SCÈNE III
ZOÉ, CÉSARINE
CÉSAUIXE, entrant en rêvant et s'asseyant sur un fauteuil à droite.
Rernardet est nommé... il doit en avoir maintenant la nouvelle... Mais le ministre me l'a dit... quatre voix de plus, et la loi passerait. Et ces quatre voix, si je pouvais les lui donner, je serais toute-puissante... on n'aurait rien à me refu-
ser... Mais où les trouver ? Impossible, même en convoquant le ban et l'arrirre-ban de nos amis. Si Oscar était nommé... c'en serait une, ce serait un zéro qui servirait à quelque ciiose... mais il sera trop tard.
ZOÉ, à part.
Ma foi !... et au risque d'interrompre l'homme d'État dans ses méditations, avançons !
CÉSARINE, l'apercevant.
Madame de Montlucar...
ZOÉ
Ma chère Césarine...
CÉSARINE
Quel miracle!... M. de Montlucar nous honore souvent de ses visites... mais vous êtes moins aimable ou plus fière, car on ne vous voit jamais.
Il est de fait que depuis la pension...
CÉSARINE, à pnrt.
Elle ne peut pas dire deux phrases sans en parler.
ZOÉ
Les temps sont bien changés !
CÉSARINE
En quoi donc?
ZOÉ, d'un air railleur.
Cette pension où vous étiez notre supérieure...
CÉSARINE, avec fierté.
Je ne vois pas qu'il y ait grand changement.
ZOÉ, à part.
L'insolente !
CESARINE, reprenant un ton plus aimable.
Je trouve seulement que depuis mes grandeurs... vous m'avez disgraciée, et c'est ce dont je me plains.
310 C 0 M K D IK s Il R A M F, S
ZOÉ, à part.
Elle fait la prolcclrice à présent!
CliSArUNE.
Car je n'ai point oublié, moi, celte petite Zoé si espiègle et pourtant si naïve...
ZOÉ, (l'un nir de lionhomie.
Vous voulez dire si simple, cl vous avez raison... car maintenant comme alors, j'aurais grand besoin de vos leçons... par malheur vous n'en donnez plus... sans cela je viendrais profiter... Oui, vraiment, j'admire toujours ce tact prodigieux qui ne vous abandonne jamais, ce coup d'œil rapide et sûr qui vous guide et vous dirige sur-le-champ... moi je n'ai ni inspiration, ni présence d'esprit... je ne sais jamais que le lendemain ce qu'il aurait fallu dire ou faire la veille... tandis que vous!... vous êtes la femme du jour,
CÉSARINE, souriant.
Tenez, ma chère Zoé, vous me flattez beaucoup... vous avez besoin de moi.
ZOE, naïvement.
C'est vrai ! voilà justement le coup d'œil dont je vous parlais.
CÉSARINE
Dites-moi alors ce que vous voulez ; vous venez de la part de votre mari...
ZOÉ
Non vraiment... il ignore ma démarche.
CÉSARINE
C'est donc pour vous !
Encore moins 1 Pour qui donc alors?
ZOE.
CESARINE.
ZOIi.
Ail! voilà le difficile... et je ne sais plus maintenant si j'oserai... J'ai peut-être même eu tort de m'avancer autant... mais comme je vous le disais tout à l'heure... je ne sais jamais dans le moment le parti qu'il faut prendre... et je crois maintenant que j'ai choisi un mauvais moyen... Aussi, tout calculé... j'aime mieux ne pas vous en parler.
ClisARINE.
Quelle folie... puisque nous y sommes!...
ZOÉ
Et si cela vous fâche... si ma démarche vous paraît absurde, inconvenante...
CÉSXRINE.
Entre nous!... entre anciennes amies!...
ZOÉ
C'est que justement... il s'agit ici d'un ancien ami... il y va non pas de son bonheur ou de sa fortune... mais de ses ■jours, qui sont en danger...
CÉSARINE
De qui parlez-vous?...
ZOÉ
D'Edmond de Varennes...
CliSARINE, troublée et cherchant à se remettre.
Edmond...
ZOÉ, à part, l'obseryant.
Je ne me trompais pas... elle Fa aimé...
Ses jours sont en danger!...
ZOÉ, la regardant bien en face.
Je le sais ! moi qui ne suis pour lui qu'une sœur et qu'une amie... et vous l'ignorez, vous qu'il aime et qu'il a toujours aimée...
CESARIXE, troublée.
Rloi !
ZOE, vivement, à part.
