la main sur un brave garçon, je ne dis pas -que je ne l'épouserai point... il ne faut jurer de rien... mais faire tourner les hommes comme ça... autour de son petit doigt..., ça a bien son prix! Et ça n'est pas si difficile !
MÉRYEM.
Dites-moi, Mariette, est-ce que le général reviendra bientôt? .l'aurais peut-être plus de chances de l'attendrir...
Sur le chapitre du devoir militaire? N'y comptez pas. Sur l'autre... ça serait peut-être moins difficile, mais madame la générale est d'une jalousie forcenée... et ça fait des dangers d'une autre espèce.
MKRYEM.
Elle est jalouse ?
MARIETTE
Comme un diable ! Au point qu'elle fait sortir M. le général pendant que je la coiffe, afin qu'il ne me voie pas... Elle ne veut pas l'avouer, mais elle est jalouse de moi ! elle le sera de vous, elle l'est de tout le monde !
MÉRYEM, souriant.
Tiens, elle est jalouse !
MARIETTE
Vous avez l'air de trouver ça drùle ? Eh l)ien. et vous, si on vous enjôlait votre fiancé, avec ses moustaches noires?
MÉRYEM, gravement.
Je trouverais cela abominable! Mariette, entendez-vous? Allez dire à madame la générale que je suis revenue à la raison et que je désire lui présenter mes excuses pour mon incartade de tout à l'heure.
MARIETTE
Ouais ! Vous avez changé d'idée? Dites donc, au moins, pendant que je ferai votre commission, vous n'allez pas vous envoler par la fenêtre?
Soyez sans inquiétude, je n'en ai nulle envie. (Mariette sort. Méryem s'approche delà fenêtre et
envoie deiLX baisers au dehors, jmis elle revient vivement en scène, avec nn sourire malicieux. )