‹ Comédies de paraventChapitre 50 sur 72 · SCÈNE X MÉRYEM, Madame VÉRA, MARIETTE · texte numérisé non relu

SCÈNE X MÉRYEM, Madame VÉRA, MARIETTE

MÉRYEM.

Chère madame, j'ai fait de sages réflexions... d'ailleurs, vous avez une soubrette pleine de philosophie, qui m'a donné les meilleurs conseils, et vous me voyez disposée à les suivre. Je regrette de vous avoir adressé tantôt des instances...

MADAME VÉRA

Gomment donc, chère princesse, mais rien n'était plus naturel; j'espère que vous ne m'en voulez pas de mes refus? {Méryeni fait signe gne non.) J'en suis charmée; il ne nous reste plus qu'à nous entendre pour passer agréablement notre temps; je pense que mon mari ne tardera pas à revenir; il décidera alors de votre sort ; mais si vous devez nous quitter, soyez

assurée, princesse, que j'en éprouverai le plus vif regret...

MÉRYE-M, avec une révérence.

Madame, tous les regrets seront pour moi, je vous prie de le croire. (Elles se saluent.) Vous avez là une tapisserie de toute beauté ! C'est vous qui faites cette petite merveille'?

MAnAME VKRA.

Mon Dieu, oui, princesse, à mes moments perdus... quand le général, absorbé par ses devoirs, me laisse seule !... Aimez -vous la tapisserie?

MÉRYEM.

Je l'adore. Voudrez-vous me permettre de faire quelques points '? .J'y suis assez habile.

M.VDAME VÉRA.

Ce sera beaucoup d'honneur pour mon ouvrage. [Mariette présente à Méryem ce qu'il faut pour broder; tes deux femmes s'asseyent et travaillent.) Vous avez vu mon mari?

MÉRYEM.

Dans la journée d'hier. C'est à lui que je fus conduite après ma capture, et je n'oublierai jamais la bonté, la générosité qu'il m'a témoignées alors. Le général est un vrai chevalier, madame, un preux...

MADAME vÉRAj négligemment.

Il est aimable... quand il veut. Je suis bien aise qu'il ait su l'être envers vous. D'ailleurs, l'humanité seule...

MKIRYEM.

L'humanité n'ordonnait pas toutes les recherches délicates que le général a su réunir pour adoucir ma situation... Figurez-vous que pour me faire un asile, — il n'avait pas de tente, il a dépouillé lui-même sa capote militaire; avec celle-là et celles de ses officiers, il m'a fait un abri improvisé oii j'ai pu échapper à la curiosité des regards...

MADAME vÉiiA, piquée.

C'est du dernier galant. Il en attrapera peutêtre une fluxion de poitrine, {à part) et ce serait bien fait !

MÉRYEM.

Rassurez-vous, madame, il n'a pas souffert de la fraîcheur de la nuit; pendant les heures les plus froides, il a partagé cet abri, et nous avons causé de vous.

MAD.LME vÉuA, vexre.

C'est bien de la bonté de votre part, je vous en remercie infiniment. Votre entretien a duré longtemps?

MÉRYEM.

Jusqu'au jour. Il m'a aussi parlé de la vie de Pétersbourg et des plaisirs de la cour... Je vous assure que le temps ne m'a pas semblé long.

MADAME VÉRA

Je VOUS crois. — 3Iariette, une aiguille.

MARIETTE

Madame a cassé la sienne? Je me disais aussi : 3[adame fait des mouvements si brusques, je m'étonne que son aiguille y résiste.

MADAME VÉRA, hrusquement. C'est bon, attendez qu'on vous parle. — Et le général, cet aimable général, parle-t-il de revenir ici prochainement?

MÉRYEM, "placide.

11 m'a assuré qu'il ferait tous ses efforts pour hâter son retour. Il ne perdra pas une minute.

MADAME VÉRA

C'est fort beau de sa part. D'ordinaire, il n'apporte pas tant d'empressement.

MÉRYEM sourit et joue avec la soie.

Il trouve peut-être que sa maison lui offre plus d'attraits...

MADAME VKRA.

Comment?

MÉHYEM, très-calme.

...que la vie en plein air... Vous êtes souffrante, madame?

MARIETTE, passMit pvês d'elle, bas.

Ne l'agacez donc pas, je vous ai dit qu'elle a du caractère, mais je ne vous ai pas dit que ce fût du bon.

MÉRYEM sourit saiis lever les yeux.

Pardon, madame, vous excuserez une question indiscrète que mon ignorance complète de vos usages peut seule motiver : Combien, chez vous, un mari peut-il avoir de femmes?

MADAME VÉRA

Mais... une seule ! Vous trouvez que ce n'est pas assez?

A notre point de vue, c'est fort sage. Alors, vous jouissez des bienfaits du divorce?

MADAME VÉRA

Quelquefois, — cela arrive... {A part.) Où veut-elle en venir?

MÉRYEM.

Je comprends alors. C'est très-bien organisé.

MADAME VÉRA

Vous trouvez? Qu'en savez-vous?

MÉRYEM.

Eh! madame, au point de vue philosophique, n'est-il pas très-naturel, quand on est las d'un genre de vie, d'en chercher un autre mieux approprié à vos goûts? Les caractères ne peuvent qu'y gagner, la tranquillité règne dans les familles...

MADMIE VÉRA.

Je ne comprends pas du tout, mais pas du tout, chère princesse. Si vous vouliez vous expliquer?

MÉRYEM, discrètement.

J'ai trop parlé, je vois..., excusez mon ignorance... Je me renfermerai désormais dans les hornes d'une inexorahle discrétion.

MARIETTE, à part.

Est-ce que notre général?... Oh! parexemple, voilà qui serait drôle !...

MAD.uiE VÉRA, impatientée.

Je vous supplie, au contraire, d'être aussi indiscrète que possible; que signifient ces questions de mariage et de divorce ?

MÉRYEM, discrètement .

Mettez-les, madame, sur le compte d'un ar-

dent désir de m'instruire des coutumes de votre pays.

MADAME VÉRA

Est-ce... est-ce mon mari qui vous en a parlé? (Mêryem se tait.) Est-ce mon mari? Voyons, répondez !

MÊRYEM .

La parole est d'argent, le silence est d'or! C'est un proverbe oriental.

MADAME VÉRA

Occidental aussi, je vous prie de le croire. Qu'est-ce que mon mari vous a dit ?... Je veux le savoir.

MÉRYEM.

Est-ce à la visiteuse ou à la prisonnière que vous adressez cette question, madame?

MADAME VÉRA, après uii tetups.

A qui vous voudrez, pourvu que vous répondiez.

MÉRYEM.

Les lois de l'hospitalité interdisent à la visiteuse de répondre.

MADAME VÉRA

Eh bien, j'ordonne à la prisonnière de parler, •l'ordonne, vous entendez?

MKRYEM se lève et croise ses bras sur sa poitrine

avec mie fausse humilité.

Le général a daigné jeter un regard favorable sur la prisonnière que le sort a fait tomber entre ses mains.

MADAME VÉHA.

Et la prisonnière a daigné le lui rendre, ce regard favorable '?

MÉRYEM.

Dans son abaissement, elle ne pouvait qu"ètre reconnaissante de cet honneur.

MARIETTE, à part.

Eh bien, et le fiancé? Voilà des moustaches noires bien mal en point.

MADAME VKR\ , furieuse.

Alors, le général se hâte de revenir ici pour... Allez, mademoiselle, vous devriez rougir... Et vous me dites cela, à moi?

MÉRYEM reste les yeu.c baissés avec une fausse humilité.

Vous avez ordonné à l'esclave de parler, elle a parlé.

MADA.ME VÉRA.

J'ai envie de vous faire exécuter à l'instant... vous m'avez insultée!

16 i L'OISEAU.

MÉRYEM, toujours tranquille.

Je suis un objet d'échange, — si vous me faites tuer, quelqu'un des vôtres périra, en représailles, et le général en répondra sur sa tête.

MADAME VÉRA

Eh! je me moque bien de la tète du général !... {Elle se promène avec agitation et se retourne vivement.) Je me demande pourquoi vous êtes venue. J'étais bien tranquille.

MÉRYEM.

Ilélasl madame, ce n'est pas pour mon plaisir, et s'il ne tenait qu'à moi..., mais mes prières ont été vaines...

MADAME VÉRA, frappée d'une idée, cherche une clef à son trousseau.

Écoutez, princesse, — vous avez une escorte dans le bois, à ce que vous m'avez laissé entendre...

MARIETTE, à part.

Les moustaches noires, — nous y sommes ! Oh ! la rusée ! Elle m'y a trompée !

MADAME VÉRA

Mariette ! va conduire madame à la petite porte qui donne sur le ravin. {A Méryem.) Vous êtes jeune, vous aimez la liberté, dites-vous, —

tâchez qu'on ne vous rattrape pas, — car je vous traiterais selon les lois de la guerre. Je vous souhaite un bon voyage. {Mérijem s'incline et suit Marii'tle.)

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