‹ Comédies, dramesChapitre 106 sur 170 · AGATHE, ZOÉ · texte numérisé non relu

AGATHE, ZOÉ

ZOE.

Qu'as-tu donc?

AGATHE

Ail! je formais un vœu que le ciel a entendu... puisque te voilà !

ZOÉ

Eh oui! sans doute... je viens passer toute la journée avec toi.

AGATHE

Quel bonheur!

Mon mari est en grande affaire ; il se rend à Saint-Denis pour celte élection, où la manufacture, dont il est un des principaux propriétaires, lui donne une grande influence.

AGATHE, vivement.

Est-ce qu'il voudrait se faire nommer?

ZOÉ

Je l'ai cru d'abord... mais je me trompais... Il porte, ainsi que ses amis, M. Oscar Rigaul.

AGATHE

Et eux aussi!... Tout le monde est donc pour lui?... un homme qui est la nullité morne!...

ZOÉ

C'est peut-être pour cela!... personne ne le craint!

AGATHE

Et notre pauvre Edmond?...

ZOÉ

Franchement, j'ai bien peur qu'il n'y ait plus de chances pour lui.

AGATHE

Ah! que me dis-tu là?... voilà ce qui m'explique le désespoir que j'ai vu dans ses traits.

ZOÉ

■ Je crois bien... aigri comme il l'est par l'injustice et l'infortune, tu ne sais pas ce dont il est capable. 11 me répétait souvent qu'il était voué au malheur, que personne ne s'intéressait à lui, que la vie lui était à charge... ce que disent maintenant tous les jeunes gens... c'est l'usage... c'est convenu... Cela ne m'effrayait pas. . mais tout à l'heure, en rentrant un instant chez moi, oà j'avais dit que je ne reviendrais pas de la journée, j'apprends qu'Edmond est venu en mon absence... sans doute en sortant de chez toi... et ([ue, ne me trouvant pas, il a écrit à la hâte la lettre que voici... qui m'a indignée...

AGATHE

Qu'est-ce donc?

ZOÉ

Ce n'est pas tant l'ingralitude, quoique déjà ce soit bien mal; mais lui qui est distingué... qui a de l'esprit... de bonnes manières... donner dans des idées pareilles!... c'est si commun, si mauvais genre I...

AGATHE, lui arrachant la lettre.

Eh ! donne donc! (Lisant.) « Tous mes efforts sont inutiles; « je vais échouer encore, et le rival qui l'emporte sur moi... « c'est Oscar... Je ne me sens pas le courage de lutter plus « longtemps. Adieu, vous qui fûtes mon amie, et qui serez ma « seule confidente... Un amour sans espoir faisait le malheur « de ma vie. .. et ce soir, quand vous lirez cette lettre, ne me « plaignez pas. . . j'aurai cessé de souffrir. » (poussant un cri.) Ah I

ZOE, lui reprenant la lettre.

Qu'as-lu donc?... ne t'effraye pas... tu sens bien que j'ai envoyé chez lui... et il viendra ici tantôt pour que nous le sermonnions à nous deux... Car, en vérité, cela devient absurde ; si les amants malheureux n'ont pas de patience et commencent par se tuer, qu'est-ce que nous allons devenir?... Pauvre Edmond!... moi, d'abord, je ne m'en consolerais jamais.

Et moi... j'en mourrais, d'abord !

ZOÉ, avec effroi.

0 ciel! que dis-tu?

AGATHE

Ce que j'ai caché jusqu'ici à lui... à toi... ce que j'aurais voulu me cacher à moi-même... Eh bien ! oui, je l'aime depuis mon enfance, depuis ces jours où il nous appelait ses sœurs... car alors il était pour nous deux un frère, un ami... ah! pour moi plus encore !... J'admirais déjà sa franchise, sa rigide probité, son âme à la fois si aimante et si désintéressée, ce respect surtout qui lui faisait renfermer si avant dans son cœur un secret que j'avais deviné avant lui peut-être!... Aussi, libre de ma main et de ma fortune, je lui dirais surl>cliamp et sans hésiter : « Soyez riche, car je le suis; soyez heureux, car je vous aime. » Zoé, qu'as-tu donc?...

ZOÉ

Rica.

LA GAMArtADERIE 305

AGATHE

Si vraiment !

ZOÉ» un peu émue.

Écoute donc, on n'est pas maîtresse de ça... et tu as bien fait de parler... c'est ce qu'on devrait toujours faire entre amies... non pas que je songe à lui, ne le crois pas!... mais cette maudite lettre qui ne nommait... qui ne désignait personne... j'ai cru un instant, je l'avoue, que c'était pour moi qu'il voulait se... Cela effraye... mais cela flatte toujours... (Gaiement.) C'est fini... je n'y pense plus... Et puis j'ai mon mari qui n'est pas aimable tous les jours... mais c'est égal; pour lui et pour moi tout est pour le mieux. Ainsi, ma petite Agathe, n'aie pas peur, aime-moi toujours et continue.