Elle l'aime encore !
CKSARINE, se remettant peu à peu de son émotion.
Vous n'y pensez pas; et vous me dites là, Zoé, des choses impossibles. Lui qui, depuis un an, semble m'éviter et me fuir, lui qui ne cache passa haine, lui (jui, même en ma présence, ne peut s'empêcher de me témoigner par ses regards toute son aversion.
Eh ! mon Dieu! oui, tout cela est vrai ! Mais faut-il que ce soit moi, qui n'ai ni votre tact ni votre esprit, qui vous apprenne ce que peuvent chez un jeune homme l'amour-propre blessé, la perte de toutes ses espérances, et le dépit et la jalousie auxquels, depuis un an, il est en proie ?... Oui, madame, depuis un an, depuis votre mariage... et vous ne voulez pas qu'il vous évite, vous ne voulez pas qu'il vous déteste!... Il vous aimait, et par raison, par ambition, peut-être, vous vous donnez à un autre, ce qui était bien mal... Mais, pardon, je ne dois vous parler que de lui, qui, trop fier pour se plaindre, trop malheureux pour se consoler, n'a pris que moi pour confidente de ses chagrins, et qui, perdant enfin toute illusion et tout espoir, a résolu aujourd'hui de mettre lin à ses tourments et à ses jours. Tenez, vous connaissez son écriture : lisez !
CESARINE, lisant la lettre que Zoé vient de lui donner.
0 ciel!... Ce n'est pas croyable!... Comment!... Il m'aimait sans me le dire?...
ZOÉ
Lui!... Il ne vous le dira jamais; il mourra plutôt que de vous l'avouer. De ce côté-là, rassurez-vous.
LA CAMAHADERIE 313
CESARINE, lui tendant la lettre.
N'importe; je suis fâchée que vous m'ayez donné cette lettre.
ZOE, la reprenant.
Que pouvais-je faire, cependant ? J'étais bien embarrassée. Fallait-il tenter une démarche qu'il ignore et qu'il ignorera toujours, ou bien fallait-il le laisser mourir, ce pauvre garçon?... Car c'est ce soir, il est décidé. Vous ne le connaissez pas.
CESARINE.
Si vraiment; je connais depuis longtemps son caractère sombre, inquiet et malheureux ; mais quelque désir que j'aie de sauver ses jours, ce n'est guère en mon pouvoir. C'est à vous, Zoé, de le rappeler à la raison ; car moi je ne puis ni le voir, ni lai parler.
ZOÉ
Cela va sans dire, et c'est bien ainsi que je l'entends ; je connais trop vos principes ; mais qu'au moins ce pauvre jeune homme ne soit plus accablé de votre haine ; car ce qui lui a porté le coup fatal, ce qui l'a réduit au désespoir, c'est la certitude que vous étiez son ennemie déclarée.
CÉSARLNE.
Moi ?
ZOÉ
Partout il vous trouve comme un obstacle à son avancement, à sa fortune. Est-ce là le prix et la récompense de tant de souffrances et de tant d'amour ? Est-ce juste, est-ce loyal? Si, au contraire, il avait la preuve que vous cessez de vous joindre à ses ennemis, que même, une fois par hasard, vous l'avez défendu, servi, protégé, ah I cette idée seule le rattacherait à la vie, au bonheur, à toutes ses illusions, et vous auriez sauvé ses jours, sans qu'il en coûtât rien au devoir.
CESARINE.
Tous croyez?
ZOK, vivement.
Aujonrcriiui, par exemple, vous l'avez vu par celte lettre, il était sur les rangs pour cire député ; tout son avenir dépendait de son éleclion ; et vous lui opposez un homme qui est votre parent, il est vrai, mais pour letiuel vous n'avez ni amitié, ni estime ; un homme qui se soutient par votre appui, et qui tomberait par son mérite; et c'est un tel concurrent qui l'emporterait sur Edmond, grâce à vos soins, grâce à vous! Ah ! il y aurait de quoi lui donner le coup de la mort, et vous ne le voudrez pas.
ClisARIXE.
Non, non, Zoé ; vous avez raison, la justice avant tout.
ZOÉ
Même avant les cousins.
Et je vous réponds que, s'il est encore temps, je verrai... je lâcherai... je ne suis pas sûre que mon crédit puisse aller jusque-là, mais j'essayerai du moins.
ZOÉ
Et c'est tout ce que je demande.
UN DOMESTIQUE, annonjant.
Monsieur le docteur Bernardel !