‹ Comédies, dramesChapitre 61 sur 170 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

*> ALPOLE, entre en lisant avec agitation des lettres qu'il tient à la main, puis il s'assied sur le fauteuil à droite; NEUBOuOUG, entrant par le fond.

NEUBOROUG, apercevant Walpole.

C est lui ! (S'en approchant sans qu'il sorte de sa rêverie, et lui frappant sur l'épaule.) Roberl !

WALPOLE, levant la tète.

Qu'est-ce donc?... Ah ! c'est toi!...

NEUBOROUG.

A la bonne heure, au moins ! le voilà dans un bon fauteuil, à te reposer et à ne rien faire ! Tu commences enfin à jouir de toi-même ! à être tranquille !

WALPOLE, avec impatience.

Oui, mon ami !...

NEUBOROUG.

Aussi je suis fâché de te rappeler aux affaires ; mais ce sera pour la dernière fois... Le roi t'attendra à une heure dans son cabinet !

WALPOLE

Le roi !... tu l'as vu ?

l'ambitieux 16Û

NEUBOROUG.

A l'instant!

WALPOLE

Tu ne le quittes donc plus ?

NEUBOUOUG.

Dans ton intérêt !... 11 voulait savoir de tes nouvelles ! et il m'a reçu! ! ! J'en suis encore tout ému !... Il m'a parlé de ma position actuelle, de mon avenir, de ma fille... il m'a répété : « Un ami de Walpole peut arriver à tout... » Enfin, de ces phrases qui signifient : Demandez-moi quelque chose... lUais tu sens bien que moi... D'ailleurs, qu'est-ce que je lui aurais demandé ? je n'en sais rien ; aussi, je ne lui ai parlé que de toi, de la joie avec laquelle tu avais reçu sa lettre, de ta reconnaissance, et enfin de ta santé qui est déjà meilleure !

WALPOLE, qui l'a écouté nvec impatience.

Eh ! morbleu !... de quoi te mcles-tu?... tu as eu tort...

(u se lève) NEUBOROUG.

Moi !... et pourquoi?

WALPOLE

Parce que je souffre... parce que je me porte très-mal...

NEUBOROUG, lui tàtant le pouls.

C'est vrai !... II y a toujours là des symptômes d'irritation et de fièvre nerveuse. Cela m'étonne.

WALPOLE

Et le moyen qu'il en soit autrement, au milieu du tracas, des allées et venues, des intrigues qui m'assaillent de tous côtés ! Déjà, et je ne sais comment, car c'était un secret entre nous, le bruit de ma démission s'est répandu... (Montrant les lettres qu'il tient.) Et c'cst à qui, amis OU ennemis, viendra me demander ma protection pour obtenir de moi vivant un lambeau de mon héritage.

1 G J C 0 M K I) ii: s — D n A M E s

NELBOUOLG.

Que limporte ?...

WALI'OLE

Ce qu'il m'importe!... Encore fiiul-il avoir sa této, son jugement, pour ne pas se laisser iniluencer dans son choix ; car déjà le comte de Sunderland croit triompher... Tu vois bien que sa fille avait raison ce matin. Il y a entre elle cl tel tçrand personnage des intelligences dont j'ai acquis la preuve, et l'on ne m'ôtera pas de l'idée qu'elle croit m'avoir renversé !

NHUnOROUG, riant.

Y penses-tu ? Celui qui t'a renversé, c'est moi, c'est Ion ami, tout le monde le sait ; c'est la volonté de ton médecin, ou plutôt la tienne. (Lui prenant la main.) Et tu as bien fait. Aussi, comme je le l'ai dit, le roi veut causer avec loi de ton successeur et avoir là-dessus les idées.

WALPOLE

Des idées... des idées! crois-tu que j'en aie? il faut le temps...

NEUnOROUG.

Le pays cependant ne peut pas marcher ainsi sans ministres; il n'aurait qu'à s'y habituer, vois ce que cela deviendrait !...

WALPOLE

Je le sais bien ; mais, obhgé de combiner à la hàle, de recomposer ce ministère, de nommer, pour contenter le roi, sept ou huit personnes qui lui plaisent, crois-tu que ce soit facile? Et où les trouver?

NKUBOROUG.

Bah !... en cherchant bien !...

WALPOLE, avec impatience.

J'ai beau chercher, je ne vois pas qui pourrait se char^^er d'un fardeau pareil !

NF.UBOROLG.

Il y aura des gens qui se dévoueront.

WALPOLE, avec impatience.

Et lesquels?... Est-ce toi?

îsEUBOROUG, se récriant.

Moi !... y penses-tu? Moi le rcn)placer et être premier ministre ? est-ce que c'est possible ? Par exemple, je ne dis pas, s'il y avait quelque emploi modeste, quelque place obscure... dans les premiers rangs... je pourrais aussi bien que tout autre...

WALPOLE

Toi, Williams ! te lancer dans l'administration! toi, un médecin !

NEUBOUOUG.

D'abord, je ne suis pas médecin, je suis député ! et ce n'est pas d'aujourd'hui que je m'occupe des at't'aires publiques... Tout le monde s'en occupe en Angleterre, et j'ai fait mes preuves !

WALPOLE

Par tes écrits, sans contredit ! Mais n'ayant encore exercé aucun emploi...

NEUBOROLG.

Raisonde plus! pas d'antécédents, pas de système arrêté... cela peut aller à tout ce qu'on voudra ! Du reste, je ne suis pas exigeant, je ne tiens pas à briller : au contraire ! Il y a, pour commencer, de petits ministères sans conséquence que tout le monde peut occuper et qui ne vous obligent à rien... qu'à résidence ! voilà ce qu'il me faut, ou nicme moins encore !...

WALPOLE

Mais les forces, ta santé...

NEUBOROLG.

Je me porte bien, et puis, en cas de danger... je saurais mieux que personne les moyens de...

WALPOLE

Sans contredit. Mais ton repos ! mon ami, ta tranquillité...

NEUBOROUG.

On se sacrifie... pendant quelques années; c'est trois ou quatre ans de courage... et ])uis, quand on a fait son affaire, on prend sa reiraile... une bonne retraite... quelque place inamovible oiî l'on soit tranquille...

WALPOLE, d'un air railleur.

A merveille ! des places, des litres... toi qui hier encore...

NEIBOKOUG.

Mon Dieu !... je devine ce que lu vas me dire I... ce serait bien, si j'étais ambitieux, mais je ne le suis pas !... je ne m'échauffe pas, je ne me monte pas la tête, je ne tiens pas aux titres, aux dignités, je les méprise autant que toi... Aussi, mon ami, ce que j'en fais n'est pas pour moi, c'est pour ma fille, c'est pour son établissement... parce que la fille d'un homme en place... se marie toujours... Après cela, je te le jure bien, je m'en vais... je me retire... dans la terre de mon gendre... ou je reviens à mes malades... qui auront profité de mon absence pour vieilhr. Ceux-là du moins béniront mon administration, et je tâcherai qu'ils ne soient pas les seuls... Voilà mes plans, mes projets... Et maintenant qu'as-tu à répondre ?

WALPOLE

Rien, mon ami... je parlerai de cela à Sa Majesté qui ne demandera pas mieux ! On pourra te placer parmi les lords de la trésorerie ou de l'amirauté, ou dans les conseillers du roi !

NEUBOROUG, prêt à partir.

Tout ce qui te plaira, mais du silence ! que cela reste entre nous! (Revenant.) Par exemple, tu pourrais peut-être, et comme une indiscrétion qui viendrait de toi, laisser deviner au roi que je suis l'auleur des Lettres Irlandaises.

l'ambitieux 169

WALPOLE

Et l'anonyme que tu voulais garder, et ta modestie...

NEUBOROUG.

Je n'en ai plus besoin, puisque je vais être en place ; du reste, ce que je te dis là...

WALPOLE

Sois tranquille!... 3Iais, laisse-moi, car je n'ai encore rien «l'arrêté, et si le roi m'attend...

NELBOROUG.

Oui, mon ami, je te laisse et je compte sur toi.

WALPOLE

Va tu fais bien !

(Neuboroug sort.)

SCEiNE II.

WALPOLE, seul.

Et lui aussi !... lui aussi... ambitieux comme les autres! ils le sont tous ! et je ne les comprends pas... C'est donc un vertige... un délire, une fièvre qui les saisit ? Celui-là du moins ne s'aveugle pas, il se rend justice, il comprend ([u'il ne peut me succéder... mais les autres... quel spectacle... i[uel tableau ! Ce portefeuille qui n'est pas encore échappé de ma main, ils se le disputent déjà ! Ah ! cela me fait mal !.., c'est hideux à voir et j'en rougis pour l'espèce humaine... Cependant le roi l'exige et veut que je lui désigne mon successeur!... il faut se prononcer!... il faut que ce soit moimême qui le porte au pouvoir, qui lui serve de marche- ]ned !,.. Qui choisir, mon Dieu ?... le comte de Sunderland ?... C'est celui-là que le roi désirerait... et moi aussi... car il est incapable, et à coup sûr il ne me ferait pas oublier... mais à cause de sa fdle qui voulait me renverser... jamais!... jamais !... on croirait quelle a réussi! Bolingbroke... mon I. — ni. 10

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ancien antagoniste, homme de lète et de talent?... mais il reviendrait avec un système opposé au mien, et détruirait ce que j'ai fait. Stanliope qui est maintenant pour moi, qui est de mon parti?... mais il profiterait de mes idées... il recueillerait ce que j'ai semé... et sans se donner de peine... il irait plus loin peut-être... Qui donc choisir?... Lord Çarteret?... un hrouillon qui ne veut que la guerre... Lord Nortli ? qui n'entend rien au commerce... (s'arrétant.) Eh mais!... (souriant.) Neuboroug, qui me parlait tout à l'heure et qui, porté par l'opposition, pourrait donner lieu à une combinaison nouvelle... un honnête homme d'ailleurs... qui ne serait pas dangereux... un homme de talent, un publiciste distingué, l'auteur des Lettres Irlandaises. Oui... mais autre chose est de tenir la plume ou le gouvernail ; autre chose est d'écrire ou d'agir ! Neuboroug n a ni l'habitude, ni l'expérience des affaires... et puis le plus terrible, c'est que ni lui ni les autres n'ont le tact, l'instinct, le coup d'œil nécessaires !... aucun d'eux n'a... ce qui ne se donne pas, ce qui est indispensable... ce que j'ai en un mot... Et parmi tout ce monde-là, je ne vois encore que moi... mais moi c'est fini... je m'en vais... je me retire !

(il va s'asseoir sur le fauteuil à droite, près de la table.)

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