AGATHE

Ah ! que tu es généreuse !

ZOE, lui prenant la main.

Les hommes, dit-on, sont cause que les femmes ne s'aiment pas; prouvons le contraire; et puisque tout le monde forme une ligue contre Edmond, formons-en une en sa faveur... Deux bonnes amies, deux camarades de pension qui conspirent en secret et sans intérêt pour un pauvre jeune homme... le motif est si louable... notre cause est si juste !!... le ciel sera pour nous !... et les femmes aussi!

AGATHE

Bel appui !

ZOÉ

Pourquoi pas?.,, la camaraderie des femmes vaut bien celle des hommes... elle est plus franche... quand elle l'est.

AGATHE

Oui, mais elle n'a pas le même crédit! Pouvons-nous, par exemple, à nous deux, vaincre tous les obstacles qui s'op-

posent à son avancement? pouvons-nous le faire nommer député?

ZOÉ

Peut-être bien !... sinon par nous-mêmes... au moins par les autres, ceux sur lesquels nous exerçons de l'influence... Mais, règle première, il ne faut rien dire à Edmond de ce que nous voulons faire pour lui ; il n'y verrait que de l'intriffue ; il refuserait ou il daterait tout.

Tu crois?

ZOIi.

Je le connais... Mais il est ici une personne influenle qu'avec un peu d'amabilité lu pourrais gagner pour notre ami...

AGATHE

Qui donc?

zoii.

Le docteur Bernardct, l'ami de la maison, le confident de la belle-mère... Il est rempli de soins et d'attentions pour toi, a toujours peur que tu ne t'enrhumes, te fait croiser ton cliàle, et a toujours pour toi dans sa poche de la pâte pectorale.

AGATHE

Oui... je l'ai déjà remarqué... mais je te dirai en grande confidence que je crois qu'il me fait la cour.

ZOÉ

A toi?

AGATHE

Non ! à ma dot.

ZOÉ

Alors ce n'est plus cela... et il n'aura garde de protéger un rival.

LA C A 1[ A n A D E a I E

AGATIIi:.

A qui alors nous adresser ''... comment faire? quel moyen employer?...

ZOE, soutnnt de join.

Ah ! j'en ai un... j'en ai un qui renforce notre coalition .. ime femme de plus... Tout dépend de ta belle-mère... c'est elle ici (jui mène tout, qui dirige tout... il s'agit de la gagner ; et je serais sûre du succès si Edmond pouvait se décider à être pour elle... un peu aimable, un peu galant...

AGATHE

Fi donc !

ZOÉ

A lui faire un peu la cour !

AGATHE

Mauvais moyen, mauvais... il n'y consentirait jamais, car il ne peut la souffrir.

ZOÉ

Je le sais !

AGATHE

Et elle le lui rend bien !

ZOÉ

Peut-être... j'ai toujours eu des idées que tu ne partageais pas! Autrefois, quand elle était notre sous-maitresse, j'observais... à la pension l'on n'a que cela à faire, et j'ai cru voir souvent mademoiselle Césarinc Rigaut regarder M. Edmond d'une certaine manière... Je ne m'y connaissais pas alors... mais maintenant que j'ai quelques connaissances... et de la mémoire... il me semble bien que... Enfin, sois tranquille, j'ai mon projet.

AGATHE

Que veu.\-tu faire?...

ZOÉ

Que t'importe ? puisque ni toi ni Edmond n'y serez pour

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rien, et que seule je veux tenter une entreprise (('iiiéraire peut-être... car il n'est pas facile de jouter avec Césarine... Mais elle marche tellement clans sa force et dans sa puissance, elle a tant d'esprit et m'en suppose si peu, qu'elle ne se méfiera pas de moi. D'ailleurs nous n'avons pas le choix des moyens ; c'est par elle qu'il nous faut triompher ou succomber, et si j'échoue...

AGATHE

Tu t'en fais une ennemie !...

ZOÉ

C'est déjà fait... et si je réussis... j'assure la fortune d'un ami... son bonheur... le tien... etalors... [Lai tendant la main.) le mien aussi !

AGATHE

Ma bonne Zoé !

ZOÉ

Tais-toi !... c'est ta belle-mère!... Quel air grave et soucieux !

AGVTHE.

Elle est presque toujours ainsi.

Cela sied bien aux femmes qui sont hommes d'État!... Rentre, il faut que nous soyons seules!

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