SCÈNE XI
êtes entré pour Ja première fois dans cette maison, je me suis senti entraîner vers vous par un sentiment irrésistible ; vous étiez encore dans la rue que j'entendais et devinais votre pas; quand vous parliez au milieu du bruit et du tumulte, je reconnaissais votre voix parmi toutes les autres, et mon âme restait suspendue à vos lèvres... Si vous passiez un jour sans venir... je ne vivais plus, et il me semblait que je ne devais jamais vous revoir. Dieu sait cependant, en songeant à la distance qui nous sépare, en voyant votre indifférence, si j'ai clierché souvent à chasser celte pensée qui faisait à la fois mon désespoir et mon bonheur. Peut-être y serais-je parvenue ; mais ce matin, quand j'ai appris ce que vous aviez fait pour moi... mon amour pour vous s'est réveillé avec une ardeur et une puissance nouvelles, et... comme il me semblait que la terre se dérobait sous mes pieds... je me suis tournée vers le ciel, et quand vous êtes entré, je demandais à ma mère de vous sauver la vie!
STÉPHAN
Prenez garde, Baldauf ! vous m'avez dit que vous priiez pour vous.
BALDAUF.
Pour moi aussi, Stéphan, car je demandais à Dieu le courage de vous aimer sans vous le dire; je lui demandais la force de vous proléger, l'occasiou de vous sauver, le bonheur de mourir pour vous... Ma mère seule m'a entendue, Sléphan, et maintenant que je vous ai fait le maître de mon
secret et de ma vie, maintenant que vous savez que vous m'avez frappée au cœur... dites-moi, ne vous repentez-vous pas de votre amère raillerie?
STÉPHAN
De quelle raillerie entendez-vous parler? Non, non, je ne vous aime pas comme Arnold, je ne vous aime pas comme Wilhelm... Non, ce n*est pas pour vous que je me suis battu ce matin... Je me suis batlu pour le bonheur de toute ma vie, je me suis battu pour mon honneur outragé... Vous le voyez bien, je ne saurais vous demander votre reconnaissance... je vous demande votre main.
BALDAUF.
Ciel !
STÉPHAN
La main droite, entendez-vous bien, Baldauf ? La main gauche est trop empêchée. (Baldauf met sa main dans celle de Stéphan.J