DE ROUVRAY
Et moi, je te l'avoue, je ne conçois pas qu'un jeune homme de sens, et qui a de la fierté dans le cœur, consente volontairement à enchaîner son indépendance, et à être, comme autrefois, gentilhomme à la suite. Et qu'est-ce qui lui en revient ? de se montrer couvert d'un brillant uniforme, au camp ou au château ; escorte indispensable, accompagnement obligé de toutes les revues et entrées solennelles ; tapisserie permanente des fêtes royales où il se trouve honoré d'être debout dans la foule, quand il pourrait rester chez lui, libre, indépendant... et assis !... Attendre son bonheur d'un sourire, sa fortune d'un caprice, et son opinion... de celle du maître !... Je ne dis pas cela pour toi, mon neveu, mais voilà le courtisan du prince !
EDGARD
Et moi, mon oncle, je ne conçois pas qu'un homme libre, riche, qui n'a besoin de personne, et qui a quelque dignité d;ms l'âme, s'établisse volontairement le complaisant de la multitude, et aille chercher au-dessous de lui des maîtres pour caresser leurs exigences ; je ne conçois pas que, pour se
faire populaire, il se fasse esclave; qu'il mendie l'aumône de la faveur publique, et sacrifie tout au désir de la conserver ou à la crainte de la perdre ; défenseur du contribuable, ennemi des impôts, et n'osant se soustraire à celui des souscriptions! prêchant la liberté, et n'osant manquerune ovation libérale, ou un banquet patriotique !... humble et respectueux avec le journaliste dont il paye les éloges ! ami du moindre industriel, et lui louchant dans la main... quand il est électeur!... Dénigrer ce qui est en haut, exalter ce qui est en bas, suivre le torrent qui passe, sans l'arrêter ni le braver; se mettre aux gages de tous, et faire antichambre dans la rue !... Je ne dis pas ça pour vous, mon cher oncle; mais voilà le courtisan du peuple !
M. DE ROUVRAY, riant.
C'est beau !... mais c'est fier !...
EDGARD
• Chacun l'est à sa manière ; et tenez, mon oncle, il vaudrait mieux peut-être ne dépendre de personne; mais comme ici-bas il paraît que c'est difficile... je préfère, tout calculé, obéir au moins de maîtres possible.
M. DE ROUVRAY
Je n'obéis à personne ; je n'appartiens qu'à moi, et à mes amis.
EDGARD
Oui, mais vous en avez tant !... En tout cas, je suis du nombre, je l'espère; et malgré nos discussions, il est un chapitre sur lequel nous nous entendrons toujours.
M. DE ROUVRAY, lui tendant la main.
Tu dis vrai 1...
EDGARD
J'y compte bien!...
M. DE ROUVRAY
Et puisque tu le veux, puisque cela te fait plaisir, j'irai dès aujourd'iiui chez M. de Néris feire ta demande.
Ce n'est pas tout ; et pendant que j'y suis, j'ai encore un service à vous demander.
M. DE ROUVRAr.
Parle.
EDGARD
Il me faut de l'argent!
M. DE ROUVRAT.
Pour ta corbeille?...
EDGARD, secoMant la tète.
Non, pour autre chose!... Il m'en faut beaucoup.
M. DE ROUVRAY
Permets donc!... je suis libéral, c'est connu; mais tu abuses de l'expression!... j'ai donné pas mal le mois dernier.
EDGARD
Ce n'est pas pour moi, vous le savez, c'est pour mon rère l'agent de change.
M. DE ROUVRAY
Passe pour lui donner des affaires! mais de l'argent!... cela devient une mauvaise spéculation !
EDGARD
Non, mon oncle, c'en est une bonne ! Vous sauvez un honnête homme, victime de désastres et de faillites qu'il ne pouvait prévoir ! grâce au ciel on n'a rien su ! tout est réparé!... Son honneur... le nôtre est intact; venez encore ce mois-ci à son aide, et un bel avenir s'offre à lui!... C'est une trentaine de mille francs qu'il lui faut.
Trente mille francs I
EDGARD
Je m'engagerai pour lui... je signerai... J'ai fait ce que j'ai pu... vous le savez ! sans cela...
M. DE ROUVRAY
Oui... oui... je sais que tu es un brave jeune homme, et un bon frère!... mais trente mille francs!... diable!... trente mille francs '
EDGARD
Qu'est-ce que c'est que ça, pour vous qui êtes garçon '?
M. DE ROUVRAY
Garçon... garçon!... ils n'ont que ce mot-là!... tous ceux qui me demandent, me disent : « Vous êtes garçon... » La belle avance! et le beau profit!... On ne se marie pas, pour n'avoir ni dépense de ménage, ni embarras de famille... et voilà les neveux, les parents, les filleuls !...
EDGARD
Ah! vous avez été parrain!... c'est de droit!... c'est le revenu habituel des céUbataires.
M. DE ROUVRAY
Eh, non !... tu sais bien... ce que je t'ai dit dans le temps...
EDGARD
Ah! oui, mon petit cousin Télémaque!
Eh bien, oui !... Télémaque!... Télémaque n'est pas sage.
EDGARD
C'est peut-être la faute de Mentor?
M. DE ROUVRAY
Eh! non; je l'ai élevé comme un prince !... et ce gaillard-là est devenu républicain!... il ne veut obéir à personne... il s'étonne de ce que je suis riche et de ce qu'il ne l'est pas!... et il voulait me prouver dernièrement que nous devions partager.
EDGARD
C'est de l'égalité.
M. DE ROUVRAV.
Pas pour moi!... sans compter d'autres ennuis, d'anciennes passions dont on ne sait comment se défaire, des exigences féminines !
