‹ Comedies de paraventChapitre 21 sur 224 · SCÈNE XI · texte numérisé non relu

SCÈNE XI

roule, et nous avons inventé l'ingratitude pour nous débarrasser du bagage.

Yous ne croyez donc pas à li reconnaissance?

STÉPHAN

Je ne crois pas aux Hercules : le dernier est mort l'autre jour à la foire de Nuremberg.

BALDAUF.

Pourquoi railler ainsi? C'est si doux de croire à tout ce qui est bon, à tout ce qui est beau, d'oublier le mal et de se souvenir du bien...

STÉPHAN

Assurément, c'est très-méritoire, mon enfant ; mais vous regardez le monde à travers les illusions de votre printemps, et la réalité est loin d'être aussi belle que vous le pensez. Voyez plutôt : vous mettez à nous servir ici tous les charmes discrets de votre innocence; si vous apercevez un nuage sur le front de l'un de nous, vous vous empressez de le chasser avec un sourire... Eh bien, il arrive un beau matin qu'un brutal n'a rien de plus pressé que de vous offenser, comme si vous étiez la première venue, et de payer ainsi par une insulte tout ce que vous nous donnez de votre beauté et de votre jeunesse... Croyez donc après cela à la reconnaissance et aux beaux sentiments de l'humanité !

BALDAUF.

Vous oubliez, sans doute à dessein, la fin de

28 LA BELLE CKO COLATIÈRE.

l'histoire. Si, comme vous le dites, il n'est plus sur cette terre de nobles et généreux sentiments, pourquoi donc, vous... vous qui ne m'aimez pas... avezvous provoqué Arnold, et luiavez-vous demandé raison d'une offense dont je pouvais seule avoir le droit de me plaindre?

STÉPHAN, avec embarras.

Pourquoi?... Je l'ignore. Ce que j'ai fait, tout autre l'aurait fait à ma place.

BALDAUF.

Vous vous calomniez, Stéphan. En me protégeant ainsi, vous n'avez pas obéi à une vulgaire antipathie... Vous n'êtes pas de ceux qui jouent leur vie sur un aussi frivole motif... Non, non ; vous avez puisé votre résolution à une source plus haute : c'est ma faiblesse qui vous a inspiré votre dévouement... et votre bon cœur a fait le reste.

STÉPHAN

Vous me savez donc bien gré de cet élan spontané de ma chevalerie?

BALDAUF.

Oh ! ne m'interrogez pas là-dessus. Je ne suis qu'une pauvre fille sans naissance, sans fortune. De quelle valeur pourrait être ma reconnaissance? Ma destinée est enfermée dans les étroites limites de cette maison... J'y vivrai, j'y mourrai à petit bruit, n'emportant avec moi de cette triste vie qu'un souvenir et le regret de ma pauvreté.

Page 1