SCÈNE XI
STÉPHAN
(Quelle noire ponsée avez-vous là ? Bien que je sois d'une ignorance extrême à prédire l'avenir, je vois un tout autre horizon à votre vie. Un de ces jours, au monnent où vous y songerez le moins, vous aimerez. Qui choisirez vous? Sera-ce Albrecht, ou Peter, ou Franz, ou Wilhelm qui fait de si mauvais vers pour vous? Je n'en sais rien; mais vous aimerez... et Dieu sait alors par quelle belle porte d'ivoire passeront tous vos rêves ?
Vous vous trompez, Sléphan. Je n'aurai jamais pour eux que l'affection d'une sœur, et ils auraient tort de m'en demander davantage : je ne leur donnerai jamais rien de mon cœur.
STÉPHAJV.
Pourquoi donc, Baldauf ? Jeune comme vous l'êtes, pourquoi n'aimeriez-vous pas? Pourquoi ne partâgeriez-vous pas avec une âme comme la vôtre tout ce que le ciel vous a si généreusement départi de dévouement et d'affection ?
BALDAUF.
Je ne vous comprends pas, Stéphan. Vous n'aimez pas... et vous me conseillez d'aimer!
STÉPHAN
Jen'aime pas, dites-vous?... Détrompez-vous, Baldauf. (Baldauf l'écoute avtc anxiété.) J'ai une belle et fidèle amie, dont je suis aveuglément tous les caprices, comme elle obéit à tous les miens. Partout
30 La belle chocolatière.
où elle va, je la suis ; partout où je vais, elle m'accompagne. Suis- je son esclave ou son maître*^ Je l'ignore... Klle me donne toutes mes joies, comme elle adoucit toutes mes peines... et si beaucoup Tont aimée, j'ai le droit du moins de douter que personne l'ait jamais aimée comme moi...
BALDACF, avec Une anxiété croissante.
Et vous la nommez?...
STÉPHAN
La liberté, Baldauf! La liberté d'aimer, la liberté de vivre, la liberté de courir où m'entraînent le vent qui souffle, l'oiseau qui vole, l'idée qui passe... Et cependant , il est des heures solitaires où il me semble que ja ne pourrai toujours vivre ainsi, et que mon isolement a besoin d'une compagne; mais où trouver cet idéal, où rencontrer la femme de mes rêveries allemandes?... Je la voudrais, Baldauf, belle et pure comme vous, bonne et dévouée comme vous l'êtes, et vous le savez, Baldauf... je ne vous aime pas...
BALDAUF,
Oh! Stéphan, c'est bien mal de me tourmenter ainsi le cœur. Que vous ai-je fait pour vous jouer d'une pauvre créature comme moi? Ecoutez, railleur impitoyable, et, dussé-je en mourir, s'il vous reste encore quelque pitié, vous aurez honte de votre mauvaise action, lorsque vous aurez entrevu la profondeur de la blessure que vous venez de me faire... Je vous aime, Stéphan ! Dès le jour où vous