ACTE I". - SCÈNE III
LE COMTE
Pardon, vous n'avez pas !a parole. C'est à la marquise que la question est adressée, c'est à la marquise à y répondre.
LA MARQUISE
Comment j'aime le marquis?... Mais comme il m'aime, ma chère Marie... la porte ouverte !
LA COMTESSE, bas au comte.
Et le cœur fermé !
LA MARQUISE
Oui, Marie, la porte ouverte ! Mon Dieu, nous avions commencé, comme vous, par croire qu'il fallait soigneusement la fermer et ne laisser entrer personne. Que voulez^ vous? la fleur d'oranger donne toujours de ces idées-là... Le soir même de nolremariage, nouspartîmes pourle paradiset pour laTouraine : le marquisavait là, tout près de la Loire, un châteiet charmant que son père avait mis au fond de ma corbeille de noce. Nous nous y rendîmes à petites journées, nous nous y installâmes à petit bruit, comme si nous eussions craint de réveilîerle voisin... Pendant un mois nous oubliâmes Paris et le monde... C'étaient des promenades sans but dans les prairies, des rêves sans fin sous l'œil caressant de la lune... une idylle, digne de Tantique... Dis-moi, marquis, dis-nQoi, t'en souviens-tu?
LE MARQUIS, d'un (oïi pénétré.
Ah!
LA MARQUISE
Nous venions de nous promettre, pour la centième fois, de vivre et de mourir dans cet Eldorado champêtre, lorsqu'un matin... il pleuvait à verse et le vent soufflait du côté de Paris... le marquis reçut une lettre rose dont j'ai toujours ignoré le contenu ; je me souvins que je n'avais pas encore de coifTure pour le bal des Galytzin... et une heure après, nous courions en poste du côté d'où venait le vent, jurant, mais assez tôt, qu'on ne nous prendrait plus à préférer la Loire au ruisseau de la rue du Bac...
LE MARQUIS, à part.
Et le tapis vert des prairies aux billets roses de l'Opéra.
LA MARQUISE
Depuis lors, tout s'est arrangé à merveille da^is notre vie : je vais où je veux, et le marquis où on le désire ; jamais entre nous une question indiscrète ne vient troubler le rêve d'un projet ou la promesse d'un plaisir; nous allons, chacun de notre côté, dans le monde, où nous nous plaisons à plaire chacun de notre côté. Si j'y rencontre le marquis, c'est par aventure, comme il m'y trouve... par hasard. Il ne m'est pas désagréable de causer avec lui et de recevoir ses confidences, mais à condition qu'il ne me demande pas la réciprocité, comme dans les traités de commerce. Si je suis en beauté, il n'hésite pas à me le dire, mais à la condition que je ne profite pas du compliment, pour