‹ Comédies, dramesChapitre 29 sur 170 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

ALBERTINE, CŒLIE.

COELIE .

Ma sœur... ma sœur, tu ne sais pas?... viens donc vite... que je te dise... car je n'y tiens plus... j'en suffoque... Embrasse-moi d'abord.

ALBERTINE

Qu'est-ce donc?...

LEOPOLD enlr'ouvrant la porte du cabinet à droite et apercevant Albertine.

C'est elle... mais Cœlie est encore là... attendons !

(il referme la porte, qui reste tout contre.) COELIE, qui vient d'embrasser sa soeur.

On me demande en mariage...

ALBERTINE, froidement.

Puisque tu es décidée à refuser...

COELIE, avec joie.

Mais c'est que c'est Léopold...

ALBERTINE, froidement.

Qu'importe?... tu m'as dit que tu ne voulais pas de mari...

COELIE, avec effusion.

Je ne voulais que lui ; et, comme c'était impossible, j'étais décidée à refuser tous les partis, à ne jamais me marier pour

continuer à l'aimer loute seule! Mais que je pleurais, que j'élais malheureuse, quand je me disais : Lui, il faudra bien qu'il épouse quelqu'un !... il a tant de bonnes qualités, tant de mérite ! et puis cette maudite fortune qui était venue par là-dessus... Le jour j'étais gaie... indifférente... onne s'apercevaii de rien! Qui fait attention à une jeune fille?... personne !... (a demi-voix.) Mais dès quc j'étais seule, ma sœur, j'étais avec lui... il ne me quittait pas, je ne révais qu'à lui.

ALBERTIXE, avec effroi.

0 ciel! ..

cœLIE.

C'est bien mal!... je le sais, je m'en accusais, je me le reprochais sans cesse; et si tu savais quels tourments de renfermer dans son cœur un secret qu'on n'ose avouer à personne, et qu'on voudrait se cachera soi-même!,.. Mais désormais je puis le dire à toi, à tout le monde... même à lui!... non, pas maintenant... oh ! bien sur! et dût-il m'accuser d'indifférence... il n'en saura rien, il ne s'en doutera pas ; mais, une fois sa femme, quel bonheur de lui dire : Je vous aime/ Et penser que ce bonheur-là n'est plus un crime, ijue c'est permis!... que c'est un devoir... ah! ma sœur, il y a de quoi perdre la raison.

ALBERTINE, souriant avec effort.

Cela commence !...

COELIE.

C'est vrai I et s'il me voyait ainsi, il romprait le mariage! (Regardant Aibertine.) Eh ! mais, qu'as-tu douc ? tu ne partages pas ma joie... tu es troublée... inquiète?...

ALBERTINE

Oui... j'en conviens... et si l'espèce d'enivrement où je te vois pouvait laisser encore quelque place dans ton cœur à ton amitié pour moi...

CCELIE.

(31i! toujours... toujours, quoi qu'il arrive!..,

ALBERTINE

Je te dirais : Si tu veux me rendre un grand service.... un service d'où dépend mon bonheur... et le tien... car tu ne serais pas heureuse en voyant mes tourments et mes craintes...

CœLIE.

Des craintes!... et sur qui?... Parle; que veux-tu de moi? que faut-il l'aire?

ALBERTINE

As-tu vu Léopold?... T"a-t-il fait sa demande?

COELIE, tristement.

Mon Dieu non ! pas encore!... il paraît qu'il n'a parlé cpi'à mon beau-frère !

ALBERTINE

Eh bien! tout à l'heure. ..ce soir probablement il se déclarera...

cœLIE, nye^ joie.

Tu crois !...

ALBERTINE

Eh bien ! ce que je veux de toi... c'est de ne pas lui répondre sur-le-champ... mais d'éluder... de différer... de demander du temps... un ou deux jours seulement.

CCELIE.

Mais il croira que je ne veux pas!...

ALBERTINE, avec impatience.

Eh ! qu'importe?

CœLIE, naïvement.

Mais c'est que je veux bien!... Et pourquoi, je l'en prie, pourquoi différer encore ?

70 COMKIDIES — DRAMES

AI.BERTINE.

Je veux pour toi... dans ton intérêt... prendre quelques informations indispensables... m'assurer de ton prétendu... de son caractère.

CœUE, vivement.

Il est excellent...

ALBERTIXE.

C'est possible, et je le crois... mais il peut avoir quelques défauts,

CCœLlE, de même.

Aucun, ma sœur ; il n'en a aucun ; depuis le temps que nous le connaissons, je ne lui en ai pas vu un seul.

ALBERTINE

Eh ! mon Dieu ! tous les hommes en sont là : parfaits avant le mariage, et puis à peine le contrat est-il signé...

CCELIE, avec crninte.

Tu crois!...

Enfin, je te le répète, si ce n'est pour toi... c'est pour moi, pour ma sécurité, que je te supplie en grâce de différer.

CCKLIE.

C'est si difficile!

ALBERTINE, vivement.

Alors, réponds-lui que cela dépend de moi, et que lu ne peux sans ma permission...

CœLIE, vivement. '

Mais tu permettras... n'est-ce pas?...

ALBERTINE

Je te le jure !

COEHE.

Ce sera-t-il bien long?...

LA PASSION SECHBTE 71

ALBKRTINE.

Non... demain... après-demain!... ce soir peut-ùlre... si je sais ce (jue je veux savoir.

CCKLIE.

Ail! lâche de savoir, je t'en prie.

ALBERTIXE, avec chaleur.

Eli ! je le désire plus que toi !

Page 1