ACTE IL - SCÈNE IL
d'aimer el de se sentir aimer. Simon heureuse étoile m'a déjà conduite au port, puis-je vous en vouloir de chercher encore la terre promise?... Vous m'avez rencontrée sur votre chemin, voilà tout; et, dans votre impatience, vous avez cru que vous étiez arrivé.... Marchez, marchez encore, mon jeune et impatient voyageur... et bientôt, comme dans les contes de fées, vous verrez poindre à l'horizon une petite et mystérieuse lueur... Ne vous effrayez pas de son éloignement, ne vous laissez pas distraire par les visions qui pourraient égarer vos pas... C'est là-bas qu'il faut aller, sans détourner la tête.... et je serais bien étonnée, si vous ne trouviez pas, au bout de la route, le foyer hospitalier et le bonheur permis, où chacun de nous doit abriter et renfermer sa vie.
GEORGES
Que voulez-vous? En vous voyant, j'avais cru que le bonheur était plus près de moi, et, malgré vos conseils empreints d'une si douce indulgence, ce ne sera pas sans une peine infinie que je renoncerai à mon erreur.
LA COMTESSE
Non, non ; la blessure n'est pas encore aussi profonde que vous le supposez... Allez tout droit devant vous, et il ne se passera pas quelques mois, quelques jours peut-être, qu'elle ne soit cicatrisée par une charmante main, que vous pourrez sans crainte serrer dans la vôtre... Voilà mon présage ; il n'a rien, je pense, qui doive vous effrayer, et ma
prophétie vaut bien, ce me semblej, le roman dont nous venons de lire ensemble la préface?
GEORGES
Pourquoi traiter de roman ce qui aurait pu, sur un mot de vous, devenir l'histoire de toute ma vie?
LA COMTESSE
Pourquoi? Oh! la raison en est bien simple... Voulez-vous en connaître le dénoùment inévitable ? Voulez-vous savoir comment finissent ces belles histoires que, dans mon inexpérience et mon injustice, je regarde comme les plus dangereuses des fictions?... Y a-t-il longtemps que vous n'avez vu M^'^de Lautour?
GEORGES
Hélas ! je Tai rencontrée encore ce matin ; mais, quel rapport peut avoir ce triste fantôme...?
LA COMTESSE
Vous allez bien vite le comprendre... Ce triste fantôme, comme vous dites, était, en 1840, la plus gracieuse et la plus charmante des réalités ; mariée depuis quelques années à un homme d'une bonté à toute épreuve et d'une intelligence rare, mère de deux enfants adorables, aimée et honorée de tous ceux qu'elle admettait dans le cercle choisi, où elle avait concentré sa vie, tout lui promettait de longs et d'heureux jours... et l'amour de son mari, le sourire de ses enfants, l'estime du monde, étaient autant de talismans qui semblaient devoir écarter à jamais les mauvais esprits de celte maison bénie, lorsqu'un jour... la