EDGARD
Oui... oui... mademoiselle Clorinde ou mademoiselle Amanda, dont j'ai entendu parler hier soir au foyer de l'Opéra...
M. DE ROUVRAY
Du tout... du tout... mais elles ou d'autres... tourmenté ainsi de tous les côtés, je ne sais souvent où donner de la tête.
EDGARD
Faites comme moi, mariez-vous.
.J'en ai eu quelquefois l'idée... il est de ces remèdes violents auxquels on se décide tout à coup; mais j'y voyais une foule d'obstacles : toi, d'abord... dont je n'ai jamais eu qu'à me louer, et que je ne veux pas priver de mon héritage.
EDGARD
N'est-ce que cela, mon cher oncle? je n'y ai jamais compté, et je vous ai toujours aimé gratis. Je mourrai probablement avant vous, car je parviendrai ou je me ferai tuer; dernièrement cela a bien manqué... Vous voyez bien que, de toutes les manières, je n'aurai besoin de personne. Ainsi, que cela ne vous inquiète pas ; mariez-vous quand il en est temps et que vous êtes jeune encore : quarante ans, c'est le bel âge!
M. DE ROUVRAY
C'est ce que me disent toutes les veuves, et même quelques mamans qui ont encore des tilles à marier.
EDGARD
N'attendez pas davantage ; songez à voire vieillesse. Sans appui et sans consolation, voyez en perspective les rhuma-
tismes, la goutte, dernière compagne du vieux garçon... et la seule souvent ([ui lui demeure fidèle ! Songez aux collatéraux, aux filleuls même, qui peut-être déjà calculent l'instant du partage !
M. DE ROUVRAV.
Tais-toi!... tais-toi!... tu me fais peur!
EDGVRD.
C'est ce qu'il faut!... La seule difficulté, c'est de trouver quelqu'un qui vous convienne... car vous n'êtes pas aisé à marier.
Je le sais bien... mais j'ai depuis quelques moments une idée... c'est d'abord d'épouser une femme très-riche... c'est nécessaire pour réparer quelques brèches déjà faites, et d'autres qui se préparent : témoin tes trente mille francs.
EDGARD
Très-bien raisonné !
M. DE ROL'VRAY
Ensuite, d'épouser non pas une jeune personne de seize à dix-sept ans, mais une femme de vingt-six à trente, fraîche et johe encore... commençant sa seconde jeunesse... enfin les premiers beaux jours d'automne, ce que nous appelons l'été de la Saint-Martin.
EDGARD
C'est très-convenable.
M. DE ROUVRAV.
N'est-ce pas? Bien entendu (pi'elle gardera sa liberté, connne moi la mienne ; elle fera ce qu'elle voudra et moi aussi ; cela ne changera ni mes habitudes ni les siennes ; et nous nous trouverons placés sur un territoire neutre, qui ne sera ni le mariage ni le célibat.
EDGARD, riant.
Cn plan superbe! Mais où diable trouverez-vous une femme pareille?
■'l20 COMÉDIES — DRAMKS
M. DE ROUVRAY
Elle est trouvée! ici même, dans celte maison... je viens de lavoir... la belle-sœur de mon ami Dhennebon.
EDG.VRO, avec émotion.
Mademoiselle Estlier 1
M. DE ROCVRAV.
Précisément! et j'espère que je te donne là une jolie tante!
EDGARD
Je vous en remercie bien ! mais vous oubliez le premier article de votre programme : une femme ricbe! et mademoiselle Esther n'a rien !... elle est sans fortune !
M. DE ROUVRAV.
(l'est ce qui te trompe. Mon notaire de Bretagne m'a envoyé pour elle des papiers que nous venons de lire ensemble ; une arrière-cousine à nous, cousine au dixième degré, une vieille fille, mademoiselle Palmire de Vaucresson, me nomme son exécuteur testamentaire, et institue pour sa légataire universelle mademoiselle Estlier Delaroche, sa seule amie.
EUGARD.
Ah! c'est elle!...
M. DE ROUVRAV.
A qui je viens d'apporter cette bonne nouvelle, quarantecinq à cinquante mille livres de rente en terres, ce qui en vaut le double en cinq pour cent.
EDGARD
Et vous vous êtes proposé sur-le-champ?
M. DE ROUVRAV.
Du tout!... ce n'était qu'une idée, car je n'étais pas encore iléterminé!... mais je le suis maintenant, grâce à ton exemple et à tes conseils! Seulement, comme il n'est ni convenable ni agréable de se jjroposer soi-même, je compte sur ton amitié.
LES IMDKPENDANT S 4:21
EDGARD, troublé.
Moi!...
M. DE ROUVRAY
Tu peux bien faire pour moi ce que je vais faire pour
loi !
EDGARU.
Certainement!... mais vous me chargez là d'une mission où je cours grand risque d'échouer!... j'ai entendu dire que mademoiselle Esther avait à ce sujet des idées très-arrèlées!
M. DE ROUVRAV.
Comme moi !
EDGARD
Chérissant avant tout son indépendance !
M. DE ROUVRAY
(Jonune moi !
EDGARD
Et qu'elle avait juré de ne jamais se marier !
M. DE ROUVRAY
Comme moi!... Tu vois que nous nous convenons à merveille... que nous sommes faits l'un pour l'autre... et pour la décider, tu lui diras...
EDGARD
Quoi ■?
Ce que tu m'as dit !
EDGARD
Je ne demanderais pas mieux ! mais pour traiter un seni- Jilable sujet... je connais peu mademoiselle Esther!
M. DE ROUVRAY
Je croyais, au contraire, que tu avais été lié autrefois avec ces dames